‹ Portraits littéraires, Tome IIChapitre 5 sur 9 · II

II

Il l'était déjà par le discours qui précède l'Essai sur l'Homme: mais, ici, il ne se renfermera plus dans un jugement formé à loisir sur des oeuvres passées et déjà classées: c'est à la critique actuelle, polémique, irritable, qu'il met la main. Dans ce rapide détroit de l'entrée du siècle, il se lance avec décision; d'une part il nie, de l'autre il accueille; il va proclamer avec éclat M. de Chateaubriand, il repousse d'abord madame de Staël.

Dans le premier numéro du Mercure régénéré parut son premier extrait contre le livre de la Littérature: on vient de voir sa disposition de longue date envers l'auteur. J'ai moi-même analysé en détail et apprécié, dans un travail sur madame de Staël,[128] cette polémique de Fontanes. Ne voulant pas imiter un estimable et du reste excellent biographe, qui, dans la Vie de Fénelon, est pour Fénelon contre Bossuet, et qui, dans la Vie de Bossuet, passe à celui-ci contre Fénelon, je n'ai rien à redire ni à modifier. Seulement, tout ce qui précède explique mieux, de la part de Fontanes, cette spirituelle et éclatante malice de 1800; en étendant le tort sur un plus grand espace, je l'allège d'autant en ce point-là. Qu'y faire d'ailleurs? On relira toujours, en les blâmant, les deux articles de Fontanes contre madame de Staël, comme on relit les deux petites lettres de Racine contre Port-Royal: et Racine a de plus contre lui ce que M. de Fontanes n'a pas, l'ingratitude.

[Note 128: Voir le volume de Portraits de Femmes.]

Dès la fin de son premier extrait sur le livre de madame de Staël, Fontanes y opposait et citait quelques fragments du Génie du Christianisme, non encore publiés, et que son ami lui avait adressés de Londres. M. de Chateaubriand arrivait lui-même en France au mois de mai 1800, et s'apprêta à publier. Fontanes, dont les conseils retardèrent l'apparition de tout l'ouvrage et déterminèrent le courageux auteur à une entière retouche[129], soutint de son présage heureux l'avant-courrière Atala[130]; il appuya surtout, par deux extraits[131], le Génie du Christianisme qui se lançait enfin: son suffrage frappait juste plutôt que fort, comme il convient à un ami. La critique, en une main habile et puissante, à ce moment décisif de la sortie, est comme ce dieu Portunus des anciens, qui poussait le vaisseau hors du port:

Et pater ipse manu magna Portunus euntem Impulit....

[Note 129: Un jour, dans une des discussions vives qui décidèrent de la refonte du Génie du Christianisme, Fontanes dit à Chateaubriand une de ces paroles qui sifflent et volent au but comme une flèche: «Vous pouvez vous mettre à la tête du siècle qui se lève, et vous vous traîneriez à la queue du siècle qui s'en va!»]

[Note 130: Mercure, germinal an IX.]

[Note 131: Mercure, germinal et fructidor an X.]

On a relu depuis longtemps les articles de Fontanes, recueillis à la suite du Génie du Christianisme: pareils encore à ces barques de pilote, qui, après avoir guidé le grand vaisseau à la sortie périlleuse, sont ensuite reprises à son bord et traversent par lui l'Océan.

Je trouve quelques renseignements bien précis sur ce moment littéraire décisif où parut le Génie du Christianisme. L'attention publique était grandement éveillée par les fragments donnés au Mercure, puis, en dernier lieu, par Atala. Le parti philosophique, irrité, se tenait à l'affût; le parti religieux se serrait, s'étendait, s'animait comme à une victoire. M. de Bonald venait au corps de bataille, M. de Chateaubriand ne se considérait qu'à l'avant-garde; La Harpe, vieilli, était en tête de l'artillerie; mais on craignait tout bas que, pour le cas présent, ses lingots, d'un trop gros calibre, ne portassent pas très-loin. Fontanes servit la pièce en sa place; le coup porta. Dans une seule journée le libraire Migneret vendait pour mille écus, et il parlait déjà d'une seconde édition; la première était tirée à quatre mille exemplaires. La Harpe ne connut d'abord le livre que par le premier extrait de Fontanes; il envoya aussitôt chercher l'auteur par Migneret. Il était hors de lui: «Voilà de la critique, voilà de la littérature! Ah! messieurs les philosophes, vous avez affaire à forte partie! voici deux hommes: le jeune homme (c'était Fontanes) est mon élève, c'est moi qui l'ai annoncé.» Et il ajoutait que Fontanes finissait l'antique école, et que Chateaubriand en commençait une nouvelle. Il était même de l'avis de celui-ci contre Fontanes en faveur du merveilleux chrétien réprouvé par Boileau. Il passait, sans marchander, sur les hardiesses, sur les incorrections premières: «Bah! bah! ces gens-là ne voient pas que cela tient à la nature même de votre talent. Oh! laissez-moi faire, je les ferai crier, je serre dur!» La passion, enlevait ainsi le vieux critique au-dessus de ses propres théories; sa personnalité pourtant, son moi revenait à travers tout, et perçait dans sa trompette. Il s'échauffa si fort à son monologue, qu'il tomba à la fin en une espèce d'étourdissement.

Outre les articles de critique active, Fontanes donna au Mercure[132] un morceau sur Thomas, dans lequel l'élégance la plus parfaite exprime les plus incontestables jugements. Il n'y a rien de mieux en cette manière; c'est du La Harpe fini et perfectionné, et plus que cela; pour une certaine rapidité de goût, c'est du Voltaire. Ainsi, voulant dire de Thomas qu'il savait rarement saisir dans un sujet les points de vue les plus simples et les plus féconds, le critique ajoute: «Il pensait en détail, si l'on peut parler ainsi, et ne s'élevait point assez haut pour trouver ces idées premières qui font penser toutes les autres.»

[Note 132: Germinal an X.]

Mais Fontanes n'était déjà plus un homme privé. Quelque temps employé sous Lucien au ministère de l'intérieur[133], puis nommé député au Corps législatif, il fut bientôt désigné par les suffrages de ses collègues au choix du Consul pour la présidence. Poëte d'avant 89, critique de 1800, il va devenir orateur impérial. La même distinction le suit partout: son nom y gagne et s'étend. Toutefois ces palmes entrecroisées se supplantent un peu et se nuisent. Ce qui augmenta sa considération de son vivant ne saurait servir également sa gloire.

[Note 133: Voir sur Fontanes à Morfontaine et au Plessis-Chamant, dans la société des frères et des soeurs de Bonaparte, les Souvenirs historiques de M. Méneval, tome I, pages 29, 33.]

J'irais plus haut peut-être au Temple de Mémoire, Si dans un genre seul j'avais usé mes jours,

a dit La Fontaine, lequel pourtant n'était ni Recteur ni président d'aucun Conseil sous Louis XIV.

Un avantage demeure, et il est grand: le caractère historique remplace à distance l'intérêt littéraire pâlissant. Il n'est pas indifférent, devant la postérité, d'avoir figuré au premier rang dans le cortège impérial et d'y avoir compté par sa parole. Ces discours, présentés dans de sobres échantillons, suffisent à marquer l'époque qu'ils ornèrent, et où ils parurent d'accomplis témoignages de contenance toujours digne, de flatterie toujours décente, et de réserve parfois hardie. M. de Fontanes n'avait nullement partagé les idées de la fin du XVIIIe siècle sur la perfectibilité indéfinie de l'humanité, et la Révolution l'avait plus que jamais convaincu de la décadence des choses, du moins en France. Il l'a dit dans une belle ode:

Hélas! plus de bonheur eût suivi l'ignorance! Le monde a payé cher la douteuse espérance D'un meilleur avenir; Tel mourut Pélias, étouffé par tendresse Dans les vapeurs du bain dont la magique ivresse Le devait rajeunir.

Après le bain de sang, après les triumvirs et leurs proscriptions, que faire? qu'espérer? Le siècle d'Auguste eût été l'idéal; mais, pour la gloire des lettres, ce siècle d'Auguste, en France, était déjà passé avec celui de Louis XIV. Ainsi désormais c'était, au mieux, un siècle d'Auguste sans la gloire des lettres, c'était un siècle des Antonins, qui devenait le meilleur espoir et la plus haute attente de Fontanes. Son imagination, grandement séduite par le glorieux triomphateur, y comptait déjà. L'assassinat du duc d'Enghien lui tua son Trajan. Il continua pourtant de servir, enchaîné par ses antécédents, par ses devoirs de famille, par sa modération même. Il était monarchiste par goût, par principe: «Un pouvoir unique et permanent convient seul aux grands États,» disait-il; sa plus grande peur était l'anarchie. Il resta donc attaché au seul pouvoir qui fût possible alors, s'efforçant en toute occasion, et dans la mesure de ses paroles ou même de ses actes, de lui insinuer, à ce pouvoir trop ensanglanté d'une fois, mais non pas désespéré, la paix, l'adoucissement, de l'humaniser par les lettres, de le spiritualiser par l'infusion des doctrines sociales et religieuses:

Graecia capta ferum victorem cepit...

Quand on lit aujourd'hui cette suite de vers où se décharge et s'exhale son arrière-pensée, l'ode sur l'Assassinat du Duc d'Enghien, l'ode sur l'Enlèvement du Pape, on est frappé de tout ce qu'il dut par moments souffrir et contenir, pour que la surface officielle ne trahît rien au delà de ce qui était permis. Si l'on ne voyait ses discours publics que de loin, on n'en découvrirait pas l'accord avec ce fond de pensée, on n'y sentirait pas les intentions secrètes et, pour ainsi dire, les nuances d'accent qu'il y glissait, que le maître saisissait toujours, et dont il s'irrita plus d'une fois; on serait injuste envers Fontanes, comme l'ont été à plaisir plusieurs de ses contemporains, qui, serviteurs aussi de l'Empire, n'ont jamais su l'être aussi décemment que lui[134].

[Note 134: Ils ont été odieux sous le couvert d'autrui, et avec tout le fiel de la haine, dans l'histoire dite de l'abbé de Montgaillard: on ne craint pas d'indiquer de telles injures, que détruit l'excès même du venin et que leur grossièreté flétrit.]

Pour nous, qui n'avons jamais eu affaire aux rois ni aux empereurs de ce monde, mais qui avons eu maintes fois à nous prononcer devant ces autres rois, non moins ombrageux, ou ces prétendants de la littérature, nous qui savons combien souvent, sous notre plume, la louange apparente n'a été qu'un conseil assaisonné, nous entrerons de près dans la pensée de M. de Fontanes, et, d'après les renseignements les plus précis, les plus divers et les mieux comparés, nous tâcherons de faire ressortir, à travers les vicissitudes, l'esprit d'une conduite toujours honorable, de marquer, sous l'adresse du langage, les intentions d'un coeur toujours généreux et bon.

M. de Fontanes fut président du Corps législatif depuis le commencement de 1804 jusqu'au commencement de 1810; en tout, six fois porté par ses collègues, six fois nommé par Napoléon; mais, comme tel, il cessa de plaire dès 1808, et son changement fut décidé. Déjà, tout au début, la mort du duc d'Enghien avait amené une première et violente crise. Le 21 mars 1804, de grand matin, Bonaparte le fit appeler, et, le mettant sur le chapitre du duc d'Enghien, lui apprit brusquement l'événement de la nuit. Fontanes ne contint pas son effroi, son indignation. «Il s'agit bien de cela! lui dit «le Consul Fourcroy va clore après-demain le Corps législatif; dans son discours il parlera, comme il doit, du complot réprimé; il faut, vous, que, dans le vôtre, vous y répondiez; il le faut.»--«Jamais!» s'écria Fontanes; et il ajouta que, bien loin de répondre par un mot d'adhésion, il saurait marquer par une nuance expresse, au moins de silence, son improbation d'un tel acte. A cette menace, la colère faillit renverser Bonaparte; ses veines se gonflaient, il suffoquait: ce sont les termes de Fontanes, racontant le jour même la scène du matin à M. Molé, de la bienveillance de qui nous tenons le détail dans toute sa précision[135]. En effet, deux jours après (3 germinal), Fourcroy, orateur du gouvernement, alla clore la session du Corps législatif, et, dans un incroyable discours, il parla des membres de cette FAMILLE DÉNATURÉE «qui auraient voulu noyer la France dans son sang pour pouvoir régner sur elle; mais s'ils osaient souiller de leur présence notre sol, s'écriait l'orateur, la volonté du Peuple français est qu'ils y trouvent la mort!» Fontanes répondit à Fourcroy: dans son discours, il n'est question d'un bout à l'autre que du Code civil qu'on venait d'achever, et de l'influence des bonnes lois: «C'est par là, disait-il (et chaque mot, à ce moment, chaque inflexion de voix portait), c'est par là que se recommande encore la mémoire de Justinien, quoiqu'il ait mérité de graves reproches.» Et encore: «L'épreuve de l'expérience va commencer: qu'ils (les législateurs du Code civil) ne craignent rien pour leur gloire: tout ce qu'ils ont fait de juste et de raisonnable demeurera éternellement; car la raison et la justice sont deux puissances indestructibles qui survivront à toutes les autres[136].» Il y a plus: le lendemain (4 germinal), Fontanes, à la tête de la députation du Corps législatif, porta la parole devant le Consul, à qui l'assemblée, en se séparant, venait de décerner une statue comme à l'auteur du Code civil (singulière et sanglante coïncidence); il disait: «Citoyen premier Consul, un empire immense repose depuis quatre ans sous l'abri de votre puissante administration. La sage uniformité de vos lois en va réunir de plus en plus tous les habitants.» Le discours parut dans le Moniteur, et, au lieu de la sage uniformité DE VOS LOIS, on y lisait DE VOS MESURES. Qu'on n'oublie toujours pas le duc d'Enghien fusillé quatre jours auparavant: le Consul espérait, par cette fraude, confisquer à la mesure l'approbation du Corps législatif et de son principal organe. Fontanes, indigné, courut au Moniteur, et exigea un erratum qui fut inséré le 6 germinal, et qu'on y peut lire imprimé en aussi petit texte que possible. Cela fait, il se crut perdu; de même qu'il avait de ces premiers mouvements qui sont de l'honnête homme avant tout, il avait de ces crises d'imagination qui sont du poëte. En ne le jugeant que sur sa parole habile, on se méprendrait tout à fait sur le mouvement de son esprit et sur la vivacité de son âme. Quoi qu'il en soit, il avait quelque lieu ici de redouter ce qui n'arriva pas. Mais Bonaparte fut profondément blessé, et, depuis ce jour, la fortune de Fontanes resta toujours un peu barrée par son milieu. Nous sommes si loin de ces temps, que cela aura peine à se comprendre; mais, en effet, si comblé qu'il nous paraisse d'emplois et de dignités, certaines faveurs impériales, alors très-haut prisées, ne le cherchèrent jamais. Que sais-je? dotation modique, pas le grand cordon; ce qu'on appelait les honneurs du Louvre, qu'il eut jusqu'à la fin à titre de sénateur, mais que ne conserva pas madame de Fontanes dès qu'il eut cessé d'être président du Corps législatif: l'errata du Moniteur, au fond, était toujours là.

[Note 135: Ceci confirme et complète sur un point la Notice de M. Roger, qui nous complète nous-même sur quelques autres points.--Aujourd'hui que M. Roger n'est plus, nous nous permettrons d'ajouter que sa Notice est d'ailleurs tout empreinte d'une couleur royaliste exagérée et rétroactive; elle sent l'homme de parti. M. Roger n'a jamais été que cela.]

[Note 136: A la façon dont les auteurs de l'Histoire parlementaire de la Révolution française parlent de ce discours (tome XXXIX, page 59), on voit qu'au sortir des couleurs fortes et tranchées des époques antérieures, ils n'ont pas pris la peine d'entrer dans les nuances, ni de les vouloir distinguer.]

Un autre errata s'ajouta ensuite au premier, nous le verrons; et, même en plein Empire, à dater d'un certain moment, il pouvait dire tout bas à sa muse intime dans ses tristesses de l'Anniversaire:

De tant de voeux trompés fais rougir mon orgueil!

Pourtant Fontanes continua, durant quatre années, de tenir sans apparence de disgrâce la présidence du Corps législatif. Proposé à chaque session par les suffrages de ses collègues, il était choisi par l'Empereur. La situation admise, on avait en lui par excellence l'orateur bienséant. Les discours qu'il prononçait à chaque occasion solennelle tendaient à insinuer au conquérant les idées de la paix et de la gloire civile, mais enveloppées dans des redoublements d'éloges qui n'étaient pas de trop pour faire passer les points délicats. Napoléon avait un vrai goût pour lui, pour sa personne et pour son esprit; et lui-même, à ces époques d'Austerlitz et d'Iéna, avait, malgré tout, et par son imagination de poëte, de très-grands restes d'admiration pour un tel vainqueur. Mais un orage se forma: Napoléon était en Espagne, et de là il eut l'idée d'envoyer douze drapeaux conquis sur l'armée d'Estramadure au Corps législatif, comme un gage de son estime. Fontanes, en tête d'une députation, alla remercier l'Impératrice: celle-ci, prenant le gage d'estime trop au sérieux, répondit qu'elle avait été très-satisfaite de voir que le premier sentiment de l'Empereur, dans son triomphe, eût été pour le Corps qui représentait la Nation. Là-dessus une note, arrivée d'Espagne comme une flèche, et lancée au Moniteur, fit une manière d'errata à la réponse de l'Impératrice, un errata injurieux et sanglant pour le Corps législatif, qu'on remettait à sa place de consultatif[137]. Fontanes sentit le coup, et dans la séance de clôture du 31 décembre 1808, c'est-à-dire quinze Jours après l'offense, au nom du Corps blessé, répondant aux orateurs du Gouvernement, et n'épargnant pas les félicitations sur les trophées du vainqueur de l'Èbre, il ajouta: «Mais les paroles dont l'Empereur accompagne l'envoi de ses trophées méritent une attention particulière: il fait participer à cet honneur les Collèges électoraux. Il ne veut point nous séparer d'eux, et nous l'en remercions. Plus le Corps législatif se confondra dans le peuple, plus il aura de véritable lustre; il n'a pas besoin de distinction, mais d'estime et de confiance...» Et la phrase, en continuant, retournait vite à l'éloge; mais le mot était dit, le coup était rendu. Napoléon le sentit avec colère, et dès lors il résolut d'éloigner Fontanes de la présidence. L'établissement de l'Université, qui se faisait, en cette même année, sur de larges bases, lui avait déjà paru une occasion naturelle d'y porter Fontanes comme Grand-Maître, et il songea à l'y confiner; car, si courroucé qu'il fût à certains moments, il ne se fâchait jamais avec les hommes que dans la mesure de son intérêt et de l'usage qu'il pouvait faire d'eux. Il dut pourtant, faute du candidat qu'il voulait lui substituer[138], le subir encore comme président du Corps législatif durant toute l'année 1809. Fontanes, toujours président et déjà Grand-Maître, semblait cumuler toutes les dignités, et il était pourtant en disgrâce positive.

[Note 137: Mais il faut donner le texte même, l'incomparable texte de cette Note insérée au Moniteur du 15 décembre 1808, et qui résume, comme une charte, toute la théorie politique de l'Empire:

Plusieurs de nos journaux ont imprimé que S. M. l'Impératrice, dans sa réponse à la députation au Corps législatif, avait dit qu'elle était bien aise de voir que le premier sentiment de l'Empereur avait été pour le Corps législatif, qui représente la Nation.

«S. M. l'Impératrice n'a point dit cela: elle connaît trop bien nos Constitutions, elle sait trop bien que le premier représentant de la Nation, c'est l'Empereur; car tout pouvoir vient de Dieu et de la Nation.

«Dans l'ordre de nos Constitutions, après l'Empereur est le Sénat; après le Sénat, est le Conseil d'État; après le Conseil d'État, est le Corps législatif; après le Corps législatif, viennent chaque tribunal et fonctionnaire public dans l'ordre de ses attributions; car, s'il y avait dans nos Constitutions un Corps représentant la Nation, ce Corps serait souverain; les autres ne seraient rien, et ses volontés seraient tout.

«La Convention, même le Corps législatif (l'Assemblée législative), ont été représentants. Telles étaient nos Constitutions alors. Aussi le Président disputa-t-il le fauteuil au Roi, se fondant sur ce principe, que le Président de l'Assemblée de la Nation était avant les Autorités de la Nation. Nos malheurs sont venus en partie de cette exagération d'idées. Ce serait une prétention chimérique, et même criminelle, que de vouloir représenter la Nation avant l'Empereur.

«Le Corps législatif, improprement appelé de ce nom, devrait être appelé Conseil législatif, puisqu'il n'a pas la faculté de faire les lois, n'en ayant pas la proposition. Le Conseil législatif est donc la réunion des mandataires des Collèges électoraux. On les appelle députés des départements, parce qu'ils sont nommés par les départements....»

Le reste de la Note ne fait que ressasser les mêmes idées, la même logique, et dans le même ton. Cet injurieux bulletin arriva à travers le vote de je ne sais quelle loi fort innocente (une portion du Code d'instruction criminelle, je crois), qui essuya du coup plus de quatre-vingts boules noires; ce qui, de mémoire de Corps législatif, ne s'était guère vu.]

[Note 138: M. de Montesquiou, qui ne fut nommé qu'en 1810.]

Il s'y croyait autant et plus que jamais, lorsque, dans l'automne de 1809, une lettre du maréchal Duroc lui notifia que l'Empereur l'avait désigné pour le voyage de Fontainebleau; c'était, à une certaine politesse près, comme les Fontainebleau et les Marly de Louis XIV, et le plus précieux signe de la faveur souveraine. Il se rendit à l'ordre, et, dans la galerie du château, après le défilé d'usage, l'Empereur, repassant devant lui, lui dit: Restez; et quand ils furent seuls, il continua: «Il y a longtemps que je vous boude, vous avez dû vous en apercevoir; j'avais bien raison.» Et comme Fontanes s'inclinait en silence, et de l'air de ne pas savoir: «Quoi! vous m'avez donné un soufflet à la face de l'Europe, et sans que je pusse m'en fâcher... Mais je ne vous en veux plus;... c'est fini.»

Durant cette année 1809, Fontanes, comme Grand-Maître, avait eu à lutter contre toutes sortes de difficultés et de dégoûts: de perpétuels conflits, soit avec le ministre de l'intérieur, duquel il se voulait indépendant, soit avec Fourcroy, resté directeur de l'instruction publique, et qui ne pouvait se faire à l'idée d'abdiquer, allaient rendre intolérable une situation dans laquelle la bienveillance impériale ne l'entourait plus. Il offrait vivement sa démission: «D'un côté, écrivait-il, je vois un ministre qui surveille l'instruction publique, de l'autre un conseiller d'État qui la dirige; je cherche la place du Grand-Maître, et je ne la trouve pas.» Il récidiva cette offre pressante de démission jusqu'à trois fois. La troisième (c'était sans doute après le voyage de Fontainebleau), l'Empereur lui dit: «Je n'en veux pas, de votre démission; s'il y a quelque chose à faire, exposez-le-moi dans un mémoire; j'en prendrai connaissance moi-même; j'y répondrai.» La rentrée ouverte de Fontanes dans les bonnes grâces du chef aplanit dès lors beaucoup de choses.

Dès septembre 1808, et aussitôt qu'il avait été nommé Grand-Maître, Fontanes avait songé à faire de l'Université l'asile de bien des hommes honorables et instruits, battus par la Révolution, soit membres du clergé, soit débris des anciens Ordres, des Oratoriens, par exemple, pour lesquels il avait conservé une haute idée et une profonde reconnaissance. Ces noms, suivant lui (et il les présentait de la sorte à l'Empereur), étaient des garanties pour les familles, des indications manifestes de l'esprit social et religieux qu'il s'agissait de restaurer. A cette idée générale se joignait chez lui une inspiration de bonté et d'obligeance infinie pour les personnes, qui faisait dans le détail sa direction la plus ordinaire. Il penchait donc pour un Conseil de l'Université très-nombreux, et il aurait voulu tout d'abord en remplir les places avec des noms que désignaient d'autres services. Ce n'était pas l'avis de l'Empereur, toujours positif et spécial. Nous possédons là-dessus une précieuse Note, qui rend les paroles mêmes prononcées par Napoléon dans une conversation avec M. de Fontanes à Saint-Cloud, le lundi 19 septembre 1808: nous la reproduisons religieusement. Patience! Le côté particulier de la question va vite s'agrandir en même temps que se creuser sous son coup d'oeil. Ce n'est pas seulement de l'administration en grand, c'est de la nature humaine éclairée par un Machiavel ou un La Rochefoucauld empereur.

«Dans une première formation, tous les esprits diffèrent. Mon opinion est qu'il ne faut pas nommer pendant plusieurs années les conseillers ordinaires.

«Il faut attendre que l'Université soit organisée comme elle doit l'être.

«Trente conseillers dans une première formation ne produiraient que désordre et qu'anarchie.

«On a voulu que cette tête opposât une force d'inertie et de résistance aux fausses doctrines et aux systèmes dangereux.

«Il ne faut donc composer successivement cette tête que d'hommes qui aient parcouru toute la carrière et qui soient au fait de beaucoup de choses.

«Les premiers choix sont en quelque sorte faits comme on prend des numéros à la loterie.

«Il ne faut pas s'exposer aux chances du hasard. Dans les premières séances d'un Conseil ainsi nommé, je le répète, tous les esprits diffèrent; chacun apporte sa théorie et non son expérience.

«On ne peut être bon conseiller qu'après une carrière faite.

«C'est pourquoi j'ai fait moi-même voyager mes conseillers d'État avant de les fixer auprès de moi. Je leur ai fait amasser beaucoup d'observations diverses avant d'écouter les leurs.

«Les inspecteurs, dans ce moment, sont donc vos ouvriers les plus essentiels. C'est par eux que vous pouvez voir et toucher toute votre machine. Ils rapporteront au Conseil beaucoup de faits et d'expérience, et c'est là votre grand besoin. Il faut donc les faire courir à franc étrier dans toute la France, et leur recommander de séjourner au moins quinze jours dans les grandes villes. Les bons jugements ne sont que la suite d'examens répétés.

«Souvenez-vous que tous les hommes demandent des places.

«On ne consulte que son besoin, et jamais son talent.

«Peut-être même vingt conseillers ordinaires, c'est beaucoup; cela compose la tête du Corps d'éléments hétérogènes. Le véritable esprit de l'Université doit être d'abord dans le petit nombre. Il ne peut se propager que peu à peu, que par beaucoup de prudence, de discrétion et d'efforts persévérants.

«... Fontanes, savez-vous ce que j'admire le plus dans le monde?... C'est l'impuissance de la force pour organiser quelque chose.

«Il n'y a que deux puissances dans le monde, le sabre et l'esprit.

«J'entends par l'esprit les institutions civiles et religieuses... A la longue, le sabre est toujours battu par l'esprit.»

Est-il besoin de faire ressortir tout ce qu'a de prophétique, dans une telle bouche, cet aveu, ce cri éclatant, soudain, jeté là comme en post-scriptum, sans qu'on nous en donne la liaison avec ce qui précède, sans qu'il y ait eu d'autre liaison peut-être! vraies paroles d'oracle!

O vous tous, Puissants, qui vous croiriez forts sans l'esprit, rappelez-vous toujours qu'en ses heures de miracle, entre Iéna et Wagram, c'est ainsi que le sabre a parlé[139].

[Note 139: Contradiction et illusion! En même temps qu'il proclamait cette victoire définitive de l'esprit, Napoléon méconnaissait l'esprit dans sa propre essence, et il croyait que, pour le produire, il suffit de le commander. Je trouve dans les papiers de Fontanes la note suivante, dictée par l'Empereur à Bordeaux le 12 avril 1808, et adressée au ministre de l'intérieur. M. Halma, bibliothécaire de l'Impératrice, avait demandé, par une note à l'Empereur, d'être nommé le continuateur de Velly, Villaret et Garnier; il s'était proposé, en outre, pour continuer l'Abrégé chronologique du président Hénault. L'Empereur avait renvoyé cette proposition au ministre de l'intérieur. M. Cretet avait répondu que la demande de M. Halma ne pouvait être accueillie, par la raison que ce n'était pas au gouvernement à intervenir dans une semblable entreprise; qu'il fallait la laisser à la disposition des gens de lettres, et qu'il convenait de réserver les encouragements pour des objets d'un plus vaste intérêt. Informé de cette réponse, l'Empereur prend feu, et dicte la Note secrète que voici:

«Je n'approuve pas les principes énoncés dans la note du ministre de l'intérieur. Ils étaient vrais il y a vingt ans, ils le seront dans soixante: mais ils ne le sont pas aujourd'hui. Velly est le seul auteur un peu détaillé qui ait écrit sur l'histoire de France; l'Abrégé chronologique du président Hénault est un bon livre classique: il est très-utile de les continuer l'un et l'autre. Velly finit à Henri IV, et les autres historiens ne vont pas au delà de Louis XIV. Il est de la plus grande importance de s'assurer de l'esprit dans lequel écriront les continuateurs. La jeunesse ne peut bien juger les faits que d'après la manière dont ils lui seront présentés. La tromper en lui retraçant des souvenirs, c'est lui préparer des erreurs pour l'avenir. J'ai chargé le ministre de la police de veiller à la continuation de Millot, et je désire que les deux ministres se concertent pour faire continuer Velly et le président Hénault. Il faut que ce travail soit confié non-seulement à des auteurs d'un vrai talent, mais encore à des hommes attachés, qui présentent les faits sous leur véritable point de vue, et qui préparent une instruction saine, en prenant ces historiens au moment où ils s'arrêtent et en conduisant l'histoire jusqu'en l'an

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