II
DÉFORMATION MORALE
DIALOGUE
....Sois ton bourreau toi-même; N' abandonne l'amour de te martyriser A personne, jamais. Donne ton seul baiser Au désespoir; déchaîne en toi l'âpre blasphème; Force ton âme, éreinte-la contre l'écueil: Les maux du cœur qu'on exaspère, on les commande; La vie, hélas! ne se supporte et ne s'amende Que si la volonté la terrasse d'orgueil; Sa norme est la douleur. Hélas! qui s'y résigne?
--Certes, je veux nouer mes tortures en moi: Comme jadis les grands chrétiens, mordus de foi, S'émaciaient, avec une ferveur maligne, Je veux boire les souffrances, comme un poison Vivant et fou; je cinglerai de mon angoisse Mes pauvres jours, ainsi qu'un tocsin de paroisse S'exalte à disperser le deuil sur l'horizon. Cet héroïsme intime et bizarre m'attire: Se préparer sa peine et provoquer son mal, Avec acharnement, et dompter ranimai De misère et de peur, qui dans le cœur se mire Toujours; se redresser cruel et contre soi, Vainqueur de quelque chose enfin, et moins languide Et moins banalement en extase du vide.
--Sois ton pouvoir, sois ton tourment, sois ton effroi. Et puis, il est des champs d'hostilités tentantes Que des hommes de marbre, avec de fortes mains, Ont cultivés, il est de terribles chemins; Par où des pas battants et des marches battantes Sont entendus: c'est là, que sur tel roc vermeil, Le soir allume, au loin, le sang et les tueries Et que luisent, parmi les lianes flétries, Des éclatants couteaux de crime et de soleil!
LE GLAIVE
Quelqu'un m'avait prédit, qui tenait une épée Et qui riait de mon orgueil stérilisé: Tu seras nul, et pour ton âme inoccupée L'avenir ne sera qu'un regret du passé.
Ton corps, où s'est aigri le sang de purs ancêtres, Fragile et lourd, se cassera dans chaque effort; Tu seras le fiévreux ployé, sur les fenêtres, D'où l'on peut voir bondir la vie et ses chars d'or,
Tes nerfs t'enlaceront de leurs fibres sans sèves Tes nerfs!--et tes ongles s'amolliront d'ennui, Ton front, comme un tombeau dominera tes rêves, Et sera ta frayeur, en des miroirs, la nuit.
Te fuir!--si tu pouvais! mais non, la lassitude Des autres et de toi t'aura voûté le clos Si bien, rivé les pieds si fort, que l'hébétude Détrônera ta tête et plombera tes os.
Éclatants et claquants, les drapeaux vers les luttes, Ta lèvre exsangue hélas! jamais ne les mordra: Usé, ton cœur, ton morne cœur, dans les disputes Des vieux textes, où l'on taille comme en un drap.
Tu t'en iras à part et seul--et--les naguères De jeunesse seront un inutile aimant Pour tes grands yeux lointains--et les joyeux tonnerres Chargeront loin de toi, victorieusement!
HEURES D'HIVER
Les molosses d'hiver, le gel, le vent, la neige, O mon vieux cœur de lassitude et de souci, Ils hurlent à la mort, écoute! et leur cortège S'enfuit, avec des pleurs, vers le néant. Voici, Qu'ils ululent sinistrement et qu'on ulule Vers eux, parmi les lourds échos du crépuscule, En réponse, là-bas.
L'horizon? c'est du sang, Du pus et de la lèpre et de la pourriture. Et toi, mon cœur piteux, caduque et vieillissant, Et toi, mon incurable et nocturne blessure, Tu sens aussi ces chiens rués, à travers toi. Oh cet interminable et novembral aboi Des chiens, des mauvais chiens, hurleurs au clair de lune, Comme ils geignent ton deuil et combien longuement Raillent leurs cris, leurs cris de hargne et de rancune, Tes naufrages d'espoir vers le renoncement.
L'arbre des pleurs, ainsi que les sorbiers d'automne, S'érige en tes songes et, rouge, les festonne Et laisse choir ses fruits et ses larmes de soir, A lente pluie et longue--avec mélancolie! Les lacs de tes ennuis, où se viennent asseoir, Pour y mirer les yeux fixes de leur folie, Et ton vouloir et ton orgueil et ton tourment, Ainsi que d'immenses linceuls, immensément, Par les plaines et les plaines se continuent. Le souvenir en toi déchaîne ses douleurs Et vous mêlez vos voix que les sanglots obstruent Mais les échos toujours repoussent ces douleurs Les voix de ces douleurs et de ces pleurs--ailleurs!
SI MORNE!
Se replier toujours sur soi-même, si morne! Comme un drap lourd, qu'aucun dessin de fleur n'adore.
Se replier, s'appesantir et se tasser Et se toujours, en angles noirs et mats, casser.
Si morne! et se toujours interdire l'envie De tailler en drapeaux l'étoffe de sa vie.
Tapir entre les plis ses mauvaises fureurs Et ses rancœurs et ses douleurs et ses erreurs.
Ni les frissons soyeux, ni les moires fondantes Mais les pointes en soi des épingles ardentes.
Oh! le paquet qu'on pousse ou qu'on jette à l'écart, Si morne et lourd, sur un rayon, dans un bazar.
Déjà sentir la bouche âcre des moisissures Gluer, et les taches s'étendre en leurs morsures
Pourrir, immensément emmailloté d'ennui; Être l'ennui qui se replie en de la nuit.
Tandis que lentement, dans les laines ourdies, De part en part, mordent les vers des maladies.
ÉPERDUMENT
Bien que flasque et geignant et si pauvre! si morne! Si las! redresse-toi, de toi-même vainqueur; Lève ta volonté qui choit contre la borne Et sursaute, debout, rosse à terre, mon cœur!
Exaspère sinistrement ta toute exsangue Carcasse et pousse au vent, par des chemins rougis De sang, ta course; et flaire et lèche avec ta langue Ta plaie, et lutte et butte et tombe--et ressurgis!
Tu n'en peux plus et tu n'espères plus; qu'importe! Puisque ta haine immense encor hennit son deuil, Puisque le sort t'enrage et que tu n'es pas morte Et que ton mal cinglé se cabre en ton orgueil.
Et que ce soit de la torture encore! encore! Et belle et folle et rouge et soûle--et le désir De se boire de la douleur par chaque pore, Et du vertige et de l'horreur--et le plaisir,
O ma rosse de souffre et d'os que je surmène Celui, jadis, là-bas, en ces minuits du Nord, Des chevaliers d'éclair, sur leurs chevaux d'ébène, Qui s'emballaient, fougueux du vide et de la mort.
PRIÈRE
Lunes du gel dans les grottes de l'or nocturne, Glaives d'acier, lames d'argent, pointes de fer, Minuit silencieux, qui t'ériges dans l'air Comme une volonté dardante et taciturne,
Voici mon cœur pour les couteaux de tes silences, Et mes ardeurs pour tes linceuls et tes tombeaux, Minuit clair et lointain, voici pour tes flambeaux Mon grand rêve brisé comme un combat de lances.
Vers tes immensités, rues yeux lèvent leur flamme, Et mes bras éreintés de l'enlacement vain, Vides, sont implorants de ton conseil d'airain, Minuit rigide et froid sur le deuil de mon âme!
Que de regards défunts, que de regards, naguère, Tout, eux aussi, fixé pendant leur désespoir, Obstinément et longuement fixé, le soir, Quand l'hiver bâtissait sa maison mortuaire.
Il ne restera rien de ce qui fut ma plainte Et tout homme travaille à son inanité; Minuit tranquille et mort, de son éternité Gèle, en mon cœur, mes pleurs, ma voix, et toi, ma crainte!
VERS L'ENFANCE
Les passions d'éveil et de savoir--Vidées.
Alors, viens voir ton bel ange gardien, le tien, Qui lentement s'assied sur tes tombeaux d'idées.
Il te parle, très doucement, de l'autrefois; Écoute: et les saluts, jadis, à l'oratoire, Et les Noël et les Pâques et puis les Croix Et les âmes des tiens qui sont en purgatoire.
Écoute: et les premiers alleluias chantés, Et, le samedi soir, les bonnes litanies, Et les psaumes, de nef en nef, répercutés Et lents, an pas égaux de leurs monotonies.
Écoute: et les processions--et puis encor Les ex-votos en Mai dressés sur des estrades, Et la Vierge Marie, avec son Jésus d'or, Et les enfants de chœur qui sont des camarades.
Écoute: et du petit village il s'en souvient Ton cœur; écoute et puis, accueille en confiance, A cette heure d'ennui, ton bon ange gardien, Le tien, qui te rhabillera de ton enfance.
Hélas! doux, tranquille et clair, il ne ferait Qu'un bruit, sur mon cerveau, de blanches étincelles, Que mon absurdité bougonneuse viendrait Lui déchirer les yeux et lui casser les ailes.
CONSEIL ABSURDE
Autant que moi malade et veule, as-tu goûté Quand ton être ployait sous les fièvres brandies. Quand tu mâchais l'orvietan des maladies, Le coupable conseil de l'inutilité?
Et doux soleil qui baise un œil éteint d'aveugle? Et fleur venue au tard décembral de l'hiver Et plume d'oiselet soufflée au vent de fer? Et neutre et vide écho vers la taure qui meugle?
O les rêves du rien, en un cerveau mordu D'impossible! s'aimer, dans son effort qui leurre! Se construire, pour la détruire, une demeure! Et se cueillir, pour le jeter, un fruit tendu!
Hommes tristes, ceux-là qui croient à leur génie Et fous! et qui peinent, sereins de vanité; Mais toi, qui t'es instruit de ta futilité, Aime ton vain désir pour sa toute ironie.
Regarde en toi, l'illusion de l'univers Danser; le monde entier est du monde la dupe; Agis gratuitement et sans remords; occupe Ta vie absurde à se moquer de son revers.
Songe à ces lys royaux, à ces roses ducales, Fiers d'eux-mêmes et qui fleurissent, à l'écart, Dans un jardin, usé de siècles, quelque part, Et n'ont jamais courbé leurs tiges verticales.
Inutiles pourtant, inutiles et vains, Parfums demain perdus, corolles demain mortes, Et personne pour s'en venir ouvrir les portes Et les faire servir au pâle orgueil des mains.
LÀ-BAS
Désir d'être, soudain, la bête hiératique, D'un éclat noir, sous le portique Escarbouclé d'un temple, à Benarès!
Gueule tordue, avec de courbes dents livides, Masque divin et criminel, Avec de grands yeux vides, Avec, sous le front d'or, un œil d'or éternel.
Sous un plafond de marbre noir, à Benarès. Ils arrivent les enfants clairs--et leurs guirlandes De vêtements laineux tournent au promenoir, O les petites mains! les mains, avec des brandes, Qui s'en viennent, jointes, ainsi qu'un double espoir, Les mains en fleur, prier, à Benarès, l'Idole.
Ils arrivent les vieux voyants usés, les pâles De jeûne et de cilice, ils arrivent, les os Rompus, les regards droits, la voix nouée en râles, Le sein vide et blanchi comme d'anciens tombeaux, Ils arrivent prier, à Benarès, l'Idole.
Désir d'être soudain la bête hiératique D'un éclat noir, sous le portique, Escarbouclé d'un temple, à Benarès.
Être ce néant de bronze et d'or inéluctable Et merveilleux, vers qui, les inlassables bras, Les bras! les bras! de la douleur incommutable, Comme des rameaux fous, s'épouvantent d'en bas. Et s'imposer à la crédulité, pour mordre Les doux cœurs confiants et la priante chair Et les larmes et les sanglots; et mordre et tordre Toute cette humanité de folie et d'éclair, Errante et angoissée aux vallons de la crainte;
La mordre et tordre en son appel et son tourment Et sa misère allante et ballante et sa plainte Toujours la même, à travers temps, infiniment. Et se complaire à se sentir cruel et fourbe: La bête immensément d'ébène et de granit Et de corne et de roc, qui surplombe la tourbe De ces pleureurs, tous les mêmes, vers l'infini: Et les haïr et regretter son impuissance Non pour les secourir, mais pour rageusement Les affoler et se prouver sa malfaisance.
Désir d'être soudain cette idole qui ment! Ils arrivent les amants, doux, comme des lampes, Le soir, dans le feuillage éteint, au loin, là-bas, Ils arrivent doux et pleins de soir, le long des rampes, Ils arrivent, par deux, les bras liés aux bras, Tristes et doux, prier à Benarès, l'Idole.
Ils arrivent les pèlerins lointains, les mornes De la misère et de la faim, les las d'avoir Un corps, ils arrivent, de loin, les malitornes, Les éclopés et les lépreux, au réservoir Miraculeux, prier à Benarès, l'Idole!
Désir d'être soudain la bête hiératique D'un éclat noir, sous le portique, Escarbouclé d'un temple, à Benarès.
Et regarder, témoin impassible et tragique, Dardés, les yeux de fer, et les naseaux, hagards, Droit devant soi, là-bas, le ciel mythologique, Où le Siva terrible échevèle ses chars, Par des ornières d'or, à travers les nuages: Scintillements d'essieux et tonnerres de feux; Étalons fous cabrés, sur des tas de carnages; Rouge, la mer au loin et ses millions d'yeux!
Et devant ce décor incendié, maudire L'homme niais et nul, qui se gave d'espoir, Alors qu'un symbolique et quotidien martyre Saigne son âme en croix, aux quatre coins du soir.
PIEUSEMENT
La nuit d'hiver élève au ciel son pur calice.
Et je lève mon cœur aussi, mon cœur nocturne. Seigneur, mon cœur! vers ton pâle infini vide, Et néanmoins je sais que tout est taciturne Et qu'il n'existe rien dont ce cœur meurt, avide; Et je te sais mensonge et mes lèvres te prient
Et mes genoux; je sais et tes grandes mains closes Et tes grands yeux fermés aux désespoirs qui crient, Et que c'est moi, qui seul, rue rêve dans les choses; Sois de pitié, Seigneur, pour ma toute démence. J'ai besoin de pleurer mon mal vers ton silence!...
La nuit d'hiver élève au ciel son pur calice!
VERS LE CLOÎTRE
Je rêve une existence en un cloître de fer, Brûlée au jeûne, et sèche et râpée aux cilices, Où l'on abolirait, en de muets supplices, Par seule ardeur de l'âme enfin, toute la chair.
Sauvage horreur de soi si mornement sentie! Quand notre corps nous boude et que nos nerfs, la nuit, Rivent sur nos vouloirs leurs cagoules d'ennui, Et les plongent dans la fièvre ou l'inertie.
Dites, ces pleurs, ces cris et cette peur du soir! Dites, ces plombs de maladie en tous les membres, Et la toute torpeur des torpides novembres Et le dégoût de se toucher et de se voir?
Et les mauvaises mains tâtillonnes de vice Encor et lentement cherchant, sur les coussins, Et des toisons de ventre, et des grappes de seins Et les tortillements dans le rêve complice?
Je rêve une existence en un cloître de fer, Brûlée au jeûne et sèche et râpée aux cilices, Où l'on abolirait en de muets supplices, Par seule ardeur de l'âme enfin, toute la chair.
Et s'imposer le gel des sens, quand le corps brûle; Et se tyranniser et se tordre le cœur, --Hélas! ce qui en reste--et tordre, avec rancœur, Jusqu'au regret d'un autrefois doux et crédule.
Se cravacher dans sa pensée et dans son sang, Dans son effort, dans son espoir, dans son blasphème; Et s'exalter de ce mépris, vain lui-même, Mais qui rachète un peu l'orgueil d'où l'on descend.
Et se mesquiniser en pratiques futiles Et se faire petit et n'avoir qu'âpreté, Pour tout ce qui n'est point d'une âcre nullité, Dans le jardin vanné des floraisons hostiles.
Je rêve une existence en un cloître de fer Brûlée au jeûne et sèche et râpée aux cilices, Où l'on abolirait, en de muets supplices, Par seule ardeur de l'âme enfin, toute la chair,
Oh! la constante rage à s'écraser, la hargne A se tant torturer, à se tant amoindrir, Que tout l'être n'est plus vivant que pour souffrir Et se fait de son mal sa joie et son épargne.
N'entendre plus ses cris, ne sentir plus ses pleurs, Mâter son instinct noir, tuer sa raison traître, Oh! le pouvoir et le savoir! Être son maître Et les avoir cassés les crocs de ses douleurs!
Et peut être qu'alors, par un soir salutaire, Une paix de néant s'installerait en moi; Et que sans m'émouvoir j'écouterais l'aboi, L'aboi tumultueux de la mort volontaire.
Je rêve une existence en un cloître de fer.
LES VÊPRES
Là-bas, cette existence en noir de grandes vieilles, Par les enclus en noir et les porches d'église, Cette existence et de prières et de veilles, Le soir, sous leurs mantes en noir, qu'immobilise, Et pendant des heures et des heures, l'extase Au pied d'un ostensoir, le soir, en des chapelles De cathédrale en noir; et la claustrale emphase Du culte et de grands dais levés et de flabelles, Le soir, sur ces vieilles en noir, dont les mains jaunes Tendent en croix leurs désespoirs et leurs misères, Vers les autels immensément et vers les trônes, Là-bas, ornés d'argent, de feux, et de rosaires, Le soir, au fond des chapelles en noir; et l'ombre D'un grand pilier, sur les dalles, droite, allongée Ainsi qu'un bras de soir et de volonté sombre Vers ces vieilles en noir, dont la ferveur figée Grandit l'hiératique allure évocatoire, Au fond des chapelles en noir; et les martyres Et les saintes, et la série incantatoire Des longs cierges et le grésillement des cires, Le soir, sur de lourds trépieds noirs, dans les chapelles En noir; et ce Jésus, vieux de siècles et triste, Ce Christ en noir du soir, dont les loques charnelles Pendent au long des croix et dont le nom persiste, Le soir, dans le vieux cœur en noir des grandes vieilles, Dans leur vieux cœur en noir et or et leurs mémoires!
Et comme elles, s'user à des marmonnements; Et comme elles, rouler, en uniformes moires, Les jours après les jours, toujours, et les moments, Les toujours mêmes jours pieusement; et comme Elles, passer vers un effacement en noir; Et comme elles vivent, vivre, presqu'en un somme De mornes oraisons autour des croix de soir, Au fond des chapelles en noir; revivre en litanies Sa peine et sa rancœur et tout son désespoir Et ses lasses douleurs de vivre indéfinies, Là-bas, le soir, au fond des chapelles en noir!
HEURE D'AUTOMNE
C'est bien mon deuil, le tien, ô l'automne dernière! Râles que roule, au vent du nord, la sapinière, Feuillaison d'or à terre et feuillaison de sang, Sur des mousses d'orée ou des mares d'étang, Pleurs des arbres, mes pleurs, mes pauvres pleurs de sang.
C'est bien mon deuil, le tien, ô l'automne dernière! Secousses de colère et rages de crinière, Buissons battus, mordus, hachés, buissons crevés, Au double bord des longs chemins, sur les pavés, Bras des buissons, nies bras, mes pauvres bras levés.
C'est bien mon deuil, le tien, ô l'automne dernière? Quelque chose, là-bas, broyé dans une ornière, Qui grince immensément ses désespoirs ardus Et qui se plaint, ainsi que des arbres tordus, Cris des lointains, mes cris, mes pauvres cris perdus.
MES DOIGTS
Mes doigts, touchez mon front et cherchez, là, Les vers qui rongeront, un jour, de leur morsure, Mes chairs; touchez mon front, mes maigres doigts, voilà Que mes veines déjà, comme une meurtrissure Bleuâtre, étrangement, en font le tour, mes las Et pauvres doigts--et que vos longs ongles malades Battent, sinistrement, sur mes tempes, un glas, Un pauvre glas, mes lents et mornes doigts!
Touchez ce qui sera les vers, mes doigts d'opale, Les vers, qui mangeront, pendant les vieux minuits Du cimetière, avec lenteur, mon cerveau pâle, Les vers, qui mangeront et mes dolents ennuis Et mes rêves dolents et jusqu'à la pensée Qui lentement incline, à cette heure, mon front, Sur ce papier, dont la blancheur, d'encre blessée, Se crispe aux traits de ma dure écriture.
Et vous aussi, mes doigts, vous deviendrez des vers, Après les sacrements et les miséricordes, Mes doigts, quand vous serez immobiles et verts, Dans le linceul, sur mon torse, comme des cordes; Mes doigts, qui m'écrivez, ce soir de rauque hiver, Quand vous serez noués--les dix--sur ma carcasse Et que s'écrasera sous un cercueil de fer, Cette âpre carcasse, qui déjà casse.
AU LOIN
Eau qui s'égoutte en des sous-sols, pleurs de lumières. Sous des porches de fer, où s'engouffrent des voix, Pignons crasseux, greniers obscurs, mornes larmières Et gouttières régulières, au long des toits; Et blocs de fonte et crocs d'acier et cols de grues Et puis, au bas des murs, dans les caves, l'écho Des pas et des chevaux, sur le pavé des rues Et sur les ponts dont les piles cassent le flot; Et le vaisseau plaintif, qui dort et se corrode, Dans les havres, et souffre, et les poumons criards Des machines et le mystérieux exode Des navires silencieux, vers les hasards Des caps et de la mer affolée en tempête; O mon âme, quel s'en aller et quel souffrir! Et quel vivre toujours, pour les rouges conquêtes De l'or, quel vivre et quel souffrir et quel mourir!
Pourtant regarde au loin s'illuminer les îles, Fais ton rêve d'encens, de myrrhe et de corail, Fais ton rêve lascif vers de roses asiles, Fais ton rêve éventé, par le large éventail De la brise océane, au clair des étendues; Et songe aux Orients et songe à Benarès, Songe à Thèbes, songe aux Babylones perdues, Songe aux siècles tombés des Sphinx et des Hermès; Songe à ces Dieux d'airain debout au seuil des porches, A ces colosses bleus broyant des léopards Entre leurs bras, à ces processions de torches Et de prêtres, par les forêts et les remparts, La nuit, sous l'œil dardé des étoiles australes; Oh mon âme d'adieux de rêve et de lointain! Songe aux golfes, songe aux déserts, songe aux lustrales Caravanes, en galop blanc dans le matin, Songe qu'il est peut-être encor, par la Chaldée, Quelques pâtres, hagards de soir et d'infini, Dont la bouche jamais n'a pu crier l'idée; Et va, par ces chemins de fleurs et de granit, Et va si loin et si profond dans ta mémoire, Que l'heure et le moment s'abolissent pour toi.
Impossible!--voici la boue et puis la noire Fumée et les tunnels et le morne beffroi Battant son glas dans la brume et qui ressasse Toute ma peine tue et toute ma douleur, Et je reste, les pieds collés à cette crasse, Dont les odeurs montent et puent, jusqu'à mon cœur.
S'AMOINDRIR
En ce minuit de force à bas, combien j'envie --Demain j'aurai changé--tout ce qui circonscrit: Les pratiques toutes humbles de cette vie Qu'on mène en des villes de simple et pauvre esprit.
Voici--me rabaisser à des niaiseries: Petites croix, petits agneaux, petits Jésus, Petite offrande douce aux petites Maries, En des niches, avec des fleurs peintes dessus.
Prière, à jointes mains, en des recoins d'église; Et se recommencer enfant, avec calcul; Un mot! qui dans son bruit, toujours le même, enlise Et vous endorme, en un ronron pieux et nul.
Et les benoîts conseils savourés à confesse; Et les fermes propos de se garer en Dieu, Contre toute surprise et contre toute adresse Du rouge enfer, où les démons brassent du feu.
Et se sécher le cœur de soins et de scrupules Et de soucis; jeûnes furtifs, vœux aigrelets, Et ce grignotement aux choses minuscules Lèvres pour oraisons et doigts pour chapelets.
Et se blottir l'esprit, dans le damier des sectes, Et se moisir toujours, en un coin plus dévôt, Jusqu'à miner enfin, avec des dents d'insectes, Le vertical palais d'orgueil de son cerveau.
HEURES MORNES
Hélas, quel soir! ce soir de maussade veillée. Je hais, je ne sais plus; je veux, je ne sais pas; Ah mon âme, vers un néant, s'en est allée, Vers un néant, très loin, je ne sais où, là-bas?
Il bat des tas de glas au-dessus de ma tète, Le vent, il corne à mort, et les cierges bénits Qu'on allumait, pendant la peur de la tempête, Les bons cierges se sont éteints et sont finis.
Cela se perd, cela s'en va, cela se disloque, Cela se plaint en moi, si monotonement, Et cela semble un cri d'oiseau, qui s'effiloque, Qui s'effiloque au vent d'hiver, lointainement.
Oh ces longues heures après ces longues heures, Et sans trêve, toujours, et sans savoir pourquoi; Et sans savoir pourquoi ces angoisses majeures; Oh ces longues heures d'heures à travers moi!
Une torture?--Oh vous qui les savez si mornes Ces nuits mornes, et qui dansez, au vent du Nord, Ruts d'ouragan, sur les marais et les viornes Et les étangs et les chemins et sur la mort;
Une torture en moi qui frappe et me lacère? Une torture à pleins éclairs, comme des faulx Et des sabres, par à travers de ma misère; Une torture, à coups de clous et de marteaux?
Là-bas, ces grandes croix au carrefour des routes, Ces croix!--Oh! n'y pouvoir saigner son cœur; ces croix, Où s' accrochent des cris d'espace et de déroutes, Des cris et des haillons de vent dans les grands bois.
LE MEURTRE
En ces heures de vice et de crime rigides, Se rêve un meurtre ardent, que la nuit grandirait De son orgueil--plafond d'ébène et clous algides-- Et de la toute horreur de sa noire forêt, Là-bas, quand, parmi les ombres qui se menacent, Au clair acier des eaux, un glaive d'or surgit Vers les rages qui vont et les haines qui passent.
--Et pieds mystérieux, pieds de marbre, sans bruit, Là, quelque part, aux carrefours, en des ténèbres--
Un silence total ferme la plaine, au loin: Le ciel indifférent voile ses clairs algèbres, Et rien, pas même Dieu, ne semble être témoin. Tous les mêmes, luisants de lierre et tous les mêmes D'écorce et de rameaux, comme un effarement, Sur double rang, là-bas, jusqu'aux horizons blêmes, Muets et seuls, des arbres vont, infiniment.
--Un grand éclair nerveux, au bout d'un poing logique, Et puis un râle, à peine ouï par les taillis--
Et de la gorge ouverte et tordue et tragique, Un sang superbe et rouge, en légers gargouillis, Coule, comme un ruisseau de corail parmi l'herbe Et, du torse troué, s'épand sur le sol noir. La voix assassinée éclate en bouche acerbe Et les regards derniers fixent comme un espoir Quelque chose, là-bas, qui serait la justice.
--Soudain, voici la peur de ce cadavre froid Et la peur de la peur crédule et subreptice--
Et vivement, avec des pleurs et de l'effroi, Avec des mains repentantes et caressantes Pour apaiser ce mort soudain et qui sera Le fantôme des nuits lourdes et malfaisantes, Le fantôme!--quel est celui qui s'en viendra Baisser, sur ces grands yeux, les paupières tombales Et clore ces lèvres, silencieusement.
--Et les remords choquent les fers de leurs cymbales Et le voici qui peut tomber le châtiment--
Alors, ouvre ton âme et déguste l'angoisse Et le mystère éclos, aux caves de ton cœur: Un flambeau qu'on déplace, une étoffe qu'on froisse, Un trou qui te regarde, un craquement moqueur, Quelqu'un qui passe et qui revient et qui repasse Te feront tressaillir de frissons instinctifs Et tu te vêtiras d'une inédite audace; D'autres sens te naîtront, subtils et maladifs, Ils renouvelleront ton être, usé de rages, Et tu seras celui qui fut sanglant un peu, Qui bondit hors de soi et creva les mirages Et, biffant une vie, a fait œuvre de Dieu!
LA TÊTE
Sur un échafaud noir, tu porteras ta tête Et sonneront les tours et luiront les couteaux Et tes muscles crîront et ce sera la fête, La fête et la splendeur du sang et des métaux.
Et les pourpres soleils et les soirs sulfuriques, Les soirs et les soleils, escarbouclés de feux, Verront le châtiment de tes crimes lyriques Et s'ils savent mourir ton front et tes grands yeux.
La foule, en qui le mal grandiose serpente, Taira son océan autour de ton orgueil, La foule!--et te sera comme une mère ardente, Qui, rouge et froid, te bercera dans ton cercueil.
Et vicieuse, ainsi qu'une floraison noire, Où mûrissent de beaux poisons, couleur d'éclair, Et despotique et fière, et grande, ta mémoire, Et fixe et roide, ainsi qu'un poignard dans la chair.
Sur un échafaud noir, tu porteras la tête Et sonneront les tours et luiront les couteaux Et tes muscles crîront et ce sera la fête, La fête et la splendeur du sang et des métaux.
INCONSCIENCE
L'âme et le cœur si las des jours, si las des voix, Si las de rien, si las de tout, l'âme salie; Quand je suis seul, le soir, soudainement, parfois, Je sens pleurer sur moi l'œil blanc de la folie.
Celui, si triste hélas! qui s'en alla, là-bas, --Pâle œil désenchanté de la raison méchante-- Rêver à quelque chose, au loin, qu'on ne voit pas A quelque chose au loin qui tremble et pleure et chante.
Morne crapaud blotti sous les roses, tout seul! Si seul!--morne crapaud pleureur de lune, appelle! Appelle! Et vous, petites fleurs, pour le linceul De mon cerveau, l'ensevelisseuse vient-elle?
Être l'errant au monde et le pauvre de soi, Avec le feu bougeant d'une âme, qui tremblotte Derrière une main frêle et ballotte son moi; Qui tremblotte comme un reflet dans l'eau ballotte.
Passer inconscient et se faire l'ami De ce qui vole et rampe et fuit, là-bas. Naguère, Avant que ne sortît du somme, l'endormi, Le premier homme, on a vu mes pareils sur terre.
Ayez amour pour eux, ayez amour un peu! Ils sont les charmeurs lents, là-bas, des brises lentes: Leurs doigts, qui n'ont jamais touché le mauvais feu, Dansent des airs lointains, sur des flûtes tremblantes:
Les puérils et les vaguants, mais loin du mal, Et les doux égarés, par les bruyères vertes: Hamlet rirait peut être, hélas! mais Parsifal? O Parsifal bénin et clair, comprendrait certes!
LA COURONNE
Et je voudrais aussi ma couronne d'épines Et pour chaque pensée, une, rouge, à travers Le front, jusqu'au cerveau, jusqu'aux frêles racines Où se tordent les maux et les rêves forgés En moi, par moi. Je la voudrais comme une rage, Comme un buisson d'ébène en feu, comme des crins D'éclairs et de flammes, peignés de vent sauvage; Et ce seraient mes vains et mystiques désirs, Ma science d'ennui, mes tendresses battues De flagellants remords, mes chatoyants vouloirs De meurtre et de folie et mes haines têtues Qu'avec ses dards et ses griffes, elle mordrait. Et, plus intimement encor, mes anciens râles Vers des ventres, mufflés de lourdes toisons d'or, Et mes vices de doigts et de lèvres claustrales Et mes derniers tressauts de nerfs et de sanglots Et, plus au fond, le rut même de ma torture, Et tout enfin! O couronne de ma douleur Et de ma joie, ô couronne de dictature Debout sur mes deux yeux ma bouche et mon cerveau, O la couronne en rêve à mon front somnambule, Hallucine-moi donc de ton absurdité; Et sacre-moi ton roi souffrant et ridicule.
LES FLAMBEAUX NOIRS
1890
A EDMOND PICARD