‹ Poésies de Charles d'OrléansChapitre 74 sur 125 · L'ENVOY.

L'ENVOY.

Demourons tous en bons accors, Pour parvenir à joyeulx pors; Ou monde qui a peu durée, Soustenons Paix la bien amée Contre tous envieux rappors.

BALADE.

Je n'ay plus soif, tarie est la fontaine, Bien eschauffé, sans le feu amoureux; Je vois bien cler, ja ne fault qu'on me maine, Folie et sens me gouvernent tous deux, En nonchaloir resveille sommeilleux; C'est de mon fait une chose meslée, Ne bien, ne mal, d'avanture menée.

Je gaingne et pers, mescontant par sepmaine, Ris, jeux, deduiz, je ne tiens compte d'eulx; Espoir et dueil me mectent hors d'alaine, Eur me flatent, si m'est trop rigoreux; Dont vient cela, que je ris et me deulx? Est ce par sens, ou folie esprouvée? Ne bien, ne mal, d'avanture menée.

Guerdonné suis de malheureuse estraine, En combatant, je me rens courageux, Joye et Soussy m'ont mis en leur demaine, Tout desconfit, me tiens au renc des preux; Qui ne sauroit desnoer tous ses neux, Teste d'acier y fauldroit fort armée, Ne bien, ne mal, d'avanture menée.

PRINCE.

Vieillesse fait me jouer à telz jeux, Perdre et gaingner, et tout par ses conseulx; A la faille j'ay joué ceste année, Ne bien, ne mal, d'avanture menée.

BALADE.

(Orléans.)

Pourquoy m'as tu vendu, Jeunesse, A grant marchié, comme pour rien, Es mains de ma Dame Vieillesse Qui ne me fait gueres de bien, A elle peu tenu me tien, Mais il convient que je l'endure, Puisque c'est le cours de nature.

Son hostel, de noir de tristesse, Est tendu; quant dedens je vien, J'y voy l'istoire de destresse Qui me fait changer mon maintien, Quant la ly, et maint mal soustien; Espargnée n'est creature, Puisque c'est le cours de nature.

Prenant en gré ceste rudesse, Le mal d'autruy compare au mien; Lors me tance Dame Sagesse, Adoncques en moy je revien; Et croy de tout le conseil sien, Qui est en ce plain de droicture, Puisque c'est le cours de nature.

PRINCE.

Dire ne sauroye combien Dedens mon cueur mal je retien, Serré d'une vieille sainture, Puisque c'est le cours de nature.

BALADE.

(Orléans.)

Mon cueur vous adjourne, Vieillesse, Par droit huissier de parlement, Devant Raison qui est maistresse, Et juge de vray jugement; Depuis que le gouvernement Avez eu, de luy et de moy, Vous nous avez, par tirannie, Mis es mains de merencolie, Sans savoir la cause pourquoy.

Par avant nous tenoit Jeunesse, Et nourrissoit si tendrement, En plaisir, confort et liesse, Et tout joyeulx esbatement; Or faictes vous tout autrement Se vous est honte, sur ma foy, Car, en douleur et maladie, Nous faictes user nostre vie, Sans savoir la cause pourquoy.

De quoy vous sert ceste destresse A donner sans alegement? Cuidez vous pour telle rudesse Avoir honneur aucunement? Nennil, certes, car vrayement Chascun vous monstrera au doy, Disant: la vieille rassotie Tient tout maulx en sa compaignie, Sans savoir la cause pourquoy.

PRINCE.

Ce saint Martin presentement, Qu'avocas font commencement De plaidier les faiz de la loy, Prenez bon conseil, je vous prie, Ne faictes debat ne partie, Sans savoir la cause pourquoy.

BALADE.

Plus ne voy riens qui reconfort me donne, Plus dure ung jour que ne me souloient cent, Plus n'est saison qu'à nul bien m'abandonne, Plus voy plaisir et mains mon cueur s'en scent, Plus qu'oncques mais mon vouloir bas descent, Plus me souvient de vous, et plus m'empire; Plus quiers esbas, c'est lors que plus soupire; Plus fait beau temps, et plus me vient d'ennuys; Plus ne m'actens fors tousjours d'avoir pire, Puisque de vous approcher je ne puis.

Plus suis dolent que nul autre personne, Plus n'ay espoir d'aucun alegement, Plus ay désir, crainte d'autre part sonne; Plus vueil aler vers vous, mains scay comment; Plus suis espris, et plus ay de tourment; Plus pleure et plains, et plus pleurer desire; Plus chose n'est qui me sauroit suffire, Plus n'ay repos, je hai les jours et nuys; Plus que jamais à douleur me fault duyre, Puisque de vous approcher je ne puis.

Plus vivre ainsi ne m'est pas chose bonne, Plus vueil mourir, et raison si assent; Plus qu'à nully, Amours de maulx m'ordonne; Plus n'a ma voix, bon accort, ne assent; Plus fait on jeux, mieux desire estre absent; Plus force n'ay d'endurer tel martire, Plus n'est vivant, homme qui tel mal tire; Plus ne congnois bonnement où je suis, Plus ne scay brief que pencer, faire ou dire, Puisque de vous approcher je ne puis.