‹ Poèmes (nouvelle série): Les soirs, Les débacles, Les flambeaux noirsChapitre 6 sur 8 · L'ANCIEN AMOUR

L'ANCIEN AMOUR

Dans le jardin, où des lions mélancoliques Traînent le char du vieil amour, Mes yeux ont allumé leurs braises sur la tour Et regardent, mélancoliques, Traîner le char du vieil amour.

Des chapelets de seins enguirlandent le bord Des seins de reine, où sont plantés des couteaux d'or.

Le sourire des Omphales, qui plus ne bouge, Et les yeux de Méduse ornent le timon rouge.

Sur de noirs piédestaux voilés, des torses nus, Les bras coupés, disent qui fut jadis Vénus.

Et par les crins, à l'arrière, traînée, Saigne la tête atrocement glanée D'Hérodiade.

Les héros roux, buissons de feux dans les légendes, Tués!--sous quel broiement de sphinx ou de gorendes?

Les nuits avec la nacre et les marbres des soirs? En fuite--et quels brusques tombeaux d'Orients noirs.

Où le Persée et les dragons écaillés clair Et les glaives où fermentait du sang d'éclair?

Où les lotus des baisers frais, où les losanges Vers la femme--de fleurs, de chants et de louanges?

Où les bras purs, lacés en immortel sommeil, Autour de fronts penchés sur des seins de soleil?

Où les amants tordus comme des arbres d'or Dans le soir enivrant du jardin de la mort?

Là-bas, où les lions promènent, Mélancoliques, le char du vieil amour, Mes yeux l'ont vu sortir Du solennel jardin des souvenirs, Mes yeux qui veillent sur la tour.

Vers quels caveaux et quels lointains béants, Vers quels combats, vers quels néants, Vers quels oublis et vers quelles ruines, Poussaient, ces lions roux, le han de leurs poitrines? Vers où leurs pas s'en allaient-ils? Leurs pas usés, leurs pauvres pas, Vers quels exils s'en allaient-ils, Vers quels trépas?

L'horizon rouge éclate en ville colossale De toits et de palais et de ponts dans les cieux; Une fumée immense et transversale Barre des visages d'astres silencieux Comme des morts, au fond des cieux; Les usines tannent de la matière Splendide et qui sera la vie et l'infini Demain! on fait, en des sous-sols de nuit, On fait du pain avec des os de cimetière;

Les fleuves de la mer écoulent l'univers Vers les banques et les hangars ouverts; Et, brusque, un train qui siffle et passe Jette la ville en fusion par les espaces.

Vers quelle folie et quels lointains béants, Vers quels oublis, vers quels néants, Vers quels trépas et vers quelles ruines Poussaient, les vieux lions, le han de leurs poitrines, Lorsque, quittant le grand jardin peuplé de marbres Et les ombres qui leur tombaient, bonnes, des arbres, Ils sont venus promener par les rues De la ville--là-bas--et des foules bourrues, Mélancoliques, loin de la tour, Le char piteux du vieil amour?

LA DAME EN NOIR

--Dans la ville d'ébène et d'or, La dame en noir des carrefours, Qu'attendre, après autant de jours, Qu'attendre encor?

--Les chiens du noir espoir ont aboyé, ce soir, Vers les lunes de mes deux yeux, Si longuement, vers les lunes en noir De mes deux yeux silencieux, Si longuement et si lointainement, ce soir, Vers les lunes de mes deux yeux en noir.

Quel deuil toisonné d'or agitent-ils mes crins, Pour affoler ainsi ces chiens, Et quel bondissement et quel orgueil mes reins Et tout mon corps toisonné d'or?

--La dame en noir des carrefours, Qu'attendre, après de si longs jours, Qu'attendre?

--Vers quel paradis noir font-ils voile mes seins? Et vers quels horizons ameutés de tocsins En désespoir au fond du soir? Dites, quel Wahalha tumultueux de fièvres Ou quels chevaux cabrés en tempête: mes lèvres?

Dites, quel incendie et quel effroi Suis-je? pour ces grands chiens, qui me lèchent ma rage Et quel naufrage espèrent-ils en mon orage Pour tant chercher leur mort en moi?

--La dame en noir des carrefours Qu'attendre après de si longs jours?

--Je suis la mordeuse, entre mes bras, De toute force exaspérée Vers les toujours mêmes hélas; Ou dévorante--ou dévorée.

Mes dents, comme des pierres d'or, Mettent en moi leur étincelle: Je suis belle comme la mort Et suis publique aussi comme elle.

Aux douloureux traceurs d'éclairs Et de désirs sur mes murailles, J'offre le catafalque de mes chairs Et les cierges des funérailles.

Je leur donne tout mon remords Pour les soûler au seuil du porche Et le blasphème de mon corps Brandi vers Dieu comme une torche.

Ils me savent comme une tour De fer et de siècles vêtue, Et s'exècrent en mon amour Qui les affole et qui les tue.

Ce qu'ils aiment--cœur naufragé Esprit dément on rage vaine-- C'est le dégoût surtout que j'ai De leurs baisers ou de leur haine.

C'est de trouver encore en moi Leur pourpre et noire parélie Et mon drapeau de rouge effroi Échevelé dans leur folie.

--La dame en noir des carrefours Qu'attendre, après de si longs jours, Qu'attendre?

--A cette heure de vieux soleil, chargé de soir, Qui se projette en morceaux d'or sur le trottoir, Quand la ville s'allonge en un serpentement De feux et de lueurs, vers cet aimant Toujours debout à l'horizon: la femme, Les chiens du désespoir Ont aboyé vers les yeux de mon âme, Si longuement vers mes deux yeux, Si longuement et si lointainement, ce soir, Vers les lunes de mes deux yeux en noir!

Dites, quel brûlement et quelle ardeur mes reins Font-ils courir, au long de mon corps d'or? Et de quelle clarté s'éclairent-ils mes seins Devant les yeux hallucinés des chiens?

Et moi aussi, dites, quel Wahalha de fièvres Vient me tenter les lèvres Et vers quels horizons ameutés de tocsins Et quels paradis noirs, font-ils voile mes crins?

Dites quel incendie et quel effroi Viennent le soir, me chasser hors de moi, Sur les places, vers la ville, Reine foudroyante et servile?

--La dame en noir des carrefours Qu'attendre, après de si longs jours, Qu'attendre?

--Hélas quand viendra-t-il, celui Qui doit venir--peut-être aujourd'hui-- Qui doit venir vers mon attente, Fatalement, et qui viendra;

La démence incurable et tourmentante Qui donc en lui la sentira Monter, jusqu'à mes seins qui hallucinent. Vers les deux mains de ceux qui assassinent Mon corps se dresse ardent et blême: Je suis celle qui ne craint rien Et dont personne ne s'abstient; Je suis tentatrice suprême.

Dites? Qui donc doit me vouloir, ce soir, au fond d'un bouge?

--La dame en noir des carrefours Qu'attendre après de si longs jours Qu'attendre?

--J'attends cet homme au couteau rouge.

UN SOIR

Sur des marais de gangrène et de fiel Des cœurs d'astres troués saignent du fond du ciel.

Horizon noir et grand bois noir Et nuages de désespoir Qui circulent en longs voyages Du Nord au Sud de ces parages.

Pays de toits baissés et de chaumes marins Où sont allés mes yeux en pèlerins, Mes yeux vaincus, mes yeux sans glaives, Comme escortes, devant leurs rêves.

Pays de plomb--et longs égouts Et lavasses d'arrière-goûts Et chante-pleure de nausées, Sur des cadavres de pensées.

Pays de mémoire chue en de la vase, Où de la haine se transvase, Pays de la carie et de la lèpre, Où c'est la mort qui sonne à vêpre;

Où c'est la mort qui sonne à mort, Obscurément, du fond d'un port, Au bas d'un clocher qui s'exhume Comme un grand mort parmi la brume;

Où c'est mon cœur qui saigne aussi, Mon cœur morne, mon cœur transi, Mon cœur de gangrène et de fiel, Astre cassé, au fond du ciel.

LES VILLES

Odeurs de suif, crasses de peaux, marcs de bitumes! Tel qu'un lourd souvenir lourd de rêves, debout Dans la fumée énorme et jaune, dans les brumes, Grand de soir! la ville inextricable bout Et roule, ainsi que des reptiles noirs, ses rues Noires, autour des ponts, des docks et des hangars, Où des feux de pétrole et des torches bourrues, Comme des gestes fous et des masques hagards --Batailles d'ombre et d'or--s'empoignent en ténèbres. Un colossal bruit d'eau roule, les nuits, les jours, Roule les lents retours et les départs funèbres De la mer vers la mer et des voiles toujours Vers les voiles, tandis que d'immenses usines Indomptables, avec marteaux cassant du fer, Avec cycles d'acier virant leurs gelasines, Tordent au bord des quais--tels des membres de chair. Écartelés sur des crochets et sur des roues-- Leurs lanières de peine et leurs volants d'ennui. Au loin, de longs tunnels fumeux, au loin, des boues Et des gueules d'égout engloutissant la nuit; Et stride un tout à coup de cri, stride et s'éraille: Et trains, voici les trains qui vont plaquant les ponts, Les trains qui vont battant le rail et la ferraille, Qui vont et vont mangés par les sous-sols profonds Et revomis, là-bas, vers les gares lointaines, Les trains, là-bas, les trains tumultueux--partis.

Tonneaux de poix, flaques d'huiles, ballots de laine! Bois des îles cubant vos larges abatis, Peaux de fauves, avec, au bout, vos griffes mortes Lamentables, cornes de buffle et dents d'aurochs Et reptiles, lamés d'éclair, pendus aux portes. O cet orgueil des vieux déserts, vendu par blocs, Par tas; vendu! ce roux orgueil vaincu de bêtes Solitaires: oursons d'ébène et tigres d'or, Poissons des lacs, aigles des monts, lions des crêtes, Hurleurs du Sahara, hurleurs du Labrador, Rois de la force errante, au clair des nuits australes! Hélas, voici pour vous, voici les pavés noirs, Les camions brutaux, les caves humorales, Et les ballots et les barils; voici les soirs Du Nord, les mornes soirs, obscurs de leur lumière, Où pourrissent les chairs mortes du vieux soleil. Voici Londres cuvant en des brouillards de bière, Énormément son rêve d'or et son sommeil Suragité de fièvre et de cauchemars rouges; Voici le vieux Londres et son fleuve grandir Comme un songe dans un songe, voici ses bouges Et ses chantiers et ses comptoirs s'approfondir En dédales et se creuser en taupinées, Et par-dessus, dans l'air de zinc et de nickel, Flèches, dards, coupoles, beffrois et cheminées, --Tourments de pierre et d'ombre--éclatés vers le ciel.

Soif de lucre, combat du troc, ardeur de bourse!

O mon âme, ces mains en prière vers l'or, Ces mains monstrueuses vers l'or--et puis la course Des millions de pas vers le lointain Thabor De l'or, là-bas, en quelque immensité de rêve, immensément debout, immensément en bloc? Des voix, des cris, des angoisses,--le jour s'achève, La nuit revient--des voix, des cris, le heurt, le choc Des acharnés labeur, des rageuses batailles, En tels bureaux, grinçant, de leurs plumes de fer, Sous le pli des plafonds et le gaz des murailles. La lutte de demain contre la lutte d'hier. L'or contre l'or et la banque contre la banque...

S'anéantir mon âme en ce féroce effort De tous, s'y perdre et s'y broyer! Voici la tranque, La bêche et le charroi qui labourent de l'or En des sillons de fièvre. O mon finie éclatée Et furieuse! ô mon âme folle de vent Hagard, mon âme énormément désorbitée, Salis-toi donc et meurs de ton mépris fervent! Voici la ville en or des rouges alchimies, Où te fondre le cœur en un creuset nouveau Et t'affoler d'un orage d'antinomies Si fort qu'il foudroiera tes nerfs jusqu'au cerveau!

LE ROC

Sur ce roc carié que fait souffrir la mer, Quels pas voudront monter encor, dites, quels pas?

Dites, serai-je seul enfin et quel long glas Écouterai-je debout devant la mer?

C'est là que j'ai bâti mon âme. --Dites, serai-je seul avec mon âme?-- Mon âme hélas! maison d'ébène, Où s'est fendu, sans bruit, un soir, Le grand miroir de mon espoir.

Dites, serai-je seul avec mon âme, En ce nocturne et angoissant domaine? Serai-je seul avec mon orgueil noir, Assis en un fauteuil de haine? Serai-je seul, avec ma pâle hyperdulie, Pour Notre-Dame, la Folie?

Serai-je seul avec la mer En ce nocturne et angoissant domaine?

Des crapauds noirs, velus de mousse, Y dévorent du clair soleil, sur la pelouse.

Un grand pilier ne soutenant plus rien, Comme un homme, s'érige en une allée, D'épitaphes de marbre immensément dallée.

Sur un étang d'yeux ouverts et de reptiles, Des groupes de cygnes noyés, Vers des lointains de soie et d'or broyés, Traînent leurs suicides tranquilles Parmi des phlox et des jonquilles.

Et du sommet d'un cap d'espace, D'étranges cris d'oiseaux marins, Les becs aigus et vipérins, Chantent la mort à tel qui passe.

Sur ce roc carié que recreuse la mer, Dites, serai-je seul avec mon âme?

Aurai-je enfin l'atroce joie De voir, nerfs après nerfs, comme une proie, La démence attaquer mon cerveau?

Et détraqué malade, sorti de la prison Et des travaux forcés de sa raison, D'appareiller vers un lointain nouveau?

Dites, ne plus sentir sa vie escaladée Par les talons de fer de chaque idée, Ne plus l'entendre infiniment en soi Ce cri, toujours identique, ou crainte, ou rage, Vers le grand inconnu qui dans les cieux voyage: Croire en la démence ainsi qu'en une foi!

Sur ce roc carié que détraque la mer, Vieillir, triste rêveur de l'escarpé domaine, Les chairs mortes, l'espérance en allée, A rebours de la vie immense et désolée;

N'entendre plus se taire, en sa maison d'ébène, Qu'un silence de fer dont auraient peur les morts; Traîner de longs pas lourds en de sourds corridors; Voir se suivre toujours les mêmes heures, Sans espérer en des heures meilleures; Pour à jamais clore telle fenêtre; Tel signe au loin!--un présage vient d'apparaître; Autour des vieux salons, aimer les sièges vides Et les chambres dont les grands lits ont vu mourir Et chaque soir, sentir, les doigts livides, La déraison, sous ses tempes mûrir.

Sur ce roc carié que ruine la mer, Dites, serai-je seul enfin avec la mer, Dites, serai-je seul enfin avec mon âme?

Et puis mourir; redevenir rien. Être quelqu'un qui plus ne se souvient Et qui s'en va sans glas qui sonne, Sans cierge en main ni sans personne, Sans que sache celui passe, Joyeux et clair dans la bonace, Que le nocturne et angoissant domaine, En deuil de sa maison d'ébène, Où plus ne brûle aucun flambeau, Renferme un mort et son tombeau.

LES DIEUX

Et mon désert de cœur est peuplé de Dieux noirs, Ils s'érigent, blocs lourds de bois, ornés de cornes Et de pierres, Dieux noirs silencieux des soirs, Mornes et noirs, dans le désert de mon cœur morne.

Avec des yeux, connue les yeux des loups, la nuit, Avec des yeux enroule la lune, ils me regardent; Et c'est vers eux, vers leur terreur que mon ennui Monte, c'est vers ces yeux nitreux qui me poignardent.

Mes Dieux, ils sont: le mal gratuit, celui pour soi, L'unique! Ils le rêvent, au clair minuit des astres, Voici soudain leur ombre en moi, comme l'effroi Entr'aperçu, la nuit, de ténébreux pilastres.

Et les uns des autres insoucieux: seuls--tous. Chacun pour soi rêvant à sa toute puissance, Sous les plafonds de fer des firmaments jaloux; Et la taisant, pour l'aiguiser, sa malfaisance,

Les uns? la haine--et les autres? l'atrocité. Tel autre, avec des dents lentes et vexatoires, Mâchant et remâchant sa taciturnité; Et tel, avec du rouge en feu dans ses mâchoires.

Ils sont les éternels de mon désert, ils sont De mon ciel violent, dont les anciens tonnerres Ont saccagé l'azur, l'immobile horizon; Ils sont mes éternels et mes tortionnaires.

Oh! leurs rages de bête, oh! leurs orgueils de roc, O les cruels, ô les tristes, ô les nocturnes, Voici ma chair et mon cerveau, voici le bloc De mon entêtement sous vos pieds taciturnes,

Écrasez-moi: je suis victime--et que mon cœur Soit le captif de vos vouloirs tentaculaires? Écrasez-moi, sous votre énorme poids vainqueur, Et que je meure, au vent de fer de vos colères!

LES NOMBRES

Je suis l'halluciné de la forêt des Nombres, Le front fendu, d'avoir buté, Obstinément, contre leur fixité.

Arbres roides dans le sol clair; Les ramures en floraisons d'éclair; Les fûts comme un faisceau de lances; Et des rocs quadrangulaires dans l'air: Blocs de peur et de silence.

Là-haut, le million épars des diamants Et les regards, aux firmaments, Myriadaires des étoiles; Et des voiles après des voiles, Autour de l'Isis d'or qui rêve aux firmaments.

Je suis l'halluciné de la forêt des Nombres.

Ils me fixent, avec les yeux de leurs problèmes; Ils sont, pour éternellement rester: les mêmes. Primordiaux et définis, Ils tiennent le monde entre leurs infinis; Ils expliquent le fond et l'essence des choses, Puisqu'à travers les temps, planent leurs causes,

Je suis l'halluciné de la forêt des Nombres.

Mes yeux ouverts?--dites leurs prodiges! Mes yeux fermés?--dites leurs vertiges! Voici leur danse rotatoire Cercle après cercle, en ma mémoire, Je suis l'immensément perdu, Le front vrillé, le cœur tordu, Les bras battants, les bras hagards Dans les hasards des cauchemars.

Je suis l'halluciné de la forêt des Nombres.

Textes de quelles lois infiniment lointaines? Restes de quels géométriques univers? Havres, d'où sont partis, par des routes certaines, Ceux qui pourtant se sont cassés aux rocs des mers. Regards abstraits, lobes vides ou sans paupières, Clous dans du fer, lames en pointe entre des pierres.

Je suis l'halluciné de la forêt des Nombres!

Mon cerveau triste, au bord des livres, S'est épuisé, de tout son sang, Dans leur trou d'ombre éblouissant; Devant mes yeux, les textes ivres S'entremêlent, serpents tordus; Mes poings sont las d'être tendus, Par au travers de mes nuits sombres, Avec, au bout, le poids des nombres, Avec, toujours, la lassitude De leurs barres de certitude.

Je suis l'halluciné de la forêt des Nombres.

Dites, jusques à quand le net supplice De redouter leur maléfice, Haineusement, dardé vers ma folie?

Immatériels ou réels, que sais-je? Ils me sont froids comme la neige Et leur fatalité me lie, En une atroce anomalie.

Dites! jusques à quand, là-haut, Le million épars des diamants Et les regards aux firmaments, Myriadaires, des étoiles, Et ces voiles après ces voiles, Autour de l'Isis d'or qui rêve aux firmaments?

LES LIVRES

Les chats d'ébène et d'or ont traversé le soir.

« Au dessus de la vie et des formes, dans l'air Non remué jamais de la pensée abstraite, Point immatériel, inaccessible et clair, Élée avait, jusques au faîte, Hissé le songe et l'unité d'un Dieu. La matière? qui donc y jettera les sondes? L'être immense, absolu, total, Emplit de son unique éternité les mondes. Les sages blancs, assis sur la montagne blanche, Ne voient même jamais d'éclair, lointainement, Tomber vers eux, par à travers le firmament, Tellement haut se darde son rayonnement. »

Les chats d'ébène et d'or ont traversé le soir, Avec des bruits stridents de vrille et de fermoir.

« Et lucides cristaux suspendus sur la mer Discordante des figures et apparences, Dans l'immobilité de leurs fixes essences, Les lucides cristaux scintillaient sur la mer Et ses vagues, vers l'infini échafaudées. C'étaient, Platon, tes purs orgueils d'idées De qui se réclamait, pour à l'instant finir, Le monde inconsistant et bref du Devenir. »

Les chats d'ébène et d'or ont traversé le soir, Avec des bruits stridents de vrille et de fermoir Et des griffes, en l'air, vers les étoiles.

« Comme une grotte d'yeux et d'oreilles, ouverts A des splendeurs myriadaires, Les sens braquent leurs feux rouges et solidaires, Par à travers les faits, jusques à la pensée. La mémoire compare, agence et resplendit. L'idée éclate--et la certitude dressée, En mât d'orgueil sur des voiliers de nuit, Monte à l'assaut des mers des univers. Et long rêveur et front ravagé de science, Épicure darde ces vérités, A travers des siècles de patience, Vers notre ivresse d'absurdités. »

Les chats d'ébène et d'or ont traversé le soir, Avec des bruits stridents de vrille et de fermoir, Avec des bruits de vis et de coupoir, Et leurs griffes, en l'air, vers les étoiles.

« Reposez-vous d'errer pauvres cerveaux antiques, En l'église du dogme et de l'extase, ici, Sans qu'un sophisme éclate en la pensée, ainsi Que sur des lins pieux les ors asiatiques. Les paradis chrétiens, verrières de splendeur, Brûlent, de leurs feux clairs, les murailles nocturnes Laissez croire les yeux, laissez pleurer les urnes Divinement de la croyance sur le cœur, La neigeuse raison gèle le doux mystère Du bon Jésus pasteur qui s'en revient, là-bas, Par les jardins, avec ses pauvres agneaux las; Laissez croire l'amour et la raison se taire. »

Les chats d'ébène et d'or ont traversé le soir Avec des bruits de vrille, de vis et de fermoir, Les chats peignés d'un vent de flamme Ont traversé, de part en part mon âme.

« Penser, même douter que l'on pense, c'est être. Première! au jour intérieur, cette fenêtre. L'idée éclot innée, elle se scrute, insiste; L'infini se conçoit: donc il existe, Et Dieu ne trompe pas l'homme sur l'univers. Mais l'âme humaine encore gothique Maintient le corps que rongeront les vers Ainsi qu'un instrument sous son doigté mystique. »

Les chats d'ébène en flamme Ont traversé, de part en part, mon âme, Comme des rages de vent noir Et des tempêtes dans le soir Et des chocs de marées, Immensément, désespérées.

« La raison invariable et fatale, Debout, dans le cerveau, à toutes ses issues, Préside à l'expérience brutale Et la fixe d'après des formes préconçues, Elle se scrute et se juge préexistante Aux sens à l'entendement. Elle a sa vie et sa splendeur patente Elle est la reine, et vers son étincellement Marchent les critiques et les philosophies. »

Les chats d'ébène et d'or ont traversé le soir, Avec des cris de vis et de fermoir, Ils ont griffé mon cœur et le miroir De mes yeux clairs vers les étoiles; Ils ont mordu, jusques au sang, Mon rêve atrocement agonisant, Ils ont mordu mon cœur et mon rêve et mes moëlles: Les chats d'ébène et d'or Ont déchiré mon cœur à mort.

« Et fleur dernière en la forêt des êtres, Après des millions de jours épars En semailles vers les hasards, L'homme se greffe clair sur ses humbles ancêtres Et lent, s'épanouit en suprêmes cerveaux. Matériel pourtant et de même substance Que l'univers qui s'ignore dans l'existence Et se roule, par l'infini des renouveaux, Dites, vers quels seuils de nocturnes tombeaux? Et des mondes encore et puis des mondes Tournent autour de lui leurs mutuels flambeaux, Et l'homme est l'égaré de leurs routes profondes Et le perdu de leur immensité. »

Les chats en noir ont traversé le soir, Quand le moulin des maladies, Fauchait le vent des incendies, Éperdument, sa voile au nord. Lorsque j'étais celui qui se casse la tête Aux blocs d'hiver de la tempête Et qui recommence, toujours, Sa même mort de tous les jours.

Hélas! ces tours de ronde de l'infini, le soir, Et ces courbes et ces spirales Et cette terreur, tout à coup, Comme une corde au cou, Sans aucun cri, sans aucun râle, Lorsque soudain les noirs chats d'or Se sont assis sur ma muraille Et m'ont fixé de leurs grands yeux, Comme des fous silencieux, Si longuement fixé de leur mystère, Avec de telles pointes de clous, Que j'en reste béant, avec des trous, Dans ma tête réfractaire, Morne de moi, fini d'essor, Hagard--mais regardant encor Les yeux des chats d'ébène et d'or.

UN SOIR

Sous ce funèbre ciel de pierre, Voûté d'ébène et de métaux, Voici se taire les marteaux Et s'illustrer la nuit plénière, Voici se taire les marteaux Qui l'ont bâtie, avec splendeur, Dans le cristal et la lumière.

Tel qu'un morceau de gel sculpté, Immensément morte, la lune, Sans bruit au loin, ni sans aucune Nuée autour de sa clarté, Immensément morte, la lune, Parée en son grand cercueil d'or Descend les escaliers du Nord.

Le cortège vierge et placide Reflète son voyage astral, Dans les miroirs d'un lac lustral Et d'une plage translucide; Reflète son voyage astral Vers les dalles et les tombeaux D'une chapelle de flambeaux.

Sous ce ciel fixe de lagune, Orné d'ébène et de flambeaux, Voici passer, vers les tombeaux, Les funérailles de la lune.

FINALE

LA MORTE

En sa robe, couleur de feu et de poison, Le cadavre de ma raison Traîne sur la Tamise.

Des ponts de bronze, où les wagons Entrechoquent d'interminables bruits de gonds Et des voiles de bâteaux sombres Laissent sur elle, choir leurs ombres. Sans qu'une aiguille, à son cadran, ne bouge, Un grand beffroi masqué de rouge, La regarde, comme quelqu'un Immensément de triste et de défunt.

Elle est morte de trop savoir, De trop vouloir sculpter la cause, Dans le socle de granit noir, De chaque dire et de chaque chose. Elle est morte, atrocement, D'un savant empoisonnement, Elle est morte aussi d'un délire Vers un absurde et rouge empire. Ses nerfs ont éclaté, Tel soir illuminé de fête, Qu'elle sentait déjà le triomphe flotter Comme des aigles, sur sa tête. Elle est morte n'en pouvant plus, L'ardeur et les vouloirs moulus, Et c'est elle qui s'est tuée, Infiniment exténuée.

Au long des funèbres murailles, Au long des usines de fer Dont les marteaux tannent l'éclair, Elle se traîne aux funérailles.

Ce sont des quais et des casernes, Des quais toujours et leurs lanternes, Immobiles et lentes filandières Des ors obscurs de leurs lumières; Ce sont des tristesses de pierres, Maisons de briques, donjons en noir Dont les vitres, mornes paupières, S'ouvrent dans le brouillard du soir; Ce sont de grands chantiers d'affolement, Pleins de barques démantelées Et de vergues écartelées Sur un ciel de crucifiement.

En sa robe de joyaux morts, que solennise L'heure de pourpre à l'horizon, Le cadavre de ma raison Traîne sur la Tamise.

Elle s'en va vers les hasards Au fond de l'ombre et des brouillards, Au long bruit sourd des tocsins lourds, Cassant leur aile, au coin des tours. Derrière elle, laissant inassouvie La ville immense de la vie; Elle s'en va vers l'inconnu noir Dormir en des tombeaux de soir, Là-bas, où les vagues lentes et fortes, Ouvrant leurs trous illimités, Engloutissent à toute éternité: Les mortes.

TABLE

LES SOIRS

LES MALADES