L'ÉCLATANTE VICTOIRE
DE SARREBRUCK
REMPORTÉE AUX CRIS DE VIVE L'EMPEREUR!
(Gravure belge brillamment coloriée, se vend à Charleroi, 35 centimes.)
Au milieu, l'Empereur, dans une apothéose Bleue et jaune, s'en va, raide, sur son dada Flamboyant; très heureux,--car il voit tout en rose, Féroce comme Zeus et doux comme un papa;
En bas, les bons Pioupious qui faisaient la sieste Près des tambours dorés et des rouges canons, Se lèvent gentiment. Pitou remet sa veste, Et, tourné vers le Chef, s'étourdit de grands noms
À droite, Dumanet, appuyé sur la crosse De son chassepot, sent frémir sa nuque en brosse, Et: «Vive l'Empereur!!»--Son voisin reste coi...
Un schako surgit, comme un soleil noir...--Au centre Boquillon, rouge et bleu, très naïf, sur son ventre Se dresse, et,--présentant ses derrières: «De quoi?...»
Octobre 1870.
RÊVÉ POUR L'HIVER
À Elle.
L'hiver, nous irons dans un petit wagon rose Avec des coussins bleus. Nous serons bien. Un nid de baisers fous repose Dans chaque coin moelleux.
Tu fermeras l'oeil, pour ne point voir, par la glace, Grimacer les ombres des soirs, Ces monstruosités hargneuses, populace De démons noirs et de loups noirs.
Puis tu te sentiras la joue égratignée... Un petit baiser, comme une folle araignée, Te courra par le cou...
Et tu me diras: «Cherche!» en inclinant la tête; --Et nous prendons du temps à trouver cette bête! --Qui voyage beaucoup...
En wagon, le 7 octobre 1870.
LE BUFFET
C'est un large buffet sculpté; le chêne sombre, Très vieux, a pris cet air si bon des vieilles gens; Le buffet est ouvert, et verse dans son ombre Comme un flot de vin vieux, des parfums engageants;
Tout plein, c'est un fouillis de vieilles vieilleries, De linges odorants et jaunes, de chiffons De femmes ou d'enfants, de dentelles flétries, De fichus de grand'mère où sont peints des griffons;
--C'est là qu'on trouverait les médaillons, les mèches De cheveux blancs ou blonds, les portraits, les fleurs sèches Dont le parfum se mêle à des parfums de fruits.
--Ô buffet du vieux temps, tu sais bien des histoires, Et tu voudrais conter tes contes, et tu bruis Quand s'ouvrent lentement tes grands portes noires.
Octobre 1870.
MA BOHÈME
(Fantaisie)
Je m'en allais, les poings dans mes poches crevées; Mon paletot aussi devenait idéal; J'allais sous le ciel, Muse! et j'étais ton féal; Oh! là là! que d'amours splendides j'ai rêvées!
Mon unique culotte avait un large trou. --Petit Poucet rêveur, j'égrenais dans ma course Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse; --Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou.
Et je les écoutais, assis au bord des routes, Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes De rosée à mon front, comme un vin de vigueur;
Où, rimant au milieu des ombres fantastiques, Comme des lyres, je tirais les élastiques De mes souliers blessés, un pied près de mon coeur!
Octobre 1870.
ENTENDS COMME BRAME
Entends, comme brame près des acacias en avril la rame viride du pois!
Dans sa vapeur nette, Vers Phoebé! tu vois s'agiter la tête de saints d'autrefois...
Loin des claires meules des caps, des beaux toits, ces chers Anciens veulent ce philtre sournois...
Or ni feriale ni astrale! n'est la brume qu'exhale ce nocturne effet.
Néanmoins ils restent, --Sicile, Allemagne, dans ce brouillard triste et blêmi, justement!
CHANT DE GUERRE PARISIEN
Le printemps est évident, car Du coeur des Propriétés vertes Le vol de Thiers et de Picard Tient ses splendeurs grandes ouvertes.
Ô mai! Quels délirants cul-nus! Sèvres, Meudon, Bagneux, Asnières, Écoutez donc les bienvenus Semer les choses printanières!
Ils ont schako, sabre et tamtam Non la vieille boîte à bougies Et des yoles qui n'ont jam... jam... Fendent le lac aux eaux rougies!...
Plus que jamais nous bambochons Quand arrivent sur nos tanières[1] Crouler les jaunes cabochons Dans des aubes particulières.
Thiers et Picard sont des Éros Des enleveurs d'héliotropes Au pétrole ils font des Corots. Voici hannetonner leurs tropes...
Ils sont familiers du grand turc!... Et couché dans les glaïeuls, Favre, Fait son cillement aqueduc Et ses reniflements à poivre!
La Grand-Ville a le pavé chaud Malgré vos douches de pétrole Et décidément il nous faut Nous secouer dans votre rôle...
Et les ruraux qui se prélassent Dans de longs accroupissements Entendront des rameaux qui cassent Parmi les rouges froissements.
[1] Quand viennent sur nos fourmilières (var. de l'auteur).
MES PETITES AMOUREUSES
Un hydrolat lacrymal lave Les cieux vert-chou: Sous l'arbre tendronnier qui bave Vos caoutchoucs.
Blancs de lunes particulières Aux pialats ronds, Entrechoquez vos genouillères Mes laiderons!
Nous nous aimions à cette époque, Bleu laideron: On mangeait des oeufs à la coque Et du mouron!
Un soir tu me sacras poète, Blond laideron. Descends ici que je te fouette En mon giron;
J'ai dégueulé ta bandoline Noir laideron; Tu couperais ma mandoline Au fil du front.
Pouah! nos salives desséchées Roux laideron Infectent encor les tranchées De ton sein rond!
Ô mes petites amoureuses Que je vous hais! Plaquez de fouffes douloureuses, Vos tétons laids!
Piétinez mes vieilles terrines De sentiment; Hop donc soyez-moi ballerines Pour un moment!...
Vos omoplates se déboîtent Ô mes amours! Une étoile à vos reins qui boîtent Tournez vos tours.
Est-ce pourtant pour ces éclanches Que j'ai rimé! Je voudrais vous casser les hanches D'avoir aimé!
Fade amas d'étoiles ratées Comblez les coins --Vous creverez en Dieu, bâtées D'ignobles soins!
Sous les lunes particulières Aux pialats ronds Entrechoquez vos genouillières, Mes laiderons!
LES POÈTES DE SEPT ANS
A M. P. Demeny.
Et la Mère, fermant le livre du devoir, S'en allait satisfaite et très fière sans voir, Dans les yeux bleus et sous le front plein d'éminence, L'âme de son enfant livrée aux répugnances.
Tout le jour il suait d'obéissance; très Intelligent; pourtant des tics noirs, quelques traits, Semblaient prouver en lui d'âcres hypocrisies. Dans l'ombre des couloirs aux tentures moisies, En passant il tirait la langue, les deux poings À l'aine, et dans ses yeux fermés voyait des points. Une porte s'ouvrait sur le soir; à la lampe On le voyait, là-haut qui râlait sur la rampe, Sous un golfe de jour pendant du toit. L'été Surtout, vaincu, stupide, il était entêté À se renfermer dans la fraîcheur des latrines: Il pensait là, tranquille et livrant ses narines. Quand, lavé des odeurs du jour, le jardinet Derrière la maison, en hiver s'illunait, Gisant au pied d'un mur, enterré dans la marne Et pour des visions écrasant son oeil darne, Il écoutait grouiller les galeux espaliers. Pitié! Ces enfants seuls étaient ses familiers Qui, chétifs, fronts nus, oeil déteignant sur la joue, Cachant de maigres doigts jaunes et noirs de boue, Sous des habits puant la foire et tout vieillots, Conversaient avec la douceur des idiots! Et si, l'ayant surpris à des pitiés immondes, Sa mère s'effrayait; les tendresses profondes De l'enfant se jetaient sur cet étonnement. C'était bon. Elle avait le bleu regard,--qui ment!
À sept ans, il faisait des romans sur la vie Du grand désert, où luit la Liberté ravie, Forêts, soleils, rives, savanes!--Il s'aidait De journaux illustrés où, rouge, il regardait Des Espagnoles rire et des Italiennes. Quand venait, l'oeil brun, folle, en robes d'indiennes, --Huit ans,--la fille des ouvriers d'à côté, La petite brutale, et qu'elle avait sauté, Dans un coin, sur son dos, en secouant ses tresses, Et qu'il était sous elle, il lui mordait les fesses, Car elle ne portait jamais de pantalons; --Et, par elle meurtri des poings et des talons Remportait les saveurs de sa peau dans sa chambre.
Il craignait les blafards dimanches de décembre, Où, pommadé, sur un guéridon d'acajou, Il lisait une Bible à la tranche vert-chou; Des rêves l'oppressaient chaque nuit dans l'alcôve. Il n'aimait pas Dieu; mais les hommes, qu'au soir fauve, Noirs, en blouse, il voyait rentrer dans le faubourg Où les crieurs, en trois roulements de tambour Font autour des édits rire et gronder les foules. --Il rêvait la prairie amoureuse, où des houles Lumineuses, parfums sains, pubescences d'or, Font leur remuement calme et prennent leur essor!
Et comme il savourait surtout les sombres choses, Quand, dans la chambre nue aux persiennes closes, Haute et bleue, âcrement prise d'humidité, Il lisait son roman sans cesse médité, Plein de lourds ciels ocreux et de forêts noyées, De fleurs de chair aux bois sidérals déployées, Vertige, écroulements, déroutes et pitié! --Tandis que se faisait la rumeur du quartier, En bas,--seul, et couché sur des pièces de toile Écrue, et pressentant violemment le voile!
26 mai 1871.
[Note (Project Gutenberg).
On nous a fait savoir que le terme "le voile" dans la dernière ligne du poème «LES POÈTES DE SEPT ANS», doit être corrigée en "la voile".
D'après nos recherches, le poème écrit en 1871 se terminait en effet sur les mots "la voile".
La présente édition de 1895 a été corrigée de la main de Verlaine, sur des épreuves fournies par l'imprimerie Ch. Herissey à Évreux. Il nous est difficile de savoir pourquoi Verlaine a corrigé «la voile» en «le voile», ou s'agit-il d'un moment d'inattention?
Ce qui est certain, notre édition marque bien «le voile».]
LE COEUR VOLÉ
Mon pauvre coeur bave à la poupe, Mon coeur est plein de caporal; Ils lui lancent des jets de soupe, Mon triste coeur bave à la poupe. Sous les quolibets de la troupe Qui pousse un rire général, Mon triste coeur brave à la poupe Mon coeur est plein de caporal!
Ithyphalliques et pioupiesques, Leurs insultes l'ont dépravé. À la vesprée, ils font des fresques Ithyphalliques et pioupiesques, Ô flots abracadabrantesques Prenez mon coeur, qu'il soit sauvé! Ithyphalliques et pioupiesques Leurs insultes l'ont dépravé!
Quand ils auront tari leurs chiques, Comment agir, ô coeur volé? Ce seront des refrains bachiques Quand ils auront tari leurs chiques. J'aurai des sursauts stomachiques Si mon coeur triste est ravalé: Quand ils auront tari leurs chiques, Comment agir, ô coeur volé?
TÊTE DE FAUNE
Dans la feuillée, écrin vert taché d'or, Dans la feuillée incertaine et fleurie, D'énormes fleurs où l'âcre baiser dort Vif et devant l'exquise broderie,
Le Faune affolé montre ses grands yeux Et mord la fleur rouge avec ses dents blanches Brunie et sanglante ainsi qu'un vin vieux, Sa lèvre éclate en rires par les branches;
Et quand il a fui, tel un écureuil, Son rire perle encore à chaque feuille Et l'on croit épeuré par un bouvreuil Le baiser d'or du bois qui se recueille.
POISON PERDU
Des nuits du blond et de la brune Pas un souvenir n'est resté; Pas une dentelle d'été, Pas une cravate commune.
Et sur le balcon, où le thé Se prend aux heures de la lune, Il n'est resté de trace aucune, Aucun souvenir n'est resté,
Au bord d'un rideau bleu piquée, Luit une épingle à tête d'or Comme un gros insecte qui dort,
Pointe d'un fin poison trempée, Je te prends, sois-moi préparée Aux heures des désirs de mort.
LES CORBEAUX
Seigneur, quand froide est la prairie, Quand dans les hameaux abattus, Les longs angelus se sont tus Sur la nature défleurie, Faites s'abattre des grands cieux Les chers corbeaux délicieux.
Armée étrange aux cris sévères, Les vents froids attaquent vos nids! Vous, le long des fleuves jaunis, Sur les routes aux vieux calvaires, Sur les fossés et sur les trous, Dispersez-vous, ralliez-vous!
Par milliers, sur les champs de France, Où dorment les morts d'avant-hier, Tournoyez, n'est-ce pas, l'hiver, Pour que chaque passant repense! Sois donc le crieur du devoir, Ô notre funèbre oiseau noir!
Mais, saints du ciel, en haut du chêne, Mât perdu dans le soir charmé, Laissez les fauvettes de mai Pour ceux qu'au fond du bois enchaîne, Dans l'herbe d'où l'on ne peut fuir, La défaite sans avenir.
1872.
PATIENCE
D'un été.
Aux branches claires des tilleurs Meurt un maladif hallali. Mais des chansons spirituelles Voltigent partout les groseilles. Que notre sang rie en nos veines, Voici s'enchevêtrer les vignes. Le ciel est joli comme un ange, Azur et Onde communient. Je sors! Si un rayon me blesse, Je succomberai sur la mousse.
Qu'on patiente et qu'on s'ennuie, C'est si simple!... Fi de ces peines! Je veux que l'été dramatique Me lie à son char de fortune. Que par toi beaucoup, ô Nature, --Ah! moins nul et moins seul! je meure, Au lieu que les bergers, c'est drôle, Meurent à peu près par le monde.
Je veux bien que les saisons m'usent. À toi, Nature! je me rends, Et ma faim et toute ma soif; Et s'il te plaît, nourris, abreuve. Rien de rien ne m'illusionne; C'est rire aux parents qu'au soleil; Mais moi je ne veux rire à rien, Et libre soit cette infortune.
JEUNE MÉNAGE
La chambre est ouverte au ciel bleu turquin; Pas de place: des coffrets et des huches! Dehors le mur est plein d'aristoloches Où vibrent les gencives des lutins.
Que ce sont bien intrigues de génies Cette dépense et ces désordres vains! C'est la fée africaine qui fournit La mûre, et les résilles dans les coins.
Plusieurs entrent, marraines mécontentes, En pans de lumière dans les buffets, Puis y restent! le ménage s'absente Peu sérieusement, et rien ne se fait.
Le marié a le vent qui le floue Pendant son absence, ici, tout le temps. Même des esprits des eaux malfaisants Entrent vaguer aux sphères de l'alcôve.
La nuit, l'amie oh, la lune de miel Cueillera leur sourire et remplira De mille bandeaux de cuivre le ciel. Puis ils auront affaire au malin rat.
--S'il n'arrive pas un feu follet blême, Comme un coup de fusil, après des vêpres. --Ô spectres saints et blancs de Bethléem, Charmez plutôt le bleu de leur fenêtre!
27 juin 1872.
MÉMOIRE