L'ÉCHELLE D'AMOUR
SÉRÉNADE
Sur le balcon où tu te penches Je veux monter... efforts perdus! Il est trop haut, et tes mains blanches N'atteignent pas mes bras tendus.
Pour déjouer ta duègne avare, Jette un collier, un ruban d'or; Ou des cordes de ta guitare Tresse une échelle, ou bien encor...
Ote tes fleurs, défais ton peigne, Penche sur moi tes cheveux longs, Torrent de jais dont le flot baigne Ta jambe ronde et tes talons.
Aidé par cette échelle étrange, Légèrement je gravirai, Et jusqu'au ciel, sans être un ange, Dans les parfums je monterai!
1841.
J'AI DANS MON COEUR ....
J'ai dans mon cœur, dont tout voile s'écarte, Deux bancs d'ivoire, une table en cristal, Où sont assis, tenant chacun leur carte, Ton faux amour et mon amour loyal.
J'ai dans mon cœur, dans mon cœur diaphane Ton nom chéri qu'enferme un coffret d'or; Prends-en la clef, car nulle main profane Ne doit l'ouvrir ni ne l'ouvrit encor.
Fouille mon cœur, ce cœur que tu dédaignes Et qui pourtant n'est peuplé que de toi, Et tu verras, mon amour, que tu règnes Sur un pays dont nul homme n'est roi!
Grenade, 1841.
LE LAURIER DU GÉNÉRALIFE
Dans le Généralife, il est un laurier-rose, Gai comme la victoire, heureux comme l'amour. Un jet d'eau, son voisin, l'enrichit et l'arrose: Une perle reluit dans chaque fleur éclose, Et le frais émail vert se rit des feux du jour.
Il rougit dans l'azur comme une jeune fille; Ses fleurs, qui semblent vivre, ont des teintes de chair On dirait, à le voir sous l'onde qui scintille, Une odalisque nue attendant qu'on l'habille, Cheveux en pleurs, au bord du bassin au flot clair.
Le laurier, je l'aimais d'une amour sans pareille; Chaque soir, près de lui, j'allais me reposer; A l'une de ses fleurs, bouche humide et vermeille, Je suspendais ma lèvre, et parfois, ô merveille! J'ai cru sentir la fleur me rendre mon baiser...
Généralife, 1843.
LA LUNE ET LE SOLEIL
Le soleil dit à la lune: --Que fais-tu sur l'horizon? Il est bien tard, à la brune, Pour sortir de sa maison.
L'honnête femme, à cette heure, Défile son chapelet, Couche son enfant qui pleure, Et met la barre au volet.
Le follet court sur la dune; Gitanas, chauves-souris, Rôdent en cherchant fortune; Noirs ou blancs, tous chats sont gris.
Des planètes équivoques Et des astres libertins, Croyant que tu les provoques, Suivront tes pas clandestins.
La nuit, dehors on s'enrhume. Vas-tu prendre encor ce soir Le brouillard pour lit de plume Et l'eau du lac pour miroir?
Réponds-moi.--J'ai cent retraites Sur la terre et dans les cieux, Monsieur mon frère; et vous êtes Un astre bien curieux!
Généralife, 1844.
LETRILLA
Enfant, pourquoi tant de parure, Sur ton sein ces rouges colliers, Ta clef d'argent à ta ceinture, Ces beaux rubans à tes souliers?
--La neige fond sur la montagne; L'œil bleu du printemps nous sourit. Je veux aller à la campagne Savoir si le jasmin fleurit.--
Pour moi ni printemps ni campagne; Pour moi pas de jasmin en fleur; Car une peine m'accompagne, Car un chagrin me tient au cœur.
Grenade.
J'ALLAIS PARTIR.....
J'allais partir; doña Balbine Se lève et prend à sa bobine Un long fil d'or; A mon bouton elle le noue, Et puis me dit, baisant ma joue --Restez encor!
Par l'un des bouts ce fil, trop frêle Pour retenir un infidèle, Tient à mon cœur... Si vous partez, mon cœur s'arrache: Un nœud si fort à vous m'attache, O mon vainqueur!
--Pourquoi donc prendre à ta bobine Pour me fixer, doña Balbine, Un fil doré? A ton lit qu'un cheveu m'enchaîne, Se brisât-il, sois-en certaine, Je resterai!
Grenade.
J'AI LAISSÉ DE MON SEIN DE NEIGE.....
J'ai laissé de mon sein de neige Tomber un œillet rouge à l'eau Hélas! comment le reprendrai-je Mouillé par l'onde du ruisseau? Voilà le courant qui l'entraîne! Bel œillet aux vives couleurs, Pourquoi tomber dans la fontaine? Pour t'arroser j'avais mes pleurs!
Grenade.
LE SOUPIR DU MORE
Ce cavalier qui court vers la montagne, Inquiet, pâle au moindre bruit, C'est Boabdil, roi des Mores d'Espagne, Qui pouvait mourir, et qui fuit!
Aux Espagnols Grenade s'est rendue; La croix remplace le croissant, Et Boabdil pour sa ville perdue N'a que des pleurs et pas de sang...
Sur un rocher nommé Soupir-du-More, Avant d'entrer dans la Sierra, Le fugitif s'assit, pour voir encore De loin Grenade et l'Alhambra:
«Hier, dit-il, j'étais calife; Comme un dieu vivant adoré, Je passais du Généralife A l'Alhambra peint et doré! J'avais, loin des regards profanes, Des bassins aux flots diaphanes Où se baignaient trois cents sultanes; Mon nom partout jetait l'effroi! Hélas! ma puissance est détruite; Ma vaillante armée est en fuite, Et je m'en vais sans autre suite Que mon ombre derrière moi!
«Fondez, mes yeux, fondez en larmes! Soupirs profonds venus du cœur, Soulevez l'acier de mes armes: Le Dieu des chrétiens est vainqueur! Je pars, adieu, beau ciel d'Espagne, Darro, Jénil, verte campagne, Neige rose de la montagne; Adieu, Grenade, mes amours! Riant Alhambra, tours vermeilles, Frais jardins remplis de merveilles, Dans mes rêves et dans mes veilles, Absent, je vous verrai toujours!»
Sierra d'Elvire, 1844.
DEUX TABLEAUX DE VALDÈS LÉAL
Après l'autel sculpté, le Moïse célèbre, Et le saint Jean de Dieu sous sa charge funèbre, A Séville on fait voir, dans le grand hôpital, Deux tableaux singuliers de Juan Valdès Léal.
Ce Valdès possédait, Young de la peinture, Les secrets de la mort et de la sépulture, Comme le Titien les splendides couleurs, Il aimait les tons verts, les blafardes pâleurs, Le sang de la blessure et le pus de la plaie, Les martyrs en lambeaux étalés sur la claie, Les cadavres pourris, et dans des plats d'argent, Parmi du sang caillé, les têtes de saint Jean; --Un vrai peintre espagnol, catholique et féroce, Par la laideur terrible et la souffrance atroce, Redoublant dans le cœur de l'homme épouvanté L'angoisse de l'enfer et de l'éternité. Le premier,--toile étrange où manquent les figures.-- N'est qu'un vaste fouillis d'étoffes, de dorures, De vases, d'objets d'art, de brocarts opulents, Miroités de lumière et de rayons tremblants. Tous les trésors du monde et toutes les richesses: Les coffres-forts des juifs, les écrins des duchesses, Sur de beaux tapis turcs de grandes fleurs brodés, Rompant leur ventre d'or, semblent s'être vidés. Ce ne sont que ducats, quadruples et cruzades, Un Pactole gonflé débordant en cascades, Une mine livrant aux regards éblouis Ses diamants en fleur dans l'ombre épanouis; L'éventail pailleté comme un papillon brille; Sur la guitare encor vibre une séguidille; Et, parmi les flacons, un coquet masque noir De ses yeux de velours semble rire au miroir; Des bracelets rompus les perles défilées S'égrènent au hasard avec les fleurs mêlées, Et l'on voit s'échapper les billets et les vers Des cassettes de laque aux tiroirs entr'ouverts.
En prodiguant ainsi les attributs de fête, Quelle noire antithèse avais-tu dans la tête? Quel sombre épouvantail ton pinceau sépulcral Voulait-il évoquer, pâle Valdès Léal?
Pour te montrer si gai, si clair, si coloriste, Il fallait, à coup sûr, que tu fusses bien triste; Car tu n'as pas pour but de faire luire aux yeux Un bouquet de palette, un prisme radieux, Comme un Vénitien qui, dans sa folle joie, Verse à flots le velours et chiffonne la soie.
Tu voulais, au milieu de ce luxe éperdu, Faire surgir plus morne et plus inattendu Le convive importun, l'affamé parasite, Dont nul amphitryon n'élude la visite. En effet,--le voici, l'œil cave et le front ras, Qui dans la fête arrive, un cercueil sous le bras, Ricane affreusement de sa bouche élargie, Et met, brusque éteignoir, sa main sur la bougie. Les heureux, les puissants, les sages et les fous, Ainsi la maigre main doit nous éteindre tous!
Hélas! depuis le temps que le vieux monde dure, Nous la savons assez, cette vérité dure, Sans nous montrer, Valdès, ce cauchemar affreux, Ce masque au nez de trèfle, aux grands orbites creux, Trous ouverts sur le vide, et qui font voir dans l'ombre Les abîmes béants de l'éternité sombre!
Un autre eût borné là sa terrible leçon Et se fût contenté de ce premier frisson, Mais Valdès te connaît, bienheureuse Séville, De l'Espagne moresque ô la plus belle fille! Toi, dont le petit pied trempe au Guadalquivir, Et qui reçus du ciel tout ce qui peut ravir: Les orangers vermeils et les frais lauriers-roses, Le plaisir nonchalant, l'oubli de toutes choses, L'amour et la beauté sous un soleil de feu, Les plus riches présents qu'à la terre ait faits Dieu! Il sait que, pour jeter à ton âme distraite La morose pensée et l'angoisse secrète, Pour faire dans ta joie apparaître la mort, Il faut crier bien haut, il faut frapper bien fort! Dans la seconde toile, où d'une lampe avare Tombe sinistrement une lumière rare, Des cercueils tout ouverts sont par file rangés, Avec leurs habitants gravement allongés. D'abord, c'est un évêque ayant encor sa mitre, Qui semble présider le lugubre chapitre; D'un geste machinal il bénit vaguement Tout le peuple livide autour de lui dormant. Son front luit comme un os, et, dans ses dures pinces, L'agonie a serré son nez aux ailes minces; Aux angles de sa bouche, aux plis de son menton, Déjà la moisissure a jeté son coton; Le ver ourdit sa toile au fond de ses yeux caves, Et, marquant leur chemin par l'argent de leurs baves, Les hideux travailleurs de la destruction Font sur ce maigre corps leur plaie ou leur sillon; Par ses gants décousus entre la mouche noire, Et le gusano court sur ses habits de moire. Tous ces affreux détails sont peints complaisamment, Comme un portrait chéri tracé par un amant, Et nul Italien rêvant de sa madone, Dans l'outremer limpide et dans l'air qui rayonne, Plus amoureusement n'a caressé les traits De quelque Fornarine aux célestes attraits.
Plus loin, c'est un bravache à la moustache épaisse, Armé de pied en cap en son étroite caisse. La putréfaction qui lui gonfle les chairs Au bistre de son teint a mêlé des tons verts; Sa tête va rouler comme une orange mûre, Car le ver a trouvé le joint de son armure. Hélas! fier capitan, le maigre spadassin A sa botte secrète et son coup assassin! Fût-on prévôt de salle ou maître en fait d'escrime, Dans ce duel suprême on est toujours victime.
Au dernier plan, couverts de linceuls en lambeaux, Des morts de tout état, jadis jeunes et beaux, Élégants cavaliers, superbes courtisanes, Dont un jaune rayon fait reluire les crânes, Cauchemars grimaçants, monstrueuses laideurs, Du sinistre caveau peuplent les profondeurs. Jamais ce lourd sommeil, plein de rêves étranges, Qui fait voir aux dormeurs les démons ou les anges; Cette attitude morne et cet abattement Du pécheur sans espoir qui pense au jugement; Cet ennui de la mort qui regrette la vie, Le soleil, le ciel bleu, la lumière ravie, N'ont été mieux rendus qu'en ce dernier tableau, Qui fait Valdès Réal rival de Murillo. Pour que l'allégorie aux yeux n'offre aucun doute, Perçant dans un éclair les ombres de la voûte, La main de l'inconnu, la main que Balthazar Vit écrire à son mur des mots compris trop tard, Apparaît soutenant des balances égales: Un des plateaux chargé de tiares papales, De couronnes de rois, de sceptres, d'écussons; L'autre, de vils rebuts, d'ordure et de tessons. Tout a le même poids aux balances suprêmes. Voilà donc votre sens, mystérieux emblèmes! Et vous nous promettez, pour consolation, La triste égalité de la corruption!
Séville, 1841.
A ZURBARAN
Moines de Zurbaran, blancs chartreux qui, dans l'ombre, Glissez silencieux sur les dalles des morts, Murmurant des _Pater_ et des _Ave_ sans nombre,
Quel crime expiez-vous par de si grands remords? Fantômes tonsurés, bourreaux à face blême, Pour le traiter ainsi, qu'a donc fait votre corps?
Votre corps, modelé par le doigt de Dieu même, Que Jésus-Christ, son fils, a daigné revêtir, Vous n'avez pas le droit de lui dire: Anathème!
Je conçois les tourments et la foi du martyr, Les jets de plomb fondu, les bains de poix liquide, La gueule des lions prête à vous engloutir,
Sur un rouet de fer les boyaux qu'on dévide, Toutes les cruautés des empereurs romains; Mais je ne comprends pas ce morne suicide!
Pourquoi donc, chaque nuit, pour vous seuls inhumains, Déchirer votre épaule à coups de discipline, Jusqu'à ce que le sang ruisselle sur vos reins?
Pourquoi ceindre toujours la couronne d'épine, Que Jésus sur son front ne mit que pour mourir, Et frapper à plein poing votre maigre poitrine?
Croyez-vous donc que Dieu s'amuse à voir souffrir, Et que ce meurtre lent, cette froide agonie, Fasse pour vous le ciel plus facile à s'ouvrir?
Cette tête de mort entre vos doigts jaunie, Pour ne plus en sortir, qu'elle rentre au charnier; Que votre fosse soit par un autre finie.
L'esprit est immortel, on ne peut le nier; Mais dire, comme vous, que la chair est infâme, Statuaire divin, c'est te calomnier!
Pourtant quelle énergie et quelle force d'âme Ils avaient, ces chartreux, sous leur pâle linceul, Pour vivre, sans amis, sans famille et sans femme,
Tout jeunes, et déjà plus glacés qu'un aïeul, N'ayant pour horizon qu'un long cloître en arcades, Avec une pensée, en face de Dieu seul!
Tes moines, Lesueur, près de ceux-là sont fades. Zurbaran de Séville a mieux rendu que toi Leurs yeux plombés d'extase et leurs têtes malades,
Le vertige divin, l'enivrement de foi Qui les fait rayonner d'une clarté fiévreuse, Et leur aspect étrange, à vous donner l'effroi.
Comme son dur pinceau les laboure et les creuse! Aux pleurs du repentir comme il ouvre des lits Dans les rides sans fond de leur face terreuse!
Comme du froc sinistre il allonge les plis; Comme il sait lui donner les pâleurs du suaire. Si bien que l'on dirait des morts ensevelis!
Qu'il vous peigne en extase au fond du sanctuaire, Du cadavre divin baisant les pieds sanglants, Fouettant votre dos bleu comme un fléau bat l'aire,
Vous promenant rêveurs le long des cloîtres blancs, Par file assis à table au frugal réfectoire, Toujours il fait de vous des portraits ressemblants.
Deux teintes seulement, clair livide, ombre noire; Deux poses, l'une droite et l'autre à deux genoux, A l'artiste ont suffi pour peindre votre histoire.
Forme, rayon, couleur, rien n'existe pour vous, A tout objet réel vous êtes insensibles, Car le ciel vous enivre et la croix vous rend fous;
Et vous vivez muets, inclinés sur vos bibles, Croyant toujours entendre aux plafonds entr'ouverts Éclater brusquement les trompettes terribles!
Ô moines! maintenant, en tapis frais et verts, Sur les fosses par vous à vous-mêmes creusées, L'herbe s'étend:--Eh bien! que dites-vous aux vers?
Quels rêves faites-vous? quelles sont vos pensées? Ne regrettez-vous pas d'avoir usé vos jours Entre ces murs étroits, sous ces voûtes glacées?
Ce que vous avez fait, le feriez-vous toujours?...
Séville, 1844.
PERSPECTIVE
SONNET
Sur le Guadalquivir, en sortant de Séville, Quand l'œil à l'horizon se tourne avec regret, Les dômes, les clochers font comme une forêt; A chaque tour de roue il surgit une aiguille.
D'abord la Giralda, dont l'ange d'or scintille, Rose dans le ciel bleu, darde son minaret; La cathédrale énorme à son tour apparaît Par-dessus les maisons, qui vont à sa cheville.
De près, l'on n'aperçoit que des fragments d'arceaux Un pignon biscornu, l'angle d'un mur maussade Cache la flèche ouvrée et la riche façade.
Grands hommes, obstrués et masqués par les sots, Comme les hautes tours par les toits de la ville, De loin vos fronts grandis montent dans l'air tranquille!
Sur le Guadalquivir, 1844.
AU BORD DE LA MER
La lune de ses mains distraites A laissé choir, du haut de l'air, Son grand éventail à paillettes Sur le bleu tapis de la mer.
Pour le ravoir elle se penche Et tend son beau bras argenté, Mais l'éventail fuit sa main blanche, Par le flot qui passe emporté.
Au gouffre amer pour te le rendre, Lune, j'irais bien me jeter, Si tu voulais du ciel descendre, Au ciel si je pouvais monter!
Malaga, 1841.
SAINT CHRISTOPHE D'ECIJA
J'ai vu dans Ecija, vieille ville moresque, Aux clochers de faïence, aux palais peints à fresque, Sous les rayons de plomb du soleil étouffant, Un colosse doré qui portait un enfant. Un pilier de granit, d'ordre salomonique, Servait de piédestal au vieillard athlétique; Sa colossale main sur un tronc de palmier S'appuyait largement et le faisait plier; Et tous ses nerfs roidis par un effort étrange, Comme ceux de Jacob dans sa lutte avec l'ange, Semblaient suffire à peine à soutenir le poids De ce petit enfant qui tenait une croix! --Quoi! géant aux bras forts, à la poitrine large, Tu te courbes vaincu par cette faible charge, Et ta dorure, où tremble une fauve lueur, Semble fondre et couler sur ton corps en sueur!
--Ne sois pas étonné si mes genoux chancellent, Si mes nerfs sont roidis, si mes tempes ruissellent. Certes, je suis de bronze et taillé de façon A passer les vigueurs d'Hercule et de Samson! Mon poignet vaut celui du vieux Crotoniate; Il n'est pas de taureau que d'un coup je n'abatte, Et je fends les lions avec mes doigts nerveux; Car nulle Dalila n'a touché mes cheveux. Je pourrais, comme Atlas, poser sur mes épaules La corniche du ciel et les essieux des pôles; Mais je ne puis porter cet enfant de six mois Avec son globe bleu surmonté d'une croix; Car c'est le fruit divin de la Vierge féconde, L'enfant prédestiné, le rédempteur du monde; C'est l'esprit triomphant, le Verbe souverain: Un tel poids fait plier même un géant d'airain!
Ecija, 1841.
PENDANT LA TEMPÊTE
La barque est petite et la mer immense; La vague nous jette au ciel en courroux, Le ciel nous renvoie au flot en démence: Près du mât rompu prions à genoux!
De nous à la tombe il n'est qu'une planche. Peut-être ce soir, dans un lit amer, Sous un froid linceul fait d'écume blanche, Irons-nous dormir, veillés par l'éclair!
Fleur du paradis, sainte Notre-Dame, Si bonne aux marins en péril de mort, Apaise le vent, fais taire la lame, Et pousse du doigt notre esquif au port.
Nous te donnerons, si tu nous délivres, Une belle robe en papier d'argent, Un cierge à festons pesant quatre livres, Et, pour ton Jésus, un petit saint Jean.
Cadix, 1844.
LES AFFRES DE LA MORT
(SUR LES MURS D'UNE CHARTREUSE)
O toi qui passes par ce cloître, Songe à la mort!--Tu n'es pas sûr De voir s'allonger et décroître, Une autre fois, ton ombre au mur.
Frère, peut-être cette dalle Qu'aujourd'hui, sans songer aux morts, Tu soufflettes de ta sandale, Demain pèsera sur ton corps!
La vie est un plancher qui couvre L'abîme de l'éternité: Une trappe soudain s'entr'ouvre Sous le pécheur épouvanté;
Le pied lui manque, il tombe, il glisse: Que va-t-il trouver? le ciel bleu Ou l'enfer rouge? le supplice Ou la palme? Satan ou Dieu?...
Souvent sur cette idée affreuse Fixe ton esprit éperdu: Le teint jaune et la peau terreuse, Vois-toi sur un lit étendu.
Vois-toi brûlé, transi de fièvre, Tordu comme un bois vert au feu, Le fiel crevé, l'âme à la lèvre, Sanglotant le suprême adieu,
Entre deux draps, dont l'un doit être Le linceul où l'on te coudra; Triste habit que nul ne veut mettre, Et que pourtant chacun mettra.
Représente-toi bien l'angoisse De ta chair flairant le tombeau, Tes pieds crispés, ta main qui froisse Tes couvertures en lambeau.
En pensée, écoute le râle, Bramant comme un cerf aux abois, Pousser sa note sépulcrale Par ton gosier rauque et sans voix.
Le sang quitte tes jambes roides, Les ombres gagnent ton cerveau, Et sur ton front les perles froides Coulent comme aux murs d'un caveau.
Les prêtres à soutane noire, Toujours en deuil de nos péchés, Apportent l'huile et le ciboire, Autour de ton grabat penchés.
Tes enfants, ta femme et tes proches Pleurent en se tordant les bras, Et déjà le sonneur aux cloches Se suspend pour sonner ton glas.
Le fossoyeur a pris sa bêche Pour te creuser ton dernier lit, Et d'une terre brune et fraîche Bientôt ta fosse se remplit.
Ta chair délicate et superbe Va servir de pâture aux vers, Et tu feras pousser de l'herbe Plus drue avec des brins plus verts.
Donc, pour n'être pas surpris, frère, Aux transes du dernier moment, Réfléchis!--La mort est amère A qui vécut trop doucement.
Sur ce, frère, que Dieu t'accorde De trépasser en bon chrétien, Et te fasse miséricorde; Ici-bas, nul ne peut plus rien!
1843.
ADIEUX A LA POÉSIE
SONNET
Allons, ange déchu, ferme ton aile rose; Ote ta robe blanche et tes beaux rayons d'or; Il faut, du haut des cieux où tendait ton essor, Filer comme une étoile, et tomber dans la prose.
Il faut que sur le sol ton pied d'oiseau se pose. Marche au lieu de voler: il n'est pas temps encor; Renferme dans ton cœur l'harmonieux trésor; Que ta harpe un moment se détende et repose.
O pauvre enfant du ciel, tu chanterais en vain: Ils ne comprendraient pas ton langage divin; A tes plus doux accords leur oreille est fermée!
Mais, avant de partir, mon bel ange à l'œil bleu, Va trouver de ma part ma pâle bien-aimée, Et pose sur son front un long baiser d'adieu!
1844.
POÉSIES NOUVELLES
POÉSIES INÉDITES ET POÉSIES POSTHUMES
--1831-1872--
POÉSIES NOUVELLES
POÉSIES INÉDITES ET POÉSIES POSTHUMES
--1831-1872--
A JEAN DUSEIGNEUR
SCULPTEUR
ODE