‹ Poésies Complètes - Tome 2Chapitre 41 sur 50 · L'ODALISQUE A PARIS

L'ODALISQUE A PARIS

A MADAME RIMSKI KORSAKOW

Est-ce un rêve? Le harem s'ouvre, Bagdad se transporte à Paris, Un monde nouveau se découvre Et brille à mes regards surpris.

Pardonnez mon luxe barbare, Bariolé d'argent et d'or; J'ignorais tout, un maître avare M'enfouissait comme un trésor.

A l'Orient mon élégance Laissant son antique oripeau, Saura bientôt faire une ganse Et mettre un semblant de chapeau.

A tout retour je suis rebelle, Qu'Oshman cherche une autre houri! Il est ennuyeux d'être belle, Incognito, pour son mari!

1867.

A CHARLES GARNIER

(Réponse à une invitation à dîner)

ÉPITRE MONORIME

Garnier, grand maître du fronton, De l'astragale et du feston, Demain, lâchant là mon planton, Du fond de mon lointain canton, J'arriverai, tardif piéton, Aidant mes pas de mon bâton, Et précédé d'un mirliton, Duilius du feuilleton, Prendre part à ton gueuleton, Qu'arrosera le piqueton. Sans gants, sans faux col en carton, Sans poitrail à la Benoîton, Et sans diamants au bouton, Ce qui serait de mauvais ton, Je viendrai, porteur d'un veston Jadis couleur de hanneton, Sous mon plus ancien hoqueton. Que ce soit poule ou caneton, Perdreaux truffés ou miroton, Barbue ou hachis de mouton, Pâté de veau froid ou de thon, Nids d'hirondelles de Canton, Ou gousse d'ail sur un croûton, Pain bis, galette ou panaton[3], Fromage à la pie ou stilton, Cidre ou pale-ale de Burton, Vin de Brie ou branne-mouton, Pedro-jimenès ou corton, Chez Lucullus ou chez Caton, Avalant tout comme un glouton, Je m'en mettrai jusqu'au menton, Sans laisser un seul rogaton Pour la desserte au marmiton. Pendant ce banquet de Platon, Mêlant Athène à Charenton, On parlera de Wellington Et du soldat de Marathon, D'Aspasie et de Mousqueton, Du dernier rôle de Berton, Du Prêtre-Jean et du Santon. De jupe à traîne et de chiton[4], De Monaco près de Menton, De Naple et du ministre Acton, De la Sirène et du Triton, D'Overbeeck et de Bonnington; Chacun lancera son dicton, Tombant du char de Phaéton Aux locomotives Crampton, De l'Iliade à l'Oncle Tom, De Paul de Kock à Mélanchthon, Et de Babylone à Boston. Dans le bruit, comment saura-t-on Si l'on parle basque ou teuton, Haut-allemand ou bas-breton? Puis, vidant un dernier rhyton[5], Le ténor ou le baryton, Plus faux qu'un cornet à piston, Qu'une crécelle ou qu'un jeton, S'accompagnant du barbiton, Sur l'air de Ton taine ton ton, Chantera Philis et Gothon, Jusqu'à l'heure où le vieux Tithon Ote son bonnet de coton. Mais c'est trop pousser ce centon A la manière d'Hamilton, Où, voulant ne rimer qu'en ton, J'ai pris pour muse Jeanneton; Dans mon fauteuil à capiton, En casaque de molleton, Je m'endors et je signe: Ton

ami THÉOPHILE GAUTIER.

28 octobre 1867.

[3] Sorte de gâteau milanais.

[4] Tunique grecque.

[5] Vase antique en forme de corne.

LA FUMÉE

SONNET

Souvent nous fuyons en petit coupé, Car chez moi toujours la sonnette grince, Et les visiteurs qu'en vain l'on évince Chassent le plaisir de mon canapé.

Couple par l'amour et l'hiver groupé, Nous nous serrons bien, car la bise pince; Sur mon bras se cambre un corps souple et mince, D'un châle à longs plis bien enveloppé.

Dans une voiture au pas et fermée, Pour nous embrasser, il serait bourgeois, De baisser le store au milieu du Bois;

J'allume un cigare et ma bien-aimée Un papelito roulé par ses doigts, Et l'Amour, pour voile, a cette fumée.

1868.

PROMENADE HORS DES MURS

SONNET

(D'après une eau-forte de Leys)

Une ville gothique, avec tout son détail, Pignons, clochers et tours, forme la perspective; Par les portes s'élance une foule hâtive, Car déjà le printemps des prés verdit l'émail.

Le bourgeois s'endimanche et quitte son travail; L'amoureux par le doigt tient l'amante craintive, D'une grâce un peu raide, ainsi que sous l'ogive Une sainte en prison dans le plomb d'un vitrail.

Quittant par ce beau jour, bouquins, matras, cornues, Le docteur Faust, avec son famulus Wagner, S'est assis sur un banc et jouit du bon air.

Il vous semble revoir des figures connues: Wohgemuth et Cranach les gravèrent sur bois, Et Leys les fait revivre une seconde fois.

25 octobre 1868.

UN DOUZAIN DE SONNETS

SONNET--DÉDICACE

Aux temps païens, toujours devant les temples fume L'hécatombe, des dieux apaisant le courroux. Vénus veut cent ramiers, Jupiter, cent bœufs roux; Pour ma déesse, moi, je n'ai rien qu'une plume!

Et j'ose dans l'azur, dont l'encens fait la brume Chez les Olympiens, m'élever jusqu'à vous, Et sur le blanc autel de vos divins genoux Déposer en tremblant l'ex-voto d'un volume.

Votre nom tutélaire, au frontispice luit, Chaque sonnet l'enchaîne au sonnet qui le suit; Tel un bracelet d'or dont l'agrafe est fermée.

Par vos perfections mes défauts sont couverts, Et sur votre portrait, s'enchâssant en camée, Rayonne la beauté qui manque dans mes vers!

24 avril 1869.

SONNET I

MILLE CHEMINS, UN SEUL BUT

Hôte pour quelques jours de votre beau domaine, Voyant le gai soleil qui dore le matin Et perce d'un rayon les feuilles de satin, Je descends dans le parc et tout seul m'y promène.

On pense aller bien loin, mais tout sentier ramène, Quand il vous a montré le village lointain, A travers prés et bois, par un contour certain, Au portique où César a mis l'aigle romaine,

A la blanche villa, votre temple d'été, Où, lasse du fardeau de la divinité, Vous daignez n'être plus que la bonne princesse;

Ainsi fait mon esprit, trompé dans ses détours; Il croit poursuivre un rêve interrompu sans cesse, Et devant votre image il se trouve toujours!

Saint-Gratien.

SONNET II

NE TOUCHEZ PAS AUX MARBRES

Il se peut qu'au Musée on aime une statue, Un secret idéal par Phidias sculpté; Entre elle et vous, il naît comme une intimité; Vous venez, la déesse à vous voir s'habitue.

Elle est là, devant vous, de sa blancheur vêtue, Et parfois on oublie, admirant sa beauté, La neigeuse froideur de la divinité Qui de son regard blanc, trouble, fascine et tue.

Elle a semblé sourire, et, plus audacieux, On se dit: «L'Immortelle est peut-être une femme!» Et vers la main de marbre on tend sa main de flamme.

Le marbre a tressailli, la foudre gronde aux cieux!..... Vénus est indulgente, elle comprend, en somme, Que le désir d'un Dieu s'allume au cœur d'un homme!

4 avril 1867.

SONNET III

BAISER ROSE, BAISER BLEU

A table, l'autre jour, un réseau de guipure, Comme un filet d'argent, sur un marbre jeté, De votre sein, voilant à demi la beauté, Montrait, sous sa blancheur, une blancheur plus pure.

Vous trôniez parmi nous, radieuse figure, Et le baiser du soir, d'un faible azur teinté, Comme au contour d'un fruit, la fleur du velouté, Glissait sur votre épaule, en mince découpure.

Mais la lampe allumée et se mêlant au jeu, Posait un baiser rose, auprès du baiser bleu; Tel brille au clair de lune, un feu dans de l'albâtre.

A ce charmant tableau, je me disais, rêveur, Jaloux du reflet rose et du reflet bleuâtre: «O trop heureux reflets, s'ils savaient leur bonheur!»

Saint-Gratien, 25 juillet 1867.

SONNET IV

LA VRAIE ESTHÉTIQUE

Nous causions sur le beau, lui savant, moi poëte; Au galbe de l'amphore, il préférait le vin, Il appelait le style, un grelot creux et vain, Et la rime, un écho dont le sens s'inquiète.

Je répondais: «La forme, aux yeux donne une fête! Qu'il soit plein de Falerne ou d'eau prise au ravin, Qu'importe! si le verre a le profil divin! Le parfum envolé, reste la cassolette.»

Vous écoutiez, rêveuse, et mon œil voyageant Pendant que je cherchais un argument quelconque, Suivait, sur les coussins, vos beaux pieds s'allongeant.

Tels les pieds de Vénus au rebord de sa conque, Une écume de plis caressait leur contour, Et semblait murmurer: Le vrai beau, c'est l'amour!

Paris.

SONNET V

BONBONS ET POMMES VERTES

Comme un enfant gâté, gorgé de sucreries, Se rebute, et convoite avec des yeux ardents La pomme acide et verte où s'agacent les dents, L'âpre fruit de la haie et les nèfles aigries,

Vous avez en horreur le miel des flatteries, Les fades madrigaux dans la bouche fondants, Bonbons, plâtre au dehors et sirop au dedans, Et ne prenez plus goût qu'au fiel des railleries.

Vous préférez aux fleurs les piquants des chardons, Demandant qu'on «vous blâme et non pas qu'on vous loue.» Vous que le ciel se plut à combler de ses dons.

Par où vous attaquer? je ne sais, je l'avoue; Et laissant retomber mes flèches au carquois, Je vous désobéis pour la première fois!

12 février 1868.

SONNET VI

LE PIED D'ATALANTE

Ce petit pied, plus vif que le pied d'Atalante, Qu'à Trianon vantaient vos amis assemblés, Sans la courber, marchant sur la tête des blés, Et qui fait de l'oiseau trouver l'aile trop lente,

Ce pied que l'amour suit sous la robe volante, Et qui ne laisse pas dans les chemins sablés La trace qu'à jamais, gardent les cœurs troubles, Vous m'en avez promis, l'empreinte ressemblante.

Comme serre-papiers sur mes vers se posant, De l'étroit brodequin la semelle d'ivoire, Empêchera le vent d'emporter mon grimoire.

Et mes vers germeront sous ce poids caressant, Comme on voit, dans un pré que foule une déesse, Naître et s'ouvrir les fleurs sous le pied qui les presse!

Trianon, 1867.

SONNET VII

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