‹ Poésies Complètes - Tome 2Chapitre 26 sur 50 · IV

IV

Enfant, une telle marraine Protège un roi de tout péril, Et sa baguette souveraine Conjure la chute et l'exil. Comme au temple un nid de colombe, Le berceau posé sur la tombe Attire le divin rayon; Le monde attend, la France espère, Et déjà l'avenir prospère Vit en germe dans le sillon.

De cette France glorieuse Sans doute un jour tu seras roi! De notre œuvre laborieuse Les fruits tardifs seront pour toi! Sous la terre, encore enfermée, La moisson, par nos mains semée, Te donnera des épis mûrs, L'arbre, pour nous privé d'ombrage, Te couvrira d'un vert feuillage, Nos pierres te feront des murs!

Tu finiras les édifices Dont nous jetons les fondements. Au prix de tant de sacrifices, Sur des débris encor fumants! Surtout laisse toujours l'idée, A ton oreille non gardée, Chuchoter le verbe nouveau; C'est par le verbe qu'on gouverne, Et le diadème moderne N'est que le cercle d'un cerveau!

Que le sculpteur et le poëte Avec le marbre, avec le vers, D'une forme noble et parfaite, Parent le nouvel univers! Que palais, tours, dômes, églises, Sur le ciel des villes surprises, Tracent, en lettres de granit, Les symboles et les pensées Des générations poussées Sur le vieux monde rajeuni.

Du haut de ta gloire étoilée, Songe à ceux qui souffrent en bas, Secours la misère voilée, Au génie obscur tends les bras! Sois le monarque et le pontife, Et rends l'antique hiéroglyphe Pour tous intelligible et clair; Que sur ta tête la tiare Brille dans l'ombre, comme un phare, Au bord du peuple,--cette mer!

Mais ce beau jour n'est qu'une aurore, Un rêve où l'âme se complaît; L'homme n'est qu'un enfant encore, Bouche rose, blanche de lait; Son sceptre est un hochet d'ivoire, Sa pourpre, une robe de moire, Il dort, et sourit sans effroi; Ne pouvant pas encor comprendre, Oh! pur bonheur de l'âge tendre, Qu'il est marqué pour être roi!

LA PÉRI

Toujours les Paradis ont été monotones La douleur est immense et le plaisir borne, Et Dante Alighieri n'a rien imaginé Que de longs anges blancs avec des nimbes jaunes. Les musulmans ont fait du ciel un grand sérail, Mais il faut être Turc pour un pareil travail!

Une Péri là-haut s'ennuyait, quoique belle, C'est être malheureux que d'être heureux toujours. Elle eût voulu goûter nos plaisirs, nos amours, Être femme et souffrir, ainsi qu'une mortelle. L'éternité, c'est long!--Qu'en faire, à moins d'aimer? Elle s'éprit d'Achmet: qui pourrait l'en blâmer?

1843.

LE LION DE L'ATLAS

Dans l'Atlas,--je ne sais si cette histoire est vraie,-- Il existe, dit-on, de vastes blocs de craie, Mornes escarpements par le soleil brûlés, Sur leurs flancs, les ravins font des plis de suaire, A leur base s'étend un immense ossuaire, De carcasses à jour et de crânes pelés.

Car le lion rusé, pour attirer le pâtre, Le Kabyle perdu dans ce désert de plâtre, Contre le roc blafard frotte son mufle roux. Fauve comédien, il farde sa crinière, Et, s'inondant à flots de la pâle poussière, Se revêt de blancheur ainsi que d'un burnous;

Puis, au bord du chemin il rampe, il se lamente, Et de ses crins menteurs fait ondoyer la mante, Comme un homme blessé qui demande secours. Croyant voir un mourant se tordre sur la roche, A pas précipités le voyageur s'approche Du monstre travesti qui hurle et geint toujours.

Quand il est assez près, la main se change en griffe, Un long rugissement suit la plainte apocryphe, Et vingt crocs dans les chairs enfoncent leurs poignards. --N'as-tu pas honte, Atlas, montagne aux nobles cimes, De voir tes grands lions, jadis si magnanimes, Descendre maintenant à des tours de renards?

1846.

LE BÉDOUIN ET LA MER

Pour la première fois, voyant la mer à Bone, Un Bédouin du désert, venu d'El-Kantara, Comparait cet azur à l'immensité jaune, Que piquent de points blancs Tuggurt et Biskara,

Et disait, étonné, devant l'humide plaine: «Cet espace sans borne, est-ce un Sahara bleu, Plongé, comme l'on fait d'un vêtement de laine, Dans la cuve du ciel par un teinturier dieu?»

Puis, s'approchant du bord, où, lasses de leurs luttes, Les vagues, retombant sur le sable poli, Comme un chapiteau grec contournaient leurs volutes Et d'un feston d'argent s'ourlaient à chaque pli:

«C'est de l'eau! cria-t-il; qui jamais l'eût pu croire? Ici, là-bas, plus loin, de l'eau, toujours, encor! Toutes les soifs du monde y trouveraient à boire Sans rien diminuer du transparent trésor;

«Quand même le chameau, tendant son col d'autruche, La cavale, dans l'auge enfonçant ses naseaux, Et la vierge noyant les flancs blonds de sa cruche, Puiseraient à la fois au saphir de ses eaux!»

Et le Bédouin, ravi, voulut tremper sa lèvre Dans le cristal salé de la coupe des mers: «C'était trop beau, dit-il; d'un tel bien Dieu nous sèvre, Et ces flots sont trop purs pour n'être pas amers!»

1846.

ÉBAUCHE DE PIERROT POSTHUME

EN VERS LIBRES

SCÈNE PREMIÈRE

ARLEQUIN.--COLOMBINE.

ARLEQUIN.

Un mot, de grâce, Colombine!

COLOMBINE.

Que me veut le sieur Arlequin?

ARLEQUIN.

Vous offrir un cadeau qui n'a rien de mesquin.

COLOMBINE.

Un cadeau? Je m'arrête.--Est-ce une perle fine, Un diamant, ou bien encor La chaîne de Venise en or Dont j'eus tant d'envie à la foire? Votre galanterie, en l'achetant pour moi, A fait un acte méritoire Et dont je garderai mémoire, Allons vite, donnez....

ARLEQUIN.

Eh quoi! La chaîne de Venise! Ah! fi donc!

COLOMBINE.

Alors, qu'est-ce?

ARLEQUIN.

Oh! mille fois mieux que cela! Un présent de bon goût; il est enfermé là.

COLOMBINE.

Là! dans cette petite caisse?

ARLEQUIN.

Oui; regardez!

COLOMBINE.

Grands dieux! que vois-je? une souris!

ARLEQUIN.

A votre intention cette nuit je l'ai prise. Ce n'est point une souris grise, Une souris de peu de prix; Elle est blanche comme l'hermine, Vive, spirituelle et fine, Et je lui trouve, moi, beaucoup de votre mine.

COLOMBINE.

Les régals qui par vous sont aux dames offerts Ont du moins l'agrément de n'être pas très-chers, Et ce n'est pas ainsi qu'un galant se ruine Vous volez vos cadeaux aux chats Et pour écrins donnez des souricières; Je vous en avertis, ce sont là des manières A ne réussir point près des cœurs délicats!

ARLEQUIN.

Cette souris dans cette boîte, C'est mon âme, en prison étroite Mise par vos divins appas! Comme elle, prenez-la, Colombine fantasque, Car je pâlis d'amour sous le noir de mon masque Et votre œil seul ne le voit pas. Acceptez cet hommage, ô beauté sans seconde! De l'Arlequin le plus épris du monde C'en est fait, Cupidon m'a saisi dans ses lacs! Les moulins que Montmartre offre aux yeux sur sa butte, Ne tournent plus qu'au vent de mes soupirs; Et sous votre balcon chaque jour j'exécute, Pour sérénade, une culbute, Timide expression de mes brûlants désirs!

COLOMBINE.

Ah! monsieur Arlequin, prolonger ce langage A ma pudicité serait faire un outrage! Qui vous rend si hardi de me faire la cour? Je suis honnête et mariée.

ARLEQUIN.

A peine; Auprès de vous Pierrot ne resta qu'un seul jour, Il lui fallut quitter aussitôt ce séjour, Car l'habitation des rives de la Seine Décidément lui devenait malsaine, En proie aux curiosités De certains juges entêtés A s'occuper de ses affaires, Il partit pour l'Espagne et fut pris des corsaires!

COLOMBINE.

Hélas! pris et pendu! car le pauvre garçon N'avait pas dans l'escarcelle De quoi payer sa rançon; Alors ils ont occis des époux le modèle! Mais c'est assez; plus un mot, Car la femme de Pierrot Ne doit pas être soupçonnée! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

1847.

LE GLAS INTÉRIEUR

Comme autrefois pâle et serein Je vis, du moins on peut le croire, Car sous ma redingote noire J'ai boutonné mon noir chagrin. Sans qu'un mot de mes lèvres sorte, Ma peine en moi pleure tout bas; Et toujours sonne comme un glas Cette phrase: Ta mère est morte!

Au bois de Boulogne on me voit, Comme un dandy que rien n'occupe, Suivre à cheval un pli de jupe Sous l'ombre du sentier étroit. Même quand le galop m'emporte, Ma peine vole sur mes pas, Et toujours sonne comme un glas Cette phrase: Ta mère est morte!

A l'Opéra, comme autrefois, Je tiens au bout de ma lorgnette La Carlotta qui pirouette Ou Duprez qui poursuit sa voix. A la musique douce ou forte Ma peine mêle son hélas! Et toujours sonne comme un glas Cette phrase: Ta mère est morte!

1848.

LA NEIGE

FANTAISIE D'HIVER

La bruine toujours pleure Sur notre sol consterné; Le soleil piteux demeure De brouillards enfariné.

La neige, fourrure blanche, Ourle le rebord des toits; Elle poudre chaque branche De la perruque des bois.

Sous son linceul, elle enferme Les plus lointains horizons; A la barbe du dieu Terme Elle suspend des glaçons.

Dans ses rêts froids et tenaces, Au vol elle abat l'oiseau, Et se durcissant en glaces, Fige le poisson dans l'eau.

Sur la vitre des mansardes Elle étale ses pâleurs, Et fait aux lunes blafardes Un teint de pâles couleurs.

Des Vénus trop court vêtues En cachant la nudité, La neige tisse aux statues Un voile de chasteté.

Bonne en ces heures maussades, En ces mortelles saisons, Elle fournit des glissades Pour le jeu des polissons!

Elle coiffe la montagne D'un cimier fol et changeant, Et jette sur la campagne Son manteau de vif-argent.

Sous les pieds de la fillette Elle étend son blanc tapis, Et pour l'amant qui la guette Rend ses pas plus assoupis.

Elle attache la pituite Au nez transi des bourgeois; Mais au rêveur qui médite Elle dit, trouvant la voix:

«C'est moi qui suis ta Giselle, Ta vaporeuse willi; Je suis jeune, je suis belle, J'ai froid;--ouvre-moi ton lit?

Déposant ma houppelande Et mes gants en peau de daim, Je te dirai la légende Du grand paradis d'Odin.»

Or, un poëte un peu tendre Et qui chez lui fait du feu, Ne peut jamais faire attendre Une fillette à l'œil bleu!

1er janvier 1850.

SONNET

Parfois une Vénus, de notre sol barbare, Fait jaillir son beau corps des siècles respecté, Pur, comme s'il sortait, dans sa jeune beauté, De vos veines de neige, ô Paros, ô Carrare!

Parfois, quand le feuillage à propos se sépare, Dans la source des bois luit un dos argenté; De sa blancheur subite une divinité Droite et nue, éblouit le chasseur qui s'égare.

A Stamboul la jalouse, un voile bien fermé Parfois s'ouvre, et trahit sous l'ombre diaphane La cadine aux longs yeux que brunit le surmé.

Mais toi, le même soir, sur ton lit parfumé, Tu m'as fait voir Vénus, Zoraïde et Diane, Corps de déesse grecque, à tête de sultane!

1850.

MODES ET CHIFFONS

SONNET

Si comme Pétrarque et le vieux Ronsard, Viole d'amour ou lyre païenne, De fins concettis à l'italienne, Je savais orner un sonnet plein d'art;

Je vous en ferais, fée au bleu regard, Dans le pur toscan que l'on parle à Sienne, Ou dans un gaulois de saveur ancienne, Sur votre arrivée ou votre départ;

Sur vos gilets blancs et vos amazones, Sur les frais chapeaux, roses, noirs ou jaunes, Que fleurit pour vous madame Royer,

Sur le Chantilly bordant vos mantilles, Sur vos peppermints et sur vos manilles; Mais je n'en fais qu'un--pour te l'envoyer.

1851.

LES LIONS DE L'ARSENAL, A VENISE

(IMITÉ DE GOETHE)

Deux grands lions, rapportés de l'Attique, Font sentinelle aux murs de l'Arsenal, Paisiblement;--et près du couple antique Tout est petit: porte, tour et canal.

Ils semblent faits pour le char de Cybèle, Tant ils sont fiers; et la mère des Dieux Voudrait au joug ployer leur cou rebelle, Si pour la terre elle quittait les cieux.

Mais maintenant ils gardent la poterne, Tristes, sans gloire; et l'on entend ici Miauler partout le chat ailé moderne, Que pour patron Venise s'est choisi!

1851.

FRAGMENTS

Intercalés dans l'opéra: _Maître Wolfram_.