III
PROJECTION EXTÉRIEURE
DÉPART
La mer choque ses blocs de flots, contre les rocs Et les granits du quai, la mer démente, Tonnante et gémissante, en la tourmente De ses houles montantes.
Les baraques et les hangars comme arrachés, Et les grands ponts, noués de fer mais cravachés De vent; les ponts, les baraques, les gares Et les feux étagés des fanaux et des phares Oscillent aux cyclones Avec leurs toits, leurs tours et leurs colonnes.
Et ses hauts mâts craquants et ses voiles claquantes, Mon navire d'à travers tout casse ses ancres; Et, cap sur le zénith, Bondit, vers la tempête, Bête d'éclair, parmi la mer.
Dites, vers quel inconnu fou, Et vers quels somnambuliques réveils, Et vers quels au-delà et vers quels n'importe où Convulsionnaires soleils?
Vers quelles démences et quels effrois Et quels écueils, cabrés en palefrois, Vers quel cassement d'or De proue et de sabord, Dites, vers quels mirages ou vers quels rires Bondit le mors aux dents de mon navire?
Tandis qu'hélas! celle qui fut ma raison, La main tendant ses pâles lampadaires, Le regarde cingler, à l'horizon, Du haut de vieux débarcadères.
UN SOIR
Et des bouches d'argent et des regards de pierre Taisent immensément le glacial mystère De ce minuit, dallé d'ennui.
En des cirques d'éther et d'or, seules et seules, Les constellations tournent comme les meules De ce minuit, dallé d'ennui
Des monuments silencieux et des étages Se devinent, par au-delà des grands nuages De ce minuit, dallé d'ennui.
Sait-on jamais quels imminents sépulcres sombres, Scellés de fer, vont éclater, parmi les ombres De ce minuit, dallé d'ennui?
Quels pas sonnant la mort et quelles cohortes Viendront casser l'éternité des heures mortes De ce minuit, dallé d'ennui?
Et clore, à tout jamais, ces yeux de pierre, Cristaux mystérieux et ors, dans la paupière De ce minuit, dallé d'ennui?
LES LOIS
Un paysage noir, ligné d'architectures, Qui découpent et captivent l'éternité, En leurs parallèles et fatales structures, Impose à mes yeux clos son immobilité.
Dédales de Justice et tours de Sapience, Toute l'humanité qui s'est dardée en lois Se définit eu ces rectilignes effrois De souverain granit et de lourde science.
L'orgueil des blocs de bronze et des plaques d'airain, Brutal et solennel, de haut en bas, décide: Ce qu'il faut de bonheur et de calme serein A tout cerveau qu'émeut un cœur sage et placide.
Indestructible et clair, perpétuel et froid, Plus haut que tout sommet arquant sa vastitude, Le dôme immensément lève la certitude Sur des pilliers géants et forts, comme le droit.
Mais c'est au fond d'un soir, pesant de cataclysme, Où des couchants de roc écrasent des soleils, Que ces pierres et ces beffrois du dogmatisme. Sous un ciel d'encre et d'or, semblent tenir conseil.
Sans voir si l'œil de leur Dieu vague, ouvert la nuit, Et vers lequel s'en va l'élan du monument, Ne s'est point refermé lui-même au firmament, Par usure peut-être--ou peut-être d'ennui.
LA RÉVOLTE
Vers une ville au loin d'émeute et de tocsin, Où luit le couteau nu des guillotines, n tout à coup de fou désir, s'en va mon cœur.
Les sourds tambours de tant de jours De rage tue et de tempête, attent la charge dans les têtes.
Le cadran vieux d'un beffroi noir Darde son disque au fond du soir, Contre un ciel d'étoiles rouges.
Des glas de pas sont entendus Et de grands feux de toits tordus Échevèlent les capitales.
Ceux qui ne peuvent plus avoir D'espoir que dans leur désespoir Sont descendus de leur silence.
Dites, quoi donc s'entend venir Sur les chemins de l'avenir, De si tranquillement terrible?
La haine du monde est dans l'air Et des poings pour saisir l'éclair Sont tendus vers les nuées.
C'est l'heure où les hallucinés Les gueux et les déracinés Dressent leur orgueil dans la vie.
C'est l'heure--et c'est là-bas que sonne le tocsin; Des crosses de fusils battent ma porte; Tuer, être tué!--qu'importe!