‹ Poésies allemandesChapitre 38 sur 40 · LA MORT DU JUIF ERRANT

LA MORT DU JUIF ERRANT

Rapsodie lyrique de Schubart.

Ahasver se traîne hors d’une sombre caverne du Carmel.. Il y a bientôt deux mille ans qu’il erre sans repos de pays en pays, Le jour que Jésus portait le fardeau de la croix, il voulut se reposer un moment devant la porte d’Ahasver… Hélas ! celui-ci s’y opposa, et chassa durement le Messie. Jésus chancelle et tombe sous le faix ; mais il ne se plaint pas.

Alors, l’ange de la mort entra chez Ahasver, et lui dit d’un ton courroucé : « Tu as refusé le repos au Fils de l’Homme ; … eh bien, monstre, plus de repos pour toi jusqu’au jour où le Christ reviendra ! »

Un noir démon s’échappa soudain de l’abîme et se mit à te poursuivre, Ahasver, de pays en pays… Les douceurs de la mort, le repos de la tombe, tout cela depuis t’est refusé !

Ahasver se traîne hors d’une sombre caverne du Carmel… Il secoue la poussière de sa barbe, saisit un des crânes entassés là, et le lance du haut de la montagne ; le crâne saute, rebondit, et se brise en éclats… « C’était mon père ! s’écria le Juif. Encore un !… Ah ! … six encore s’en vont bondir de roche en roche… et ceux-ci… et ceux-ci ! rugit-il, les yeux ardents de rage ; ceux-ci ! ce sont mes femmes. Ah ! les crânes roulent toujours… Ceux-ci, et ceux-ci, ce sont les crânes de mes enfants. Hélas ! ils ont pu mourir ! mais, moi, maudit, je ne le peux pas ! l’effroyable sentence pèse sur moi pour l’éternité !

« Jérusalem tomba… J’écrasai l’enfant à la mamelle ; je me jetai parmi les flammes ; je maudis le Romain dans sa victoire… Hélas ! hélas ! l’infatigable malédiction me protégea toujours… et je ne mourus pas ! — Rome, la géante, s’écroulait en ruines ; j’allai me placer sous elle ; elle tomba… sans m’écraser ! Sur ces débris, des nations s’élevèrent et puis finirent à mes yeux… moi, je restai, et je ne puis finir !

« Du haut d’un rocher qui régnait parmi les nuages, je me précipitai dans l’abîme des mers ; mais bientôt les vagues frémissantes me roulèrent au bord, et le trait de feu de l’existence me perça de nouveau. Je mesurai des yeux le sombre cratère de l’Etna, et je m’y jetai avec fureur !… Là, je hurlai dix mois parmi les géants, et mes soupirs fatiguèrent le gouffre sulfureux… hélas ! dix mois entiers ! Cependant, l’Etna fermenta, et puis me revomit parmi des flots de lave ; je palpitai sous la cendre, et je me mis à vivre.

« Une forêt était en feu ; je m’y élançai bien vite… toute sa chevelure dégoutta sur moi en flammèches, mais l’incendie effleura mon corps et ne put pas le consumer. Alors, je me mêlai aux destructeurs d’hommes, je me précipitai dans la tempête des combats… Je défiai le Gaulois, le Germain… mais ma chair émoussait les lances et les dards ; le glaive d’un Sarrasin se brisa en éclats sur ma tête : je vis longtemps les balles pleuvoir sur mes vêtements comme des pois lancés contre une cuirasse d’airain. Les tonnerres guerriers serpentèrent sans force autour de mes reins, comme autour du roc crénelé qui s’élève au-dessus des nuages.

« En vain l’éléphant me foula sous lui, en vain le cheval de guerre irrité m’assaillit de ses pieds armés de fer !… Une mine chargée de poudre éclata et me lança dans les nues : je retombai tout étourdi et à demi brûlé, et je me relevai parmi le sang, la cervelle et les membres mutilés de mes compagnons d’armes.

« La masse d’acier d’un géant se brisa sur moi, le poing du bourreau se paralysa en voulant me saisir, le tigre émoussa ses dents sur ma chair ; jamais lion affamé ne put me déchirer dans le cirque. Je me couchai sur des serpents venimeux, je tirai le dragon par sa crinière sanglante… le serpent me piqua, et je ne mourus pas ! le dragon s’enlaça autour de moi, et je ne mourus pas !

« J’ai bravé les tyrans sur leurs trônes ; j’ai dit à Néron : « Tu es un chien ivre de sang ! » à Christiern : « Tu es un chien ivre de sang ! » à Mulei-Ismaël : « Tu es un chien ivre de sang ! » Les tyrans ont inventé les plus horribles supplices, tout fut impuissant contre moi.

« Hélas ! ne pouvoir mourir ! ne pouvoir mourir !… ne pouvoir reposer ce corps épuisé de fatigues ! traîner sans fin cet amas de poussière, avec sa couleur de cadavre et son odeur de pourriture ! contempler des milliers d’années l’uniformité, ce monstre à la gueule béante, le Temps fécond et affamé, qui produit sans cesse et sans cesse dévore ses créatures !

« Hélas ! ne pouvoir mourir ! ne pouvoir mourir !… Ô colère de Dieu ! pouvais-tu prononcer un plus effroyable anathème ? Eh bien, tombe enfin sur moi comme la foudre, précipite-moi des rochers du Carmel, que je roule à ses pieds, que je m’agite convulsivement, et que je meure ! » Et Ahasver tomba. Les oreilles lui tintèrent, et la nuit descendit sur ses yeux aux cils hérissés. Un ange le reporta dans la caverne. Dors maintenant, Ahasver, dors d’un paisible sommeil ; la colère de Dieu n’est pas éternelle ! À ton réveil, il sera là, celui dont à Golgotha tu vis couler le sang, et dont la miséricorde s’étend sur toi comme sur tous les hommes.

LA PIPE
Chanson de Pfeffel.

« Bonjour, mon vieux ! Eh bien, comment trouvez-vous la pipe ? — Montrez donc : un pot de fleurs, en terre rouge, avec des cercles d’or !… Que voulez-vous pour cette tête de pipe ?

— Oh ! monsieur, je ne puis m’en défaire ; elle me vient du plus brave des hommes, qui, Dieu le sait, la conquit sur un Bassa à Belgrade.

« C’est là, monsieur, que nous fîmes un riche butin !.., Vive le prince Eugène ! On vit nos gens faucher les membres des Turcs comme du regain.

— Nous reviendrons sur ce chapitre une autre fois, mon vieux camarade : maintenant, soyez raisonnable. Voici un double ducat pour votre tête de pipe.

— Je suis un pauvre diable, et je vis de ma solde de retraite ; mais, monsieur, je ne donnerais pas cette tête de pipe pour tout l’or de la terre.

« Écoutez seulement : Un jour, nous autres hussards, nous chassions l’ennemi à cœur joie ; voilà qu’un chien de janissaire atteint le capitaine à la poitrine.

« Je mis le capitaine sur mon cheval… Il en eût fait autant pour moi, et je l’amenai doucement loin de la mêlée chez un gentilhomme.

« Je pris soin de sa blessure ; mais, quand il se vit près de sa fin, il me donna tout son argent, avec cette tête de pipe ; il me serra la main, et mourut comme un brave.

« — Il faut, pensai-je, que tu donnes cet argent à l’hôte, qui a trois fois souffert le pillage ; — mais je gardai cette pipe en souvenir du capitaine.

« Dans toutes mes campagnes, je la portai sur moi comme une relique : nous fûmes tantôt vaincus, tantôt vainqueurs ! je la conservai toujours dans ma botte.

« Devant Prague, un coup de feu me cassa la jambe : je portai la main à ma pipe et ensuite à mon pied. — Je me suis ému en vous écoutant, bon vieillard, ému jusqu’aux larmes. Oh ! dites-moi comment s’appelait votre capitaine, afin que je l’honore, moi aussi, et que j’envie sa destinée.

— On l’appelait le brave Walter ; son bien est là-bas, près du Rhin.

— C’était mon aïeul, et ce bien est à moi. Venez, mon ami, vous vivrez désormais dans ma maison ! Oubliez votre indigence ! venez boire avec moi le vin de Walter, et manger le pain de Walter avec moi.

— Bien, monsieur, vous êtes son digne héritier ! J’irai demain chez vous, et, en reconnaissance, vous aurez cette pipe après ma mort. »

CHANT DE L’ÉPÉE
Par Kœrner.

« Épée suspendue à ma gauche, pourquoi donc brilles-tu si belle ? Oh ! ta joie excite la mienne… Hourra !

— J’accompagne un brave guerrier, je défends un homme libre, et c’est ce qui fait ma joie… Hourra !

— Ma belle épée, je suis libre, et je t’aime… oh ! je l’aime comme une épouse… Hourra !

— À toi, ma brillante vie d’acier ; ah ! ah ! quand saisiras-tu ton épouse ?… Hourra !

— Déjà la trompette joyeuse annonce le matin vermeil… Lorsque tonnera le canon, je saisirai ma bien-aimée… Hourra !

— Oh ! douce étreinte, avec quel désir je t’implore ! oh ! prends-moi, cher époux, ma petite couronne t’appartient… Hourra !

— Comme tu t’agites dans ton fourreau, épée ! ta joie de sang est bien bruyante !… Hourra !

— Je m’agite impatiente du fourreau, parce que j’aime la bataille… Hourra ! — Reste encore dans la retraite, ma bien-aimée, reste ! bientôt je t’en ferai sortir… Hourra !

— Ne me faites pas longtemps languir… Oh ! que j’aime mon jardin d’amour, tout plein de beau sang rouge et de blessures épanouies !.. Hourra !

— Sors donc de ton fourreau, toi qui réjouis l’œil du brave ; sors, que je le conduise dans ton domaine… Hourra !

— Vive la liberté, au milieu de tout cet éclat !… l’épée brille aux feux du soleil, ainsi qu’une blanche épousée… Hourra !

— Braves cavaliers allemands, votre cœur ne se réchauffe-t-il pas ?… Saisissez votre bien-aimée… Hourra !

— Qu’à votre droite Dieu la bénisse, et malheur à qui l’abandonne !… Hourra !

— Que la joie de l’épousée éclate à tous les yeux, qu’elle resplendisse d’étincelles… Hourra ! »

APPEL
Par Kœrner (1813).

En avant, mon peuple ! la fumée annonce la flamme, la lumière de la liberté s’élance du nord vive et brûlante ; il faut tremper le fer avec le sang des ennemis : en avant, mon peuple ! la fumée annonce la flamme. La moisson est grande, que les faucheurs se préparent ! Dans l’épée seule est l’espoir du salut, le dernier espoir ! Jette-toi bravement dans les rangs ennemis, et fraye une route à la liberté ! Lave la terre avec ton sang ; c’est alors seulement qu’elle reprendra son innocence et sa splendeur.

Ce n’est point ici une guerre de rois et de couronnes ; c’est une croisade, c’est une guerre sacrée : droits, mœurs, vertu, foi, conscience, le tyran a tout arraché de ton cœur, le triomphe de la liberté te les rendra. La voix des vieux Allemands te crie : « Peuple, réveille-toi ! » Les ruines de tes chaumières maudissent les ravisseurs ; le déshonneur de tes filles crie vengeance ; le meurtre de tes fils demande du sang.

Brise les socs, jette à terre le burin, laisse dormir la harpe, reposer la navette agile ; abandonne tes cours et tes portiques !… Que tes étendards se déploient, et que la liberté trouve son peuple sous les armes ; car il faut élever un autel en l’honneur de son glorieux avénement : les pierres en seront taillées avec le glaive, et ses fondements s’appuieront sur la cendre des braves.

Filles, que pleurez-vous ? Qu’avez-vous à gémir, femmes, pour qui le Seigneur n’a point fait les épées ? Quand nous nous jetons bravement dans les rangs ennemis, pleurez-vous de ne pouvoir goûter aussi la volupté des combats ? Mais Dieu, dont vous embrassez les autels, vous donne le pouvoir d’adoucir par vos soins les maux et les blessures des guerriers, et souvent il accorde la plus pure des victoires à la faveur de vos prières.

Priez donc ! priez pour le réveil de l’antique vertu, priez que nous nous relevions un grand peuple comme autrefois ; évoquez les martyrs de notre sainte liberté ; évoquez-les comme les génies de la vengeance et les protecteurs d’une cause sacrée ! Louise, viens autour de nos drapeaux pour les bénir ; marche devant nous, esprit de notre Ferdinand ; et vous, ombres des vieux Germains, voltigez sur nos rangs comme des étendards !

Ànous le ciel, l’enfer cédera ! En avant, peuple de braves !… en avant ! Ton cœur palpite et tes chênes grandissent. Qu’importe qu’il s’entasse des montagnes de tes morts !… il faut planter à leur sommet le drapeau de l’indépendance ! Mais, ô mon peuple ! quand la victoire t’aura rendu ta couronne des anciens jours, n’oublie pas que nous te sommes morts fidèles, et honore aussi nos urnes d’une couronne de chêne.

L’OMBRE DE KŒRNER
Par Uhland (1816).

Si tout à coup une ombre se levait, une ombre de poëte et de guerrier, l’ombre de celui qui succomba vainqueur dans la guerre de l’indépendance, alors retentirait en Allemagne un nouveau chant, franc et acéré comme l’épée… non pas tel que je le dis ici, mais fort comme le ciel et menaçant comme la foudre.

On parlait autrefois d’une fête délirante et d’un incendie vengeur… ici, c’est une fête : et nous, ombres vengeresses des héros, nous y descendrons, nous y étalerons nos plaies encore saignantes, afin que vous y mettiez le doigt !

Princes ! comparaissez les premiers. Avez-vous oublié déjà ce jour de bataille où vous vous traîniez à genoux devant un homme, pour lui faire hommage de vos trônes ?… Si les peuples ont lavé votre honte avec leur sang, pourquoi les bercer toujours d’un vain espoir, pourquoi dans le calme renier les serments de la terreur ? Et vous, peuples froissés tant de fois par la guerre, ces jours brûlants vous semblent-ils déjà assez vieux pour être oubliés ? Comment la conquête du bien le plus précieux ne vous a-t-elle produit nul avantage ? Vous avez repoussé l’étranger, et pourtant tout est resté chez vous désordre et pillage, et jamais vous n’y ramènerez la liberté, si vous n’y respectez la justice.

Sages politiques, qui prétendez tout savoir, faut-il vous répéter combien les innocents et les simples ont dépensé de sang pour des droits légitimes ? De l’incendie qui les dévore surgira-t-il un phénix dont vous aurez aidé la renaissance ?

Ministres et maréchaux, vous dont une étoile terne décore la poitrine glacée, ce retentissement de la bataille de Leipsick n’est-il pas venu jusqu’à vous ?… Eh bien, c’est là que Dieu a tenu son audience solennelle… Mais vous ne pouvez m’entendre, vous ne croyez pas à la voix des esprits.

J’ai parlé comme je l’ai dû, et je vais reprendre mon essor ; je vais dire au ciel ce qui a choqué mes regards ici-bas. Je ne puis ni louer ni punir, mais tout a un aspect déplorable… pourtant je vois ici bien des yeux qui s’allument, et j’entends bien des cœurs qui battent de colère.

LA NUIT DU NOUVEL AN D’UN MALHEUREUX
Par Jean-Paul Richter.

Un vieil homme était assis devant sa fenêtre à minuit ; le nouvel an commençait. D’un œil où se peignaient l’inquiétude et le désespoir, il contempla longtemps le ciel immuable, paré d’un éclat immortel, et aussi la terre, blanche, pure et tranquille ; et personne n’était autant que lui privé de joie et de sommeil, car son tombeau était là… non plus caché sous la verdure du jeune âge, mais nu et tout environné des neiges de la vieillesse. Il ne lui restait, au vieillard, de toute sa vie, riche et joyeuse, que des erreurs, des péchés et des maladies, un corps usé, une âme gâtée, et un vieux cœur empoisonné de repentirs.

Voici que les heureux jours de sa jeunesse repassèrent devant lui comme des fantômes, et lui rappelèrent l’éclatante matinée où son père l’avait conduit à l’embranchement de deux sentiers : à droite, le sentier glorieux de la vertu, large, clair, entouré de riantes contrées où voltigeaient des nuées d’anges ; à gauche, le chemin rapide du vice, et, au bout, une gueule béante qui dégouttait de poisons, qui fourmillait de serpents, demi-voilée d’une vapeur étouffante et noire.

Hélas ! maintenant, les reptiles se pendaient à son cou, le poison tombait goutte à goutte sur sa langue, et il voyait enfin où il en était venu.

Dans le transport d’une impérissable douleur, il s’écria ainsi vers le ciel : « Rends-moi ma jeunesse !… ô mon père, reconduis-moi à l’embranchement des deux sentiers, afin que je choisisse encore ! »

Mais son père était loin, et sa jeunesse aussi. Il vit des follets danser sur la surface d’un marais, puis aller s’éteindre dans un cimetière, et il dit : » Ce sont mes jours de folie ! » Il vit encore une étoile se détacher du ciel, tracer un sillon de feu, et s’évanouir dans la terre : « C’est moi ! » s’écria son cœur, qui saignait… Et le serpent du repentir se mit à le ronger plus profondément, et enfonça sa tête dans la plaie.

Son imagination délirante lui montre alors des somnambules voltigeant sur les toits, un moulin à vent qui veut l’écraser avec ses grands bras menaçants, et, dans le fond d’un cercueil, un spectre solitaire qui se revêt insensiblement de tous ses traits… Ô terreur ! mais voici que tout à coup le son des cloches qui célèbrent la nouvelle année parvient à ses oreilles comme l’écho d’un céleste cantique. Une douce émotion redescend en lui… ses yeux se reportent vers l’horizon et vers la surface paisible de la terre… Il songe aux amis de son enfance, qui, meilleurs et plus heureux, sont devenus de bons pères de famille, de grands modèles parmi les hommes, et il dit amèrement : « Oh ! si j’avais voulu, je pourrais comme vous passer dans les bras du sommeil cette première nuit de l’année ! je pourrais vivre heureux, mes bons parents, si j’avais accompli toujours vos vœux de nouvel an et suivi vos sages conseils ! »

Dans ces souvenirs d’agitation et de fièvre qui le reportaient à des temps plus fortunés, il croit voir soudain le fantôme qui portait ses traits se lever de sa couche glacée… et bientôt, singulier effet du pouvoir des génies de l’avenir, dans cette nuit de nouvelle année, le spectre s’avançait à lui sous ses traits de jeune homme.

C’en est trop pour l’infortuné !… il cache son visage dans ses mains, des torrents de larmes en ruissellent ; quelques faibles soupirs peuvent à peine s’exhaler de son âme désespérée. « Reviens, dit-il, ô jeunesse, reviens ! »

Et la jeunesse revint, car tout cela n’était qu’un rêve de nouvel an : il était dans la fleur de l’âge, et ses erreurs seules avaient été réelles. Mais il rendit grâces à Dieu de ce qu’il était temps encore pour lui de quitter le sentier du vice et de suivre le chemin glorieux de la vertu, qui seul conduit au bonheur.

Fais comme lui, jeune homme, si comme lui tu t’es trompé de voie, ou ce rêve affreux sera désormais ton juge ; mais, si tu devais un jour t’écrier douloureusement : « Reviens, jeunesse, reviens !… » elle ne reviendrait pas.

L’ÉCLIPSE DE LUNE
Épisode fantastique, par Jean-Paul Richter.

Aux plaines de la lune éclatante de lis, habite la mère des hommes, avec ses filles innombrables, dans la paix de l’éternel amour. Le bleu céleste qui flotte si loin de la terre repose étendu sur ce globe, que la poussière des fleurs semble couvrir d’une neige odorante. Là règne un pur éther que ne trouble jamais le plus léger nuage. Là demeurent de tendres âmes que la haine n’a jamais effleurées. Comme on voit s’entrelacer les arcs-en-ciel d’une cascade, ainsi l’amour et la paix les confondent toutes en une même étreinte. Mais, quand dans le silence des nuits notre globe vient à se montrer étincelant et suspendu sous les étoiles, alors toutes les âmes qui déjà l’ont habité dans la douleur et dans la joie, pénétrées d’un tendre regret et d’un doux souvenir, abaissent leurs regards vers ce séjour, où des objets chéris vivent encore, où gisent les dépouilles qu’elles ont naguère animées ; et si, dans le sommeil, l’image radieuse de la terre vient s’offrir encore de plus près à leurs yeux charmés, des rêves délicieux leur retracent les doux printemps qu’elles y ont passés, et leur paupière se rouvre baignée d’une fraîche rosée de larmes.

Mais, dès que l’ombre du cadran de l’éternité approche d’un siècle nouveau, alors, l’éclair soudain d’une vive douleur traverse le cœur de la mère des hommes ; car celles d’entre ses filles chéries qui n’ont point encore habité la terre, quittent la lune pour aller vêtir leurs corps, aussitôt qu’elles ont ressenti le froid engourdissement que projette l’ombre terrestre ; et la mère pleure en les voyant partir, parce que celles qui seront restées sans tache reviendront seules à la céleste patrie… Ainsi chaque siècle lui coûte quelques-uns de ses enfants, et elle tremble, lorsqu’en plein jour notre globe ravisseur vient comme un lourd nuage masquer la face du soleil.

L’ombre de l’éternel cadran approchait du xviii siècle, notre terre allait passer, toute sombre, entre le soleil et la lune : et déjà la mère des hommes, interdite et profondément affligée, pressait contre son cœur celles de ses filles qui n’avaient point encore porté le vêtement terrestre ; et elle leur répétait en gémissant : « Oh ! ne succombez pas, mes enfants chéris ! conservez-vous purs comme des anges, et revenez à moi ! » Ici, l’ombre marqua le siècle, et la terre couvrit le soleil entier ; un coup de tonnerre sonna l’heure ; une comète à l’épée flamboyante traversa l’obscurité des cieux, et, du sein de la voie lactée, qui tremblait, une voix s’écria : « Parais, tentateur des hommes ! car l’Éternel envoie à chaque siècle un mauvais génie pour le tenter. »

Àcet appel terrible, la mère et toutes ses filles frémirent à la fois, et ces âmes tendres fondaient en larmes, même celles qui avaient déjà habité la terre et en étaient revenues avec gloire. Soudain le tentateur, du sein de l’obscurité, se dressa sur notre globe ainsi qu’un arbre immense, puis, sous la forme d’un serpent gigantesque, leva sa tête jusqu’à la lune, et dit : « Je veux vous séduire. »

C’était le mauvais génie du xviii siècle.

Les lis de la lune inclinèrent leurs corolles, dont toutes les feuilles flétries se répandirent à l’instant ; l’épée de la comète flamboya en tous sens, comme le glaive de la justice s’agite de lui-même en signe qu’il va juger ; le serpent, avec ses yeux cruels, dont le trait tue les âmes, avec sa crête sanglante, avec ses lèvres qu’il lèche et qu’il ronge sans cesse, abattit sa tête sur le délicieux Éden, tandis que sa queue, avide de dommage, fouillait sur la terre le fond d’un tombeau. Au même instant, un tremblement de notre globe fait tournoyer ses anneaux fugitifs, et des vapeurs empoisonnées transpirent de son corps, chatoyantes et lourdes comme un nuage qui porte la tempête. Oh ! c’était celui-là qui longtemps auparavant avait séduit la mère elle-même. Elle détourna les yeux ; mais le serpent lui dit : « Ève, ne reconnais-tu pas le serpent ? Je veux t’enlever tes filles, Ève ; je rassemblerai tes blancs papillons sur la fange des marais. Sœurs, regardez-moi, n’ai-je pas tout ce qu’il faut pour vous séduire ? » Et des figures d’hommes se peignaient dans ses yeux de vipère, des bagues nuptiales éclataient dans ses anneaux, et des pièces d’or dans ses jaunes écailles. « C’est avec tout cela que je vous ravirai la vertu et le divin séjour de la lune. Je vous prendrai dans des filets de soie et dans des toiles d’étoffe brillante ; ma rouge couronne aura pour vous des attraits, et vous voudrez vous en parer ; j’irai d’abord m’établir dans vos cœurs, je vous parlerai, je vous louerai ; puis je me glisserai dans une bouche d’homme, et j’affermirai mon ouvrage ; puis je darderai ma langue sur la vôtre, et elle sera tranchante et pleine de poison. Enfin, c’est quand vous serez malheureuses ou sur le point de mourir, que j’abandonnerai votre cœur aux traits acérés et brûlants d’un remords inutile. Ève, reçois encore mon adieu ; tout ce que j’ai dit, elles l’oublieront heureusement avant leur naissance. »

Les âmes qui n’étaient pas nées, effrayées de voir si près d’elles l’épouvantable arbre du mal et ses vapeurs empoisonnées, se cachaient, se pressaient en frissonnant les unes contre les autres ; et les âmes qui étaient remontées de la terre pures comme le parfum des fleurs, agitées d’une douce joie, d’un frémissement qui n’était pas sans charme, au souvenir des dangers qu’elles avaient vaincus, s’embrassaient toutes en tremblant. Ève pressait étroitement sur son cœur Marie, la plus chère de ses filles, et, s’agenouillant, elles levèrent au ciel des yeux suppliants et baignés de larmes : « Dieu de l’éternel amour, prends pitié d’elles ! » Cependant, le monstre dardait sur la lune sa langue, effilée et divisée en deux aiguillons, comme les pinces d’un crabe ; il déchirait les lis, il avait déjà fait une tache noire sur la surface de la lune, et il répétait toujours : « Je veux les séduire. »

Tout à coup, un premier rayon du soleil s’élança derrière la terre qui se retirait, et vint colorer d’un éclat céleste le front d’un grand et beau jeune homme qui était demeuré inaperçu au milieu des âmes tremblantes. Un lis couvrait son cœur, une branche de laurier verdissait sur son front, entrelacée de boutons de rose, et sa robe était bleue comme le ciel ; de ses paupières, mouillées de douces larmes, il jeta un regard d’amour sur les âmes troublées, comme le soleil abaisse sur l’arc-en ciel un rayon de flamme, et dit : « Je veux vous protéger. » C’était le génie de la religion. Les anneaux ondoyants du monstre se déroulèrent à sa vue, et il demeura pétrifié, tendu de la terre à la lune, immobile, tel qu’une sombre poudrière, silencieux asile de la mort.

Et le soleil rayonna d’un éclat plus vif sur le visage du jeune homme, qui leva les yeux à la voûte étoilée et dit à l’Éternel :

« Ô mon père ! je descends avec mes sœurs au séjour de la vie, et je protégerai toutes celles qui me resteront fidèles. Couvre d’un beau temple cette flamme divine : elle y brûlera sans le dévaster et sans le détruire. Orne cette belle âme du feuillage des grâces terrestres ; il en protégera les fruits sans leur nuire par son ombre. Accorde à mes sœurs de beaux yeux ; je leur donnerai le mouvement et les larmes. Place dans leur sein un cœur tendre ; il ne périra pas sans avoir palpité pour la vertu et pour toi. La fleur que mes soins auront conservée pure et sans tache se changera en un beau fruit que je rapporterai de la terre ; car je voltigerai sur les montagnes, sur le soleil et parmi les étoiles, afin qu’elles se souviennent de toi et pensent qu’il y a un autre monde que celui qu’elles vont habiter. Je changerai les lis de mon sein en une blanche lumière, celle de la lune ; je changerai les roses de ma couronne en une couleur rose, celle des soirées du printemps ; et tout cela leur rappellera leur frère ; dans les accords de la musique, je les appellerai, et je parlerai du ciel où tu habites à tous les cœurs sensibles à l’harmonie ; je les attirerai vers moi avec les bras de leurs parents ; je cacherai ma voix dans les accents de la poésie, et je m’embellirai des attraits de leurs bien-aimés. Oui, elles me reconnaîtront dans les orages de l’infortune, et je dirigerai vers leurs yeux la pluie lumineuse, et j’élèverai leurs regards vers le ciel d’où elles viennent et vers leur famille. Ô mes sœurs chéries, vous ne pourrez méconnaître votre frère, quand, après une belle action, après une victoire difficile, un désir inexplicable viendra dilater votre cœur ; lorsque, durant une nuit étoilée, ou à l’aspect de la rougeur éclatante du soir, votre œil se noiera dans les torrents de délices, et que tout votre être se sentira élevé, transporté… et que vous tendrez les bras au ciel, en pleurant de joie et d’amour. Alors je serai dans vos cœurs tout entier, et je vous prouverai que je vous aime et que vous êtes mes sœurs. Et, quand, après un sommeil et un rêve bien courts, je briserai l’enveloppe terrestre, j’en détacherai le diamant divin, et je le laisserai tomber comme une goutte éclatante de rosée sur les lis de la lune.

« Ô tendre mère des hommes, porte sur tes filles des regards plus calmes et quitte-les moins tristement ; la plupart reviendront à toi ! » Le soleil avait reparu tout entier : les âmes qui n’étaient pas nées se dirigèrent vers la terre, et le génie les y suivit. Et, à mesure qu’elles approchaient de notre globe, un long flot d’harmonie traversait l’espace azuré. Ainsi, lorsque, pendant les nuits d’hiver, les blancs cygnes voyagent vers des climats plus doux, ils ne laissent sur leur passage qu’un murmure mélodieux.

Le monstrueux serpent, tel que l’immense courbe que trace une bombe enflammée, retira à lui ses anneaux en se repliant sur la terre ; ce ne fut plus bientôt dans l’espace qu’une couronne foudroyante ; puis, ainsi qu’une trombe va se briser sur le vaisseau qu’elle menaçait, il s’abattit avec bruit, déroula de toutes parts ses mille orbes et ses mille plis, et en enveloppa à la fois tous les peuples du monde. Et le glaive du jugement s’agita de nouveau ; mais l’écho du voyage harmonieux des âmes vibrait encore dans les airs.

LE BONHEUR DE LA MAISON
Par Jean-Paul Richter.
(Fragment.)

… Quelques mois s’écoulèrent ainsi, au bout desquels mon oncle se trouva forcé de faire un voyage d’assez long cours, pour recueillir les débris de sa fortune : il le différa autant qu’il put, car il n’avait jamais quitté, depuis sa sortie du séminaire, son village enfoui au milieu des bois comme un nid d’oiseau, et il lui en coûtait beaucoup pour se séparer de son presbytère aux murailles blanches, aux contrevents verts, où il avait caché sa vie aux yeux méchants des hommes. En partant, il remit entre les mains de Berthe, afin de subvenir à l’entretien de la maison pendant son absence, une petite bourse de cuir assez plate, et promit de revenir bientôt. Il n’y avait là rien que de très-naturel sans doute ; pourtant, nous avions tous le cœur gros, et je ne sais pourquoi il nous semblait que nous ne le reverrions plus. Aussi, Maria et moi, nous l’accompagnâmes jusqu’au pied de la colline, trottant de toutes nos forces de chaque côté de son cheval, pour être plus longtemps avec lui. Quand nous fûmes las :

« Assez, mes chers petits, nous dit-il ; je ne veux pas que vous alliez plus loin, Berthe serait inquiète de vous. »

Puis il nous haussa sur son étrier, nous donna à chacun un baiser, et piqua des deux.

Alors, un frisson me prit, et des pleurs tombèrent de mes yeux, comme les gouttes d’une pluie d’orage ; il me parut qu’on venait de fermer sur lui le couvercle du cercueil et d’y planter le dernier clou.

« Oh ! mon Dieu ! dit Maria en laissant aller un soupir profond et comprimé, mon pauvre oncle, il était si bon ! »

Et elle tourna vers moi ses yeux clairs nageant dans un fluide abondant et pur.

« Ce serait un grand malheur ! lui répondis-je d’un ton de voix sourd, ne lâchant mes syllabes qu’une à une, comme un avare ses pièces d’or.

— Bien grand ! » reprit Maria, dont j’avais compris la pensée, bien qu’elle n’osât se l’avouer à elle-même.

Une semaine, puis deux, puis trois, et plusieurs autres s’écoulèrent sans que nous entendissions parler de mon oncle ; ni lettre ni message ; c’était comme s’il n’avait jamais été, ou comme s’il n’était plus. Berthe ne savait que penser et se perdait en conjectures ; Jacobus Pragmater hochait la tête d’un air mystérieux et significatif ; Maria était triste ; et moi par conséquent, car je ne vivais que par elle et pour elle ; ou, si par hasard un sourire venait relever les coins de sa petite bouche et faire voir ses dents brillantes comme des gouttes de rosée au fond d’une fleur, c’était un de ces sourires vagues et mélancoliques qui remuent dans l’âme mille émotions confuses mais poignantes, dont on ne saurait se rendre compte ; quand elle souriait ainsi, l’expression de sa figure avait quelque chose de si sévère, un air de repos et de calme si profond, si harmonieusement mêlé à la grâce candide de ses traits enfantins, que toute pensée humaine s’effaçait à son aspect comme les étoiles au réveil de l’aube ; le vide se faisait à l’entour, elle seule était tout. Moi, j’étais abîmé dans cette contemplation ; car ce que je voyais, je ne l’avais pas encore vu. Une autre vie m’était ouverte ; il y avait tant de promesses de bonheur dans ce regard doux comme un souvenir de paradis, tant de consolations sur ce front blanc et pur, dans ce sourire tant de morbidesse et de laisser-aller !… Aussi je compris que cela ne pourrait durer longtemps ; je me mis à l’aimer de toutes mes forces, et à serrer ma vie afin de faire tenir une année en un jour.

Ce fut, en effet, vers ce temps que l’on jugea à propos de m’envoyer au collège pour terminer mon éducation ébauchée par mon oncle, homme qui n’avait que du bon sens et qui n’était jamais allé à Paris. Il fallut me séparer de Maria. Ce fut mon premier chagrin, mais il fut grand ; mon cœur fut brisé, ma vie fanée à son avril, et, depuis, il s’est passé bien des printemps sans que l’arbre ait reverdi. Ce fut pour moi le coup de hache sur le serpent : les tronçons saignants s’agitent et se tordent ; quand se rejoindront-ils ?

Comme la mauvaise saison était arrivée, Maria retourna chez ses parents et fut mise en pension : il lui fallut rester claquemurée dans une chambre, clouée à des livres insipides, ayant par-dessus sa tête un plafond de plâtre, sous ses pieds un plancher couvert d’une poussière scolastique, elle dont le cabinet d’étude avait été la tourelle fleurie du jardin, l’allée du parc, ou la grotte tapissée de mousse ; elle qui n’avait lu d’autre livre que celui de la nature et les vieilles légendes d’autrefois ; elle accoutumée à voir flotter les nuages dans le bleu, et à coucher, dans sa course légère, les pâquerettes humides de rosée qui balancent au milieu des grandes herbes leur frêle disque d’argent ; aussi, au bout d’un mois, un ennui vaste et profond la prit au cœur ; tout lui déplaisait et la fatiguait : les conversations, les caresses et les jeux de ses compagnes lui étaient à charge ; leur joie lui semblait un sarcasme ; elle enviait leur sort tout en le méprisant, car elle ne pouvait concevoir, dans son imagination indépendante et vagabonde, cette gaieté à heures fixes, cette turbulence de plaisir qui meurt au premier coup de cloche sans se permettre d’achever la gambade commencée ; ce bonheur pareil à un chien attaché à une corde, qui saute, jappe, frétille et galope, court après sa queue, creuse le sable avec ses pattes, fait voler la poussière, mais que son collier étrangle lorsqu’il tend trop la chaîne, et veut dépasser l’étroit rayon qu’elle lui permet de parcourir. Elle ne comprenait rien à tout cela ; les études et les amusements du pensionnat lui paraissaient également puérils ; les manières roides et guindées des maîtresses et des sous-maîtresses, la prétentieuse pureté de leurs discours vides et froids, tout ce clinquant de phrases, tous ces oripeaux de mauvais aloi cousus à des guenilles fanées, ce badigeonnage oratoire plaqué sur le néant, ne disaient absolument rien ni à son cœur ni à sa tête ; les morceaux choisis qu’on lui lisait, afin de purifier son goût et d’abattre les angles trop prononcés de son caractère, lui faisaient l’effet d’une tisane claire et fade qu’on lui aurait fait avaler en lui ouvrant la bouche de force. Elle fut prêchée, grondée, mise en pénitence : ni plus ni moins, elle resta ce qu’elle était, ce que personne au monde n’avait été et ne sera jamais : Elle ! Rien n’y fit, car elle avait été coulée d’un seul jet, c’était une nature cubique et complète, à qui l’on ne pouvait rien ajouter sans produire une loupe ou une gibbosité, une nature pleine de sève et d’énergie, ayant surabondance et luxe d’animation, déversant son trop plein en sympathies ardentes et passionnées ; non une de ces natures pauvres et grêles qu’il faut achever de pièces et de morceaux, plus ou moins adroitement soudés, et dont il faut dissimuler la maigreur avec du coton et de l’ouate… En vérité, ce n’était pas cela ! Quoi donc ? La Poésie sous l’apparence d’une femme, votre rêve et le mien dans sa réalité, les battements de votre cœur traduits et commentés par sa voix, ce qui est en vous depuis que vous êtes, et que vous ne comprenez pas, l’intelligence de l’être, la vie dans sa plus riche expression… — Je l’ai dit, frère, et je le dis encore, celle que j’ai tant aimée n’était pas taillée sur le patron des autres, elle n’avait ni fausseté ni corset.

On ne saurait dire combien le prieuré devint triste quand Maria n’y fut plus ; c’était comme si l’on eût éteint la paillette de lumière d’un tableau de Rembrandt. Tout prit une teinte lugubre. Les murailles, noyées de larges ombres, semblaient des tentures funèbres ; les frêles capucines et les volubilis qui encadraient la fenêtre, des herbes sur un tombeau. Adieu, l’eau pure épanchée par une main blanche, les fils de fer pour se rouler autour, et le vert treillis losangé où pendre ses clochettes purpurines, votre maîtresse est partie avec les beaux jours et le soleil ! Et toi, petit moineau qu’elle aimait, tu n’auras plus ni chènevis, ni grains d’orge, ni baisers d’une bouche rose, ni sommeil sur un sein de neige dont les battements te berçaient ! Va chercher ailleurs un abri contre la pluie et la grêle. Cesse de becqueter ces vitres et de les frapper de ton aile : Maria ne t’entend pas ; elle est loin, bien loin d’ici ! ils l’ont emmenée là-bas, et tu ne la verras plus !… Elle a emporté l’âme de la maison ! Le prieuré d’aujourd’hui est l’ancien, comme le cadavre est le corps ; la bouteille vide, la bouteille pleine de vieux vin du Rhin ; on a laissé le flacon ouvert, le parfum et la poésie se sont évaporés ! Ce n’est plus qu’une maison comme une autre, des murs de quatre côtés, plafond dessus, plancher dessous, l’espace au milieu… voilà ! C’est en vain qu’on chercherait quelque trace de son passage : le vol du colibri laisse-t-il un sillon dans l’air ? le lac conserve-t-il le reflet du nuage, la feuille la goutte de rosée et le chant du rossignol qui a soupiré sous son ombre ?… Non, c’est le destin ! Qu’y faire ?… Se résigner ; cacher au fond de soi, comme au fond d’un sanctuaire, sa douleur incommensurable ; environner son âme d’un fossé, couper le monde à l’entour, et, comme l’archange tombé, ramener ses ailes sur ses yeux, de peur que les autres ne se prennent à rire en vous voyant pleurer ! Mais pourtant, si j’avais été cette muraille, cette dalle, j’aurais fidèlement retenu sa voix, et son pas ; si j’avais été ce miroir, je n’aurais pas laissé aller son image enchanteresse ; à la place de ce carreau jauni, j’aurais gardé la brume blanche qu’y avait déposée son haleine suave… oh ! certes !…

ROBERT ET CLAIRETTE
Ballade de Tiedge.

Un vent frais parcourait la plaine ; mais il faisait lourd sous le feuillage. Les rayons du soleil couchant éclataient rouges parmi les rameaux, et le chant du grillon interrompait seul le religieux silence du soir.

La nature s’endormait ainsi dans son repos, quand Robert et Clairette dirigèrent leur promenade vers la source de la forêt, où ils avaient naguère échangé de tendres serments : c’était pour eux un lieu sacré.

Combien il s’était embelli depuis le jour de leur union ! Mille plantes y avaient fleuri, et la source s’en éloignait à regret, toute couverte de feuilles odorantes : douce retraite pour le voyageur qui venait parfois s’y reposer avec délices.

Et le rossignol chanta, et l’écho après lui, quand les époux entrèrent dans le bocage ; la pleine lune leur sourit à travers les branches des ormeaux, et la source les salua d’un murmure joyeux.

Clairette cueillit deux fleurs pareilles ; puis, les livrant au cours de l’onde, les suivit des yeux avec crainte ; mais, bientôt, l’une se sépara de l’autre, et elles ne se rejoignirent plus.

« Oh ! soupira Clairette tremblante, vois-tu, mon bien-aimé, les deux fleurs qui cessent de nager ensemble ; et puis l’une qui disparaît ?

— Là-bas, dit Robert, elles vont se réunir sans doute. »

La jeune fille cacha de ses mains son beau visage ; et la lune sembla la regarder tristement, et le grillon chanta comme s’il gémissait. « Ma Clairette, dit Robert, oh ! ne pleure donc pas ; le voile de l’avenir est impénétrable. »

Six mois s’étaient écoulés, lorsque la guerre éclata et appela aux armes le jeune époux. « Ma bien-aimée, s’écria-t-il, je te serai toujours fidèle. » Et il se prépara au départ.

Mais elle, versait des torrents de larmes. « Bons soldats, s’écriait-elle, mon Robert sait aimer et ne sait pas tuer ; ayez pitié de lui et de moi ! » Vaines prières ! Le devoir est de fer pour ces hommes, et ils ont brusquement séparé les deux époux.

La jeune fille abandonnée gémit bien douloureusement ; elle suivit des yeux son ami, qui, près de disparaître, agitait un mouchoir blanc, l’appelant encore, d’une voix pleurante ; et elle ne le vit plus.

Tous les soirs, elle quitte la maison de sa mère, et, traversant les ombres de la nuit, elle va s’asseoir sur la montagne ; là, sans cesse, elle étend les bras vers le chemin qu’il a suivi, mais ne le voit point revenir.

La source du bocage coule et coule toujours ; l’été n’est plus, l’automne commence ; le soleil se lève, se couche ; les nuages et les vents passent sur la montagne… Le bien-aimé ne revient pas.

La pauvre fille se fanait comme une rose ; elle retourna un jour à la source de la forêt. « C’est ici, dit-elle, ici que j’ai vu la fleur disparaître… Où donc est l’autre, maintenant ? En quel lieu Robert et Clairette se réuniront-ils ? »

Et, succombant aux chagrins de son cœur, elle tomba mourante sur la rive ; mais des images célestes l’environnèrent à son dernier moment ; le baiser d’un ange lui ravit son âme, et la purifia des peines de ce monde.

Un vent léger murmure seul autour de son tombeau, où deux tilleuls jettent leur ombre ; c’est là qu’elle dort saintement sous un tapis de violettes.

Un an écoulé, Robert revint avec des yeux où la vie s’éteignait, et des blessures, fruits d’une guerre sanglante : sa bien-aimée n’est plus, il l’apprend et s’en va reposer auprès d’elle.

Tous les soirs, une blanche vapeur s’élève de leur tombe ; une jeune bergère la vit une fois lentement s’entr’ouvrir, et crut y distinguer deux ombres dont la vue ne l’effraya pas.

BARDIT
Traduit du haut allemand.

Silvius Scaurus, l’un de ces Romains orgueilleux qui se sont partagé la Germanie et les Germains, manda un jour ses affranchis et leur fit déposer la vipère à tête étoilée dont ils nous meurtrissaient la chair ; il nous permit d’entrer dans la forêt des chênes, et de nous y enivrer de cervoise écumante.

Car, ce jour-là, Silvius épousait la fille blonde d’un de nos princes dégénérés, de ceux à qui les Romains ont laissé leurs richesses pour prix de leurs trahisons ; et nous, misérables serfs, savourant à la hâte notre bonheur d’un jour, nous nous gorgions de marrons cuits, nous chantions et nous dansions avec nos sayes bleues.

Or, il y avait là plus de trois mille hommes, et quelques affranchis qui nous surveillaient ; et, quand la nuit commença à tomber, et que les chênes répandaient une odeur enivrante, nous criâmes tous à Hédic le Barde que nous voulions un chant joyeux qui terminât dignement cette journée.

Hédic n’avait pas coutume de nous faire attendre longtemps ses chants, et, quand nous les entendions, les chaînes pesaient moins et le travail allait mieux ; Hédic monta sur un tronc d’arbre coupé à trois pieds du sol, et commença.

Il ne sortit de sa bouche rien de joyeux comme on s’y attendait, mais un chant tel qu’on n’en sait plus faire de nos jours ; et, pour le langage, ce n’était pas de ce germain bâtard, mêlé de mots latins, qui vous affadit le cœur en passant, comme si l’on buvait de l’huile ;

Mais de ce haut allemand, de ce pur saxon si dur et si fort, qu’à l’entendre on croirait que c’est le marteau d’une forge qui bondit et rebondit incessamment sur son enclume de fer.

Il chanta les temps passés et les exploits des hommes vaillants dont nous prétendons descendre. Il chanta la liberté des bois et le bonheur des cavernes ; et l’éclair de la joie s’éteignit dans nos yeux tout d’un coup, et nos poitrines s’affaissèrent comme des outres vidées.

Un affranchi, voyant cela, poussa Hédic à bas du tronc d’arbre et lui détacha la langue avec son poignard ; puis, le rejetant à la même place : « Continue ! » cria-t-il en riant comme une nuée de ramiers qui retourne au nid le soir.

Hédic, sans témoigner qu’il ressentît aucune douleur, se leva lentement, puis promena des yeux de feu sur la foule qui l’entourait : elle ondulait comme un champ de blé, stupéfaite et incertaine…

Hédic ouvrit la bouche, et il arriva (nos dieux le permirent) une chose prodigieuse et effrayante : il s’élança de ses lèvres une sorte de vapeur épaisse et enflammée où l’œil croyait distinguer des figures bizarres et confuses.

Cette vapeur allait s’élargissant derrière la tête du barde, et eut bientôt envahi tout l’horizon ; puis, telle qu’un tableau immense, elle nous retraça les batailles de nos pères, nos forêts incendiées, nos femmes ravies par les armées romaines.

Et, à mesure que la vapeur merveilleuse s’exhalait de la bouche d’Hédic, des images nouvelles se formaient, et nous pûmes admirer longtemps les traits divins d’Arminius et de Trusnelda, sa vaillante épouse.

Pendant tout cela, on dansait au palais de Silvius Scaurus ; un festin bruyant réunissait les seigneurs voisins, et les cymbales et les flûtes dispersaient au loin de ravissants accords.

Mais, avant la fin de la nuit, plus doux et plus mélodieux à nos oreilles, des cris et des gémissements retentirent dans le palais, la flamme joyeuse se prit à danser aussi dans les salles dorées.

Et la nouvelle épouse posséda, cette nuit-là, plus d’amants qu’aucune Romaine n’en eut jamais…, tandis que, non loin d’elle, Silvius Scaurus vomissait son repas de noces par vingt bouches sanglantes.

LES AVENTURES
DE LA NUIT DE SAINT-SYLVESTRE
Conte inédit d’Hoffman.
AVANT-PROPOS.

Le voyageur enthousiaste dont l’album nous fournit cette fantaisie à la manière de Callot sépare visiblement si peu sa vie intérieure de sa vie extérieure, qu’on aurait peine à indiquer d’une manière distincte les limites de chacune ; mais, comme il est vrai que toi-même, bienveillant lecteur, tu n’as point de ces limites une idée bien précise, notre visionnaire te les fera peut-être franchir à ton insu, et ainsi tu te trouveras lancé tout à coup dans une région étrange et merveilleuse, dont les mystérieux habitants s’introduiront peu à peu dans ta vie extérieure et positive ; de sorte que vous serez bientôt ensemble à tu et à toi, comme de vieux compagnons.

Accepte-les pour tels, et accommode-toi à leurs singulières allures, de manière à supporter sans peine les légers saisissements que leur commerce immédiat pourra quelquefois te causer : je t’en prie de toutes mes forces, bienveillant lecteur. Que puis-je faire de plus pour le voyageur enthousiaste à qui sont arrivées déjà, en divers lieux, et particulièrement à Berlin, dans la soirée de la Saint-Sylvestre, tant de singulières et folles aventures ?

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