L'ESCURIAL
Posé comme un défi tout près d'une montagne, L'on aperçoit de loin dans la morne campagne Le sombre Escurial, à trois cents pieds du sol, Soulevant sur le coin de son épaule énorme, Éléphant monstrueux, la coupole difforme, Débauche de granit du Tibère espagnol.
Jamais vieux pharaon, aux flancs d'un mont d'Égypte, Ne fit pour sa momie une plus noire crypte; Jamais sphinx au désert n'a gardé plus d'ennui; La cicogne s'endort au bout des cheminées; Partout l'herbe verdit les cours abandonnées; Moines, prêtres, soldats, courtisans, tout a fui!
Et tout semblerait mort, si du bord des corniches, Des mains des rois sculptés, des frontons et des niches Avec leurs cris charmants et leur folle gaîté, Il ne s'envolait pas des essaims d'hirondelles, Qui, pour le réveiller, agacent à coups d'ailes Le géant assoupi qui rêve éternité!...
Escurial, 1840.
LE ROI SOLITAIRE
Je vis cloîtré dans mon âme profonde, Sans rien d'humain, sans amour, sans amis, Seul comme un dieu, n'ayant d'égaux au monde Que mes aïeux sous la tombe endormis! Hélas! grandeur veut dire solitude. Comme une idole au geste surhumain, Je reste là, gardant mon attitude, La pourpre au dos, le monde dans la main.
Comme Jésus, j'ai le cercle d'épines; Les rayons d'or du nimbe sidéral Percent ma peau comme des javelines, Et sur mon front perle mon sang royal. Le bec pointu du vautour héraldique Fouille mon flanc en proie aux noirs soucis: Sur son rocher, le Prométhée antique N'était qu'un roi sur son fauteuil assis.
De mon olympe entouré de mystère, Je n'entends rien que la voix des flatteurs; C'est le seul bruit qui des bruits de la terre Puisse arriver à de telles hauteurs,
Et si parfois mon peuple, qu'on outrage, En gémissant entre-choque ses fers: --Sire! dormez, me dit-on, c'est l'orage, Les cieux bientôt vont devenir plus clairs.
Je puis tout faire, et je n'ai plus d'envie. Ah! si j'avais seulement un désir! Si je sentais la chaleur de la vie! Si je pouvais partager un plaisir! Mais le soleil va toujours sans cortége; Les plus hauts monts sont aussi les plus froids; Et nul été ne peut fondre la neige Sur les sierras et dans le cœur des rois!
Escurial, 1841.
LA VIERGE DE TOLÈDE
On vénère à Tolède une image de Vierge, Devant qui toujours tremble une lueur de cierge; Poupée étincelante en robe de brocart, Comme si l'or était plus précieux que l'art! Et sur cette statue on raconte une histoire Qu'un enfant de six mois refuserait de croire, Mais que doit accepter comme une vérité Tout poëte amoureux de la sainte beauté.
Quand la Reine des cieux, au grand saint Ildefonse, Pour le récompenser de la grande réponse, Quittant sa tour d'ivoire au paradis vermeil, Apporta la chasuble en toile de soleil, Par curiosité, par caprice de femme, Elle alla regarder la belle Notre-Dame, Ouvrage merveilleux dans l'Espagne cité, Rêve d'ange amoureux, à deux genoux sculpté, Et devant ce portrait resta toute pensive Dans un ravissement de surprise naïve. Elle examina tout:--le marbre précieux; Le travail patient, chaste et minutieux; La jupe roide d'or comme une dalmatique; Le corps mince et fluet dans sa grâce gothique; Le regard virginal tout baigné de langueur, Et le petit Jésus endormi sur son cœur. Elle se reconnut et se trouva si belle, Qu'entourant de ses bras la sculpture fidèle, Elle mit, au moment de remonter aux cieux, Au front de son image un baiser radieux. Ah! que de tels récits, dont la raison s'étonne Dans ce siècle trop clair pour que rien y rayonne, Au temps de poésie où chacun y croyait, Devait calmer le cœur de l'artiste inquiet! Faire admirer au ciel l'ouvrage de la terre, Cet espoir étoilait l'atelier solitaire, Et le ciseau pieux longtemps avec amour Pour le baiser divin caressait le contour. Si la Vierge, à Paris, avec son auréole, Sur les autels païens de notre âge frivole Descendait et venait visiter son portrait, Croyez-vous, ô sculpteurs, qu'elle s'embrasserait?
Tolède, 1841.
IN DESERTO
Les pitons des sierras, les dunes du désert, Où ne pousse jamais un seul brin d'herbe vert; Les monts aux flancs zébrés de tuf, d'ocre et de marne, Et que l'éboulement de jour en jour décharne, Le grès plein de micas papillotant aux yeux, Le sable sans profit buvant les pleurs des cieux, Le rocher refrogné dans sa barbe de ronce, L'ardente solfatare avec la pierre-ponce, Sont moins secs et moins morts aux végétations Que le roc de mon cœur ne l'est aux passions. Le soleil de midi, sur le sommet aride, Répand à flots plombés sa lumière livide, Et rien n'est plus lugubre et désolant à voir Que ce grand jour frappant sur ce grand désespoir. Le lézard pâmé bâille, et parmi l'herbe cuite On entend résonner les vipères en fuite. Là, point de marguerite au cœur étoilé d'or, Point de muguet prodigue égrenant son trésor; Là, point de violette ignorée et charmante, Dans l'ombre se cachant comme une pâle amante, Mais la broussaille rousse et le tronc d'arbre mort, Que le genou du vent, comme un arc, plie et tord: Là, pas d'oiseau chanteur, ni d'abeille en voyage, Pas de ramier plaintif déplorant son veuvage; Mais bien quelque vautour, quelque aigle montagnard, Sur le disque enflammé fixant son œil hagard, Et qui, du haut du pic où son pied prend racine, Dans l'or fauve du soir durement se dessine. Tel était le rocher que Moïse, au désert, Toucha de sa baguette, et dont le flanc ouvert, Tressaillant tout à coup, fit jaillir en arcade Sur les lèvres du peuple une fraîche cascade. Ah! s'il venait à moi, dans mon aridité, Quelque reine des cœurs, quelque divinité, Une magicienne, un Moïse femelle, Traînant dans le désert les peuples après elle, Qui frappât le rocher dans mon cœur endurci, Comme de l'autre roche, on en verrait aussi Sortir en jets d'argent des eaux étincelantes, Où viendraient s'abreuver les racines des plantes; Où les pâtres errants conduiraient leurs troupeaux Pour se coucher à l'ombre et prendre le repos; Où, comme en un vivier, les cigognes fidèles Plongeraient leurs grands becs et laveraient leurs ailes.
La Guardia.
STANCES
Maintenant,--dans la plaine ou bien dans la montagne, Chêne ou sapin, un arbre est en train de pousser, En France, en Amérique, en Turquie, en Espagne, Un arbre sous lequel un jour je puis passer.
Maintenant,--sur le seuil d'une pauvre chaumière, Une femme, du pied agitant un berceau, Sans se douter qu'elle est la parque filandière, Allonge entre ses doigts l'étoupe d'un fuseau.
Maintenant,--loin du ciel à la splendeur divine, Comme une taupe aveugle en son étroit couloir, Pour arracher le fer au ventre de la mine, Sous le sol des vivants plonge un travailleur noir.
Maintenant,--dans un coin du monde que j'ignore, Il existe une place où le gazon fleurit, Où le soleil joyeux boit les pleurs de l'aurore, Où l'abeille bourdonne, où l'oiseau chante et rit.
Cet arbre qui soutient tant de nids sur ses branches, Cet arbre épais et vert, frais et riant à l'œil, Dans son tronc renversé l'on taillera des planches, Les planches dont un jour on fera mon cercueil!
Cette étoupe qu'on file et qui, tissée en toile, Donne une aile au vaisseau dans le port engourdi, A l'orgie une nappe, à la pudeur un voile, Linceul, revêtira mon cadavre verdi!
Ce fer que le mineur cherche au fond de la terre Aux brumeuses clartés de son pâle fanal, Hélas! le forgeron quelque jour en doit faire Le clou qui fermera le couvercle fatal!
A cette même place où mille fois peut-être J'allai m'asseoir, le cœur plein de rêves charmants, S'entr'ouvrira le gouffre où je dois disparaître, Pour descendre au séjour des épouvantements!
Manche, 1843.
EN PASSANT PRÈS D'UN CIMETIÈRE
Qu'est-ce que le tombeau?--Le vestiaire où l'âme, Au sortir du théâtre et son rôle joué, Dépose ses habits d'enfant, d'homme ou de femme, Comme un masque qui rend un costume loué!
Manche, 1844.
LES TROIS GRACES DE GRENADE
A vous, Martirio, Dolorès, Gracia, Sœurs de beauté, bouquet de la _tertulia_, Que tout fin cavalier nomme à la promenade Les Nymphes du Jénil, les perles de Grenade, A vous ces vers écrits en langage inconnu Par l'étranger de France à l'Alhambra venu, Où votre nom, seul mot que vous y saurez lire, Attirera vos yeux et vous fera sourire, Si, franchissant flots bleus et monts aux blonds sommets, Ce livre jusqu'à vous peut arriver jamais.
Douce Martirio, je crois te voir encore, Fraîche à faire jaunir les roses de l'aurore, Dans ton éclat vermeil, dans ta fleur de beauté, Comme une pêche intacte au duvet velouté, Avec tes yeux nacrés, ciel aux astres d'ébène, Et ta bouche d'œillet épanouie à peine, Si petite vraiment qu'on n'y saurait poser, Même quand elle rit, que le quart d'un baiser. Je te vois déployant ta chevelure brune, Et nous questionnant pour savoir si quelqu'une Dans notre France avait les cheveux assez longs, Pour filer d'un seul jet de la nuque aux talons. Et toi qui demeurais, ainsi qu'une sultane, Dans un palais moresque aux murs de filigrane, Dolorès, belle enfant à l'œil déjà rêveur, Que nous reconduisions,--ô la douce faveur! Sans duègne revêche et sans parents moroses, Prés du Généralife où sont les lauriers-roses, Te souvient-il encor de ces deux étrangers Qui demandaient toujours à voir les orangers, Les boleros dansés au son des séguidilles, Les basquines de soie et les noires mantilles? Nous parlions l'espagnol comme toi le français, Nous commencions les mots et tu les finissais, Et, malgré notre accent au dur jota rebelle, Tu comprenais très-bien que nous te trouvions belle.
Quoiqu'il fît nuit, le ciel brillait d'un éclat pur, Cent mille astres, fleurs d'or, s'entr'ouvraient dans l'azur Et, de son arc d'argent courbant les cornes blanches, La lune décochait ses flèches sous les branches; La neige virginale et qui ne fond jamais Scintillait vaguement sur les lointains sommets, Et du ciel transparent tombait un jour bleuâtre Qui, baignant ton front pur des pâleurs de l'albâtre, Te faisait ressembler à la jeune péri Revenant visiter son Alhambra chéri.
Pour toi les derniers vers, toi que j'aurais aimée, Gracia, tendre fleur dont mon âme charmée, Pour l'avoir respirée un moment, gardera Un long ressouvenir qui la parfumera. Comment peindre tes yeux aux paupières arquées, Tes tempes couleur d'or, de cheveux noirs plaquées. Ta bouche de grenade où luit le feu vermeil Que dans le sang du More alluma le soleil? L'Orient tout entier dans tes regards rayonne, Et bien que Gracia soit le nom qu'on te donne, Et que jamais objet n'ait été mieux nommé, Tu devrais t'appeler Zoraïde ou Fatmé!
Grenade, 1842.
J'ÉTAIS MONTÉ PLUS HAUT.....
J'étais monté plus haut que l'aigle et le nuage; Sous mes pieds s'étendait un vaste paysage, Cerclé d'un double azur par le ciel et la mer; Et les crânes pelés des montagnes géantes En foule jaillissaient des profondeurs béantes, Comme de blancs écueils sortant du gouffre amer.
C'était un vaste amas d'éboulements énormes, Des rochers grimaçant dans des poses difformes, Des pics dont l'œil à peine embrasse la hauteur, Et, la neige faisant une écume à leur crête; On eût dit une mer prise un jour de tempête, Un chaos attendant le mot du Créateur.
Là dorment les débris des races disparues, Le vieux monde noyé sous les ondes accrues, Le Béhémot biblique et le Léviathan. Chaque mont de la chaîne, immense cimetière, Cache un corps monstrueux dans son ventre de pierre, Et ses blocs de granit sont des os de Titan!
Sierra-Nevada.
CONSOLATION
Ne sois pas étonné si la foule, ô poëte, Dédaigne de gravir ton œuvre jusqu'au faîte; La foule est comme l'eau qui fuit les hauts sommets: Où le niveau n'est pas, elle ne vient jamais. Donc, sans prendre à lui plaire une peine perdue, Ne fais pas d'escalier à ta pensée ardue: Une rampe aux boîteux ne rend pas le pied sûr. Que le pic solitaire escalade l'azur, L'aigle saura l'atteindre avec un seul coup d'aile, Et posera son pied sur la neige éternelle, La neige immaculée, au pur reflet d'argent, Pour que Dieu, dans son œuvre allant et voyageant, Comprenne que toujours on fréquente les cimes Et qu'on monte au sommet des poëmes sublimes.
Sierra-Nevada, 1841.
DANS LA SIERRA
J'aime d'un fol amour les monts fiers et sublimes! Les plantes n'osent pas poser leurs pieds frileux Sur le linceul d'argent qui recouvre leurs cimes; Le soc s'émousserait à leurs pics anguleux.
Ni vigne aux bras lascifs, ni blés dorés, ni seigles; Rien qui rappelle l'homme et le travail maudit. Dans leur air libre et pur nagent des essaims d'aigles, Et l'écho du rocher siffle l'air du bandit.
Ils ne rapportent rien et ne sont pas utiles; Ils n'ont que leur beauté, je le sais, c'est bien peu; Mais, moi, je les préfère aux champs gras et fertiles, Qui sont si loin du ciel qu'on n'y voit jamais Dieu!
Sierra-Nevada, 1840.
LE POËTE ET LA FOULE
La plaine un jour disait à la montagne oisive: --Rien ne vient sur ton front des vents toujours battu! Au poëte, courbé sur sa lyre pensive, La foule aussi disait:--Rêveur, à quoi sers-tu?
La montagne en courroux répondit à la plaine: --C'est moi qui fais germer les moissons sur ton sol; Du midi dévorant je tempère l'haleine, J'arrête dans les cieux les nuages au vol!
Je pétris de mes doigts la neige en avalanches, Dans mon creuset je fonds les cristaux des glaciers, Et je verse, du bout de mes mamelles blanches, En longs filets d'argent, les fleuves nourriciers.
Le poëte, à son tour, répondit à la foule: --Laissez mon pâle front s'appuyer sur ma main. N'ai-je pas de mon flanc, d'où mon âme s'écoule, Fait jaillir une source où boit le genre humain?
Sierra-Nevada.
LE CHASSEUR
Je suis enfant de la montagne, Comme l'isard, comme l'aiglon, Je ne descends dans la campagne Que pour ma poudre et pour mon plomb Puis je reviens, et de mon aire Je vois en bas l'homme ramper, Si haut placé que le tonnerre Remonterait pour me frapper.
Je n'ai pour boire, après ma chasse, Que l'eau du ciel dans mes deux mains; Mais le sentier par où je passe Est vierge encor de pas humains. Dans mes poumons nul souffle immonde! En liberté je bois l'air bleu, Et nul vivant en ce bas monde Autant que moi n'approche Dieu.
Pour mon berceau j'eus un nid d'aigle Comme un héros ou comme un roi, Et j'ai vécu sans frein ni règle, Plus haut que l'homme et que la loi. Après ma mort une avalanche De son linceul me couvrira, Et sur mon corps la neige blanche, Tombeau d'argent, s'élèvera.
Sierra-Nevada.