‹ Poésies complètes,, avec préface de Paul Verlaine et notes de l'éditeurChapitre 19 sur 31 · IV

IV

Ô splendeur de la chair! ô splendeur idéale! Ô renouveau d'amour, aurore triomphale Où, courbant à leurs pieds les Dieux et les Héros Kallipige la blanche et le petit Éros Effleureront, couverts de la neige des roses, Les femmes et les fleurs sous leurs beaux pieds écloses! Ô grande Ariadné, qui jettes tes sanglots Sur la rive, en voyant fuir là-bas sur les flots, Blanche sous le soleil, la voile de Thésée, Ô douce vierge enfant qu'une nuit a brisée, Tais-toi! Sur son char d'or brodé de noirs raisins, Lysios, promené dans les champs Phrygiens Par les tigres lascifs et les panthères rousses, Le long des fleuves bleus rougit les sombres mousses. Zeus, Taureau, sur son cou berce comme un enfant Le corps nu d'Europé, qui jette son bras blanc Au cou nerveux du Dieu frissonnant dans la vague, Il tourne lentement vers elle son oeil vague; Elle, laisse traîner sa pâle joue en fleur Au front de Zeus; ses yeux sont fermés; elle meurt Dans un divin baiser, et le flot qui murmure De son écume d'or fleurit sa chevelure. --Entre le laurier-rose et le lotus jaseur Glisse amoureusement le grand Cygne rêveur Embrassant la Léda des blancheurs de son aile; --Et tandis que Cypris passe, étrangement belle, Et, cambrant les rondeurs splendides de ses reins, Étale fièrement l'or de ses larges seins Et son ventre neigeux brodé de mousse noire, --Héraclès, le Dompteur, qui, comme d'une gloire Fort, ceint son vaste corps de la peau du lion, S'avance, front terrible et doux, à l'horizon!

Par la lune d'été vaguement éclairée, Debout, nue, et rêvant dans sa pâleur dorée Que tache le flot lourd de ses longs cheveux bleus, Dans la clairière sombre où la mousse s'étoile, La Dryade regarde au ciel silencieux... --La blanche Séléné laisse flotter son voile, Craintive, sur les pieds du bel Endymion, Et lui jette un baiser dans un pâle rayon... --La Source pleure au loin dans une longue extase... C'est la Nymphe qui rêve, un coude sur son vase, Au beau jeune homme blanc que son onde a pressé. --Une brise d'amour dans la nuit a passé, Et, dans les bois sacrés, dans l'horreur des grands arbres, Majestueusement debout, les sombres Marbres, Les Dieux, au front desquels le Bouvreuil fait son nid, --Les Dieux écoutent l'Homme et le Monde infini!

7 mai 1870.

LE DORMEUR DU VAL

C'est un trou de verdure où chante une rivière Accrochant follement aux herbes des haillons D'argent; où le soleil, de la montagne fière, Luit: c'est un petit aval qui mousse de rayons.

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue, Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu, Dort; il est étendu dans l'herbe, sous la nue, Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme Sourirait un enfant malade, il fait un somme: Nature, berce-le chaudement: il a froid.

Les parfums ne font pas frissonner sa narine; Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

7 octobre 1870.

AU CABARET-VERT

Cinq heures du soir.

Depuis huit jours, j'avais déchiré mes bottines Aux cailloux des chemins. J'entrais à Charleroi, --Au Cabaret-Vert: je demandai des tartines De beurre et du jambon qui fût à moitié froid.

Bienheureux, j'allongeai les jambes sous la table Verte: je contemplai les sujets très naïfs De la tapisserie.--Et ce fut adorable, Quand la fille aux tétons énormes, aux yeux vifs,

--Celle-là, ce n'est pas un baiser qui l'épeure!-- Rieuse, m'apporta des tartines de beurre, Du jambon tiède, dans un plat colorié,

Du jambon rose et blanc parfumé d'une gousse D'ail,--et m'emplit la chope immense, avec sa mousse Que dorait un rayon de soleil arriéré.

Octobre 1870.

LA MALINE

Dans la salle à manger brune, que parfumait Une odeur de vernis et de fruits, à mon aise Je ramassais un plat de je ne sais quel met Belge, et je m'épatais dans mon immense chaise.

En mangeant, j'écoutais l'horloge,--heureux et coi. La cuisine s'ouvrit avec une bouffée --Et la servante vint, je ne sais pas pourquoi, Fichu moitié défait, malinement coiffée.

Et tout en promenant son petit doigt tremblant Sur sa joue, un velours de pêche rose et blanc, En faisant, de sa lèvre enfantine, une moue,

Elle arrangeait les plats, près de moi, pour m'aiser; --Puis, comme ça,--bien sûr pour avoir un baiser,-- Tout bas: «Sens donc: j'ai pris une froid sur la joue...»

Charleroi, octobre 1870.

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