VIII.
«Je suis bien loin de compter la dépense pour quelque chose. Il est même dans mon intention que le ministre fasse comprendre qu'il n'est aucun travail qui puisse mériter davantage ma protection.
«Il faut faire sentir à chaque ligne l'influence de la cour de Rome, des billets de confession, de la révocation de l'Édit de Nantes, du ridicule mariage de Louis XIV avec madame de Maintenon, etc. Il faut que la faiblesse qui a précipité les Valois du trône, et celle des Bourbons qui ont laissé échapper de leurs mains les rênes du gouvernement, excitent les mêmes sentiments.
«On doit être juste envers Henri IV, Louis XIII, Louis XIV et Louis XV, mais sans être adulateur. On doit peindre les massacres de septembre et les horreurs de la Révolution du même pinceau que l'Inquisition et les massacres des Seize. Il faut avoir soin d'éviter toute réaction en parlant de la Révolution. Aucun homme ne pouvait s'y opposer. Le blâme n'appartient ni à ceux qui ont péri, ni à ceux qui ont survécu. Il n'était pas de force individuelle capable de changer les éléments et de prévenir les événements qui naissaient de la nature des choses et des circonstances.
«Il faut faire remarquer le désordre perpétuel des finances, le chaos des assemblées provinciales, les prétentions des parlements, le défaut de règle et de ressorts dans l'administration; cette France bigarrée, sans unité de lois et d'administration, étant plutôt une réunion de vingt royaumes qu'un seul État; de sorte qu'on respire en arrivant à l'époque où l'on a joui des bienfaits dus à l'unité des lois, d'administration et de territoire. Il faut que la faiblesse constante du gouvernement sous Louis XIV même, sous Louis XV et sous Louis XVI, inspire le besoin de soutenir l'ouvrage nouvellement accompli et la prépondérance acquise. Il faut que le rétablissement du culte et des autels inspire la crainte de l'influence d'un prêtre étranger ou d'un confesseur ambitieux, qui pourraient parvenir à détruire le repos de la France.
«Il n'y a pas de travail plus important. Chaque passion, chaque parti, peuvent produire de longs écrits pour égarer l'opinion; mais un ouvrage tel que Velly, tel que l'Abrégé chronologique du président Hénault, ne doit avoir qu'un seul continuateur. Lorsque cet ouvrage, bien fait et écrit dans une bonne direction, aura paru, personne n'aura la volonté et la patience d'en faire un autre, surtout quand, loin d'être encouragé par la police, on sera découragé par elle.--L'opinion exprimée par le ministre, et qui, si elle était suivie, abandonnerait un tel travail à l'industrie particulière et aux spéculations de quelques libraires, n'est pas bonne et ne pourrait produire que des résultats fâcheux.
«Quant à l'individu qui se présente, la seule question à examiner consiste à, savoir s'il a le talent nécessaire, s'il a un bon esprit, et si l'on peut compter sur les sentiments qui guideraient ses recherches et conduiraient sa plume.»
Tout ce qu'il y a de profondément vrai et de radicalement faux dans cette Note mémorable serait matière à longue méditation. Napoléon décrète l'esprit de l'histoire; c'est heureux qu'il ne décrète pas aussi le talent et la capacité de l'historien. Qu'en dirait Tacite? Il faut... il faut... Ce Tacite aurait été découragé par la police. On a souvent cité une réponse de Napoléon à Fontanes, quand celui-ci recommandait un jeune homme de haute promesse, en disant: «C'est un beau talent dans un si beau nom!»--«Eh! pour Dieu! monsieur de Fontanes, aurait reparti Napoléon, laissez-nous au moins la république des lettres!» Je ne sais si le mot a été dit: il a été mainte fois répété, et avec variantes: ce sont de ces citations commodes. Mais de quel côté donc (cela fait sourire) la république des lettres était-elle en danger, je vous prie?]
M. de Fontanes, en vue des générations survenantes, tendait à faire entrer dans l'Université l'esprit moral, religieux, conservateur, et la plupart de ses choix furent en ce sens. Il proposa ainsi M. de Bonald à l'Empereur comme conseiller à vie, et, durant plus d'un an, il eut à défendre la nomination devant l'Empereur impatient, et presque contre M. de Bonald lui-même qui ne bougeait de Milhaud. Il eut moins de peine à faire agréer l'excellent M. Eymery de Saint-Sulpice. Il fit nommer conseiller encore le Père Ballan, oratorien, son ancien professeur de rhétorique; M. Desèze, frère du défenseur de Louis XVI, fut recteur d'académie à Bordeaux. Ces noms en disent assez sur l'esprit des choix. Ceux de M. de Fontanes n'étaient pas d'ailleurs exclusifs; sa bienveillance, par instants quasi naïve, les étendait à plaisir, et lui-même proposa deux fois à la signature de l'Empereur la nomination de M. Arnault, assez peu reconnaissant: «Ah! c'est vous, vous, Fontanes, qui me proposez la nomination d'Arnault, fit l'Empereur à la seconde insistance; allons, à la bonne heure[140]!» Quand M. Frayssinous vit interdire ses conférences de Saint-Sulpice, et se trouva momentanément sans ressources, M. de Fontanes, sur la demande d'une personne amie, le nomma aussitôt inspecteur de l'Académie de Paris. Sa générosité n'eut pas même l'idée qu'il pût y avoir inconvénient pour lui-même à venir ainsi en aide à ceux que l'Empereur frappait. La vie de M. de Fontanes est pleine de ces traits, et cela rachète amplement quelques faiblesses publiques d'un langage, lequel encore, si l'on veut bien se reporter au temps, eut toujours ses réserves et sa décence.
[Note 140: M. Arnault, conseiller de l'Université et à la fois secrétaire du Conseil, fut à même de desservir de très-près le Grand-Maître et de prêter secours sous main à la résistance de Fourcroy. Il faut dire pourtant que, dans les Cent-Jours, devenu président du Conseil, il se conduisit bien et avec égards pour les amis de M. de Fontanes dans l'Université. Il a parlé de lui, un peu du bout des lèvres, mais avec convenance, dans ses Souvenirs d'un Sexagénaire, tome I, pages 291-292.]
Un jour, à propos des choix trop religieux et royalistes de M. de Fontanes dans l'Université, l'Empereur le traita un peu rudement devant témoins, comme c'était sa tactique, puis il le retint seul et lui dit en changeant de ton: «Votre tort, c'est d'être trop pressé; vous allez trop vite; moi, je suis obligé de parler ainsi pour ces régicides qui m'entourent. Tenez, ce matin, j'ai vu mon architecte; il est venu me proposer le plan du Temple de la Gloire. Est-ce que vous croyez que je veux faire un Temple de la Gloire...? dans Paris?... Non, je veux une église, et dans cette église il y aura une chapelle expiatoire, et l'on y déposera les restes de Louis XVI et de Marie-Antoinette. Mais il me faut du temps, à cause de ces gens (il disait un autre mot) qui m'entourent.» Je donne les paroles: les prendra-t-on maintenant pour sincères? La politique de Bonaparte était là: tenir en échec les uns par les autres. Le dos tourné à Berlier et au côté de la Révolution, il jetait ceci à l'adresse de Fontanes et des monarchiens.
En 1811, dans cet intervalle de paix, il s'occupa beaucoup d'Université. Un jour, dans un conseil présidé par l'Empereur, Fontanes, en présence de conseillers d'État qu'il jugeait hostiles, eut une prise avec Régnault de Saint-Jean-d'Angély, et il s'emporta jusqu'à briser une écritoire sur la table du conseil. L'Empereur le congédia immédiatement: il rentra chez lui, se jugeant perdu et songeant déjà à Vincennes. La soirée se passa en famille dans des transes extrêmes, dont on n'a plus idée sous les gouvernements constitutionnels. Mais, fort avant dans la soirée, l'Empereur le fit mander et lui dit en l'accueillant d'un air tout aimable: «Vous êtes un peu vif, mais vous n'êtes pas un méchant homme.»--Il se plaisait beaucoup à la conversation de Fontanes, et il lui avait donné les petites entrées. Trois fois par semaine, le soir, Fontanes allait causer aux Tuileries. Au retour dans sa famille, quand il racontait la soirée de tout à l'heure, sa conversation si nette, si pleine de verve, s'animait encore d'un plus vif éclat[141]. Il ne pouvait s'empêcher pourtant de trouver, à travers son admiration, que, dans le potentat de génie, perçait toujours au fond le soldat qui trône, et il en revenait par comparaison dans son coeur à ses rêves de Louis XIV et du bon Henri, au souvenir de ces vieux rois qu'il disait formés d'un sang généreux et doux.
[Note 141: L'Empereur, dans ces libres entretiens, aimait fort à parler littérature, théâtre, et il attaquait volontiers Fontanes sur ces points. Un jour qu'on vantait Talma dans un rôle: «Qu'en pense Fontanes? dit l'Empereur; il est pour les anciens, lui!»--«Sire, repartit le spirituel contradicteur, Alexandre, Annibal et César ont été remplacés, mais Le Kain ne l'est pas.» Cette sévérité pour Talma est caractéristique ehez Fontanes, et tient à l'ensemble de ses jugements; il ne voulait pas qu'on brisât trop le vers tragique, non plus que les allées des jardins. Il avait vu Le Kain dans sa première jeunesse, et en avait gardé une impression incomparable. Il convenait pourtant que, dans l'Oreste et l'Oedipe de Voltaire, Talma était supérieur à Le Kain; ce qui, de sa part, devenait le suprême aveu. Faut-il ajouter qu'il en voulait à Talma d'être l'objet de je ne sais quelle, phrase de madame de Staël, où elle disait qu'il avait dans les yeux l'apothéose du regard? Et puis Talma s'est beaucoup varié sur les dernières années, et a grandi dans des rôles modernes. M. de Fontanes, qui s'en tenait aux anciens, s'irritait surtout qu'on en vînt à causer comme de la prose le beau vers racinien un peu chanté.--Souvent, dans ces conversations du soir, l'Empereur indiquait à Fontanes et développait à plaisir d'étonnants canevas de tragédies historiques; le poëte en sortait tout rempli.]
Ce que nous tâchons là de saisir et d'exprimer dans son mélange en pur esprit de vérité, ce que Napoléon tout le premier sentait et rendait si parfaitement lorsqu'il écrivait de Fontanes à M. de Bassano: «Il veut de la royauté, mais pas la nôtre: il aime Louis XIV et ne fait que consentir à nous,» la suite des vers qu'on possède aujourd'hui le dit et l'achève mieux que nous ne pourrions. Car le haut dignitaire de l'Empire ne cessa jamais d'être poëte, et comme ce berger à la cour, que la fable a chanté, et à qui il se compare, il eut toujours sa musette cachée pour confidente. Eh bien! qu'on lise, qu'on se laisse faire! l'explication, l'excuse naturelle naîtra. Dans ses vers, si les griefs exprimés contre Bonaparte restèrent secrets, les éloges, prodigués tout à côté, ne devinrent pas publics. S'il se garda bien de divulguer l'Ode au Duc d'Enghien, il s'abstint aussi de publier l'Ode sur les Embellissements de Paris. C'est une consolation pour ceux qui jugent les éloges de ses discours exagérés, de les retrouver dans ses poésies, où ils ont certes deux caractères parfaitement nobles, la conviction et le secret. Fontanes, sous son manteau d'orateur impérial, n'était pas une nature de courtisan et de flatteur, comme on l'a tant cru et dit. Un jour, l'Empereur lui demandait de lui réciter des vers, il désirait la pièce sur les Embellissements de Paris dont il avait entendu parler: Fontanes lui récita des vers de la Grèce sauvée qui étaient plutôt républicains.--Un affidé de l'Empereur vint un jour et lui dit: «Vous ne publiez rien depuis longtemps, publiez donc des vers, des vers où il soit question de l'Empereur: il vous en saurait gré, il vous enverrait 100,000 francs, je gage!» Ces sortes de gratifications étaient d'usage sous l'Empire, et elles ne venaient jamais hors de propos à cause des frais énormes de représentation qui absorbaient les plus gros appointements. Fontanes raconta l'insinuation à une personne amie, qui lui dit: «Vous pourriez publier les vers sur les Embellissements de Paris; ils sont faits, et l'éloge porte juste.»--«Oh! je m'en garderais bien, s'écria-t-il en se frottant les mains comme un enfant; ils seraient trop heureux dans les journaux de pouvoir tomber sur le Grand-Maître en une occasion qui leur serait permise!»--Il ne publia donc pas les Embellissements de Paris, mais il fit imprimer les Stances à M. de Chateaubriand, lequel était peu en agréable odeur[142].
[Note 142: Lors du fameux discours de réception que M. de Chateaubriand ne put prononcer à l'Académie, la contenance de Fontanes fut d'un ami ferme et fidèle. On peut lire, au tome II du Mémorial de Sainte-Hélène, la scène dont il fut l'objet à cette occasion, car c'est de lui qu'il s'agit, bien qu'on ne le nomme pas. Dans la suite du Mémorial, l'auteur a jugé à propos d'en venir à l'injure; mais, comme preuve, il ne trouve à citer qu'un trait généreux. Esménard, qui avait eu, disait-on, de graves torts envers Fontanes, visait à l'Académie. Un académicien ami court chez celui qu'on croyait offensé pour s'assurer du fait, déclarant qu'en ce cas Esménard n'aurait pas sa voix: «Tout ce que je puis vous dire, c'est que je lui donne la mienne,» répondit Fontanes. Il a plu à l'auteur du Mémorial de voir là-dedans une preuve de servilité: «On peut juger de cet homme, dit-il, par le fait suivant. «A la bonne heure!--Pour compléter cet ensemble des relations de Fontanes avec l'Empereur, il y aurait encore à relever les divers traits honorables que M. le chevalier Artaud a consignés avec un zèle d'admirateur et d'ami dans son Histoire de Pie VII, les courageux et persévérants conseils qui poussaient à restaurer civilement la religion, et à honorer ses ministres devant les peuples; ce mot a échappé à Napoléon dans l'affaire du Sacre: «Il n'y a que vous ici qui ayez le sens commun.» Oserons-nous croire pourtant avec M. Artaud (tome II, page 391) que l'ode sur l'Enlèvement du Pape ait été lue à l'Empereur? Il ne faut exagérer dans aucun sens.]
Au milieu des affaires et de tant de soins, Fontanes pensait toujours aux vers; la paresse chez lui, en partie réelle, était aussi, en partie, une réponse commode et un prétexte: il travaillait là-dessous. A diverses reprises, avant ses grandeurs, il avait songé à recueillir et à publier ses oeuvres éparses; il s'en était occupé en 89, en 96, et de nouveau en 1800. Les volumes même ont été vus alors tout imprimés entre ses mains; mais un scrupule le saisit: il les retint, puis les fit détruire. Si ce fut par pressentiment de sa fortune politique, bien lui en prit. Il n'eût peut-être jamais été Grand-Maître, s'il eût paru poëte autant qu'il l'était. Son beau nom littéraire le servit mieux, sans trop de pièces à l'appui.
Son poëme de la Grèce sauvée, qu'il avait poussé si vivement durant les années de la proscription, ne lui tenait pas moins à coeur dans les embarras de sa vie nouvelle. Forcé de renoncer à une gloire poétique plus prochaine par des publications courantes, il se rejetait en imagination vers la grande gloire, vers la haute palme des Virgile et des Homère, et y fondait son recours. Il parlait sans cesse, dans l'intimité, de ce poëme qu'il avait fait, presque fait, disait-il;--qu'il faisait toujours! Il en hasardait parfois des fragments à l'Institut. Il en expliquait à ses amis le plan, par malheur trop peu fixé dans leur mémoire. Une fois, après avoir passé six semaines presque sans interruption à Courbevoie, il écrivit à une personne amie d'y venir, si elle avait un moment: celle-ci accourut. Fontanes lui lut un chant tout entier terminé. Comme c'était au matin et qu'il n'était ni coiffé ni poudré, sa tête parut plus dépouillée de cheveux, et on le lui dit: «Oh! répondit Fontanes, j'en ai encore perdu depuis quinze jours; quand je travaille, ma tête fume!» Contraste à relever entre ce feu poétique ardent et ce que de loin on s'est figuré de la veine pure et un peu froide de Fontanes!--Fontanes avait l'imagination vive, ardente, primesautière, sous son talent poétique élégant, comme, sous son habileté d'orateur et sa dignité de représentation, il avait une inexpérience d'enfant en beaucoup de choses, une vraie bonhomie et candeur et mène brusquerie de caractère, le contraire du compassé, comme encore il avait de l'épicurien tout à côté de son respect religieux et de son affection chrétienne; il était plein de ces contrastes, le tout formant quelque chose de naïf et de bien sincère.
En composant il n'écrivait jamais; il attendait que l'oeuvre poétique fût achevée et parachevée dans sa tête, et encore il la retenait ainsi en perfection sans la confier au papier. Ses brouillons, quand il s'y décidait, restaient informes, et ce qu'on a de manuscrits n'est le plus souvent qu'une dictée faite par lui à des amis, et sur leur instante prière; plusieurs de ses ouvrages n'ont jamais été écrits de sa main. Je ne connaissais Fontanes que d'après les quelques vers d'ordinaire reproduits, et je me rappelle encore mon impression étonnée lorsque j'entendis, pour la première fois, ses odes inédites et d'éloquentes tirades de la Grèce sauvée, récitées de mémoire, après des années, par une bouche amie et admiratrice, comme par un rhapsode passionné. Cette dernière tentative des épopées classiques élégantes et polies m'arrivait oralement et toute vive, un peu comme s'il se fût agi, avant Pisistrate, d'un antique chant d'Homère.
On s'explique pourtant ainsi comment il a dû se perdre bien des portions de la Grèce sauvée. Et puis, dans son imagination volontiers riante et prompte, Fontanes se figurait peut-être en avoir achevé plus de chants qu'il n'en tenait en effet. La manière de travailler, dans l'école classique, ressemblait assez, il faut le dire, à la toile de Pénélope: on défaisait, on refaisait sans cesse; on s'attardait, on s'oubliait aux variantes, au lieu de pousser en avant. On a réparé cela depuis: les immenses poèmes humanitaires gagnent aujourd'hui de vitesse les simples odes d'autrefois. Quoique les idées sur l'épopée proprement dite et régulière aient fort mûri dans ces derniers temps, et quoique le résultat le plus net de tant de dissertations et d'études soit apparemment qu'il n'en faut plus faire, on a fort à regretter que Fontanes n'ait pas donné son dernier mot dans ce genre épique virgilien. Les beautés mâles et chastes qui marquent son second chant sur Sparte et Léonidas, les beautés mythologiques, mystiques et magnifiquement religieuses du huitième chant, sur l'initiation de Thémistocle aux fêtes d'Éleusis, se seraient reproduites et variées en plus d'un endroit. Mais, telle qu'elle est, cette époque inachevée renouvelle le sort et le naufrage de tant d'autres. Elle est allée rejoindre, dans les limbes littéraires, les poèmes persiques de Simonide de Céos, de Choerilus de Samos [143]. De longue main, Eschyle, dans ses Perses, y a pourvu: c'est lui qui a fait là, une fois pour toutes, l'épopée de Salamine.
[Note 143: Ce Choerilus de Samos disait, au début de son poème sur les guerres persiques, se plaignant dès lors de venir trop tard:
O fortunatus quicumque erat illo tempore peritus caotare Musarum famulus, cum intousum erat adhuc pratum!
Ce contemporain de la guerre du Péloponnèse pensait déjà comme La Bruyère à la première ligne de ses Caractères; il sentait tout le poids d'un grand siècle, de plusieurs grands siècles, comme Fontanes. Il y a longtemps que la roue tourne et que le cercle toujours recommence.]
Properce, s'adressant en son temps au poëte Ponticus, qui faisait une Thébaide et visait au laurier d'Homère, lui disait (liv. I, élég. vii):
Cum tibi Cadmeae dicuntur, Pontice, Thebae Armaque fraternae tristia militiae Atque, ita sim felix, primo contendis Homero, Sint modo fata tuis mollia carminibus....;
ce que je traduis ainsi: «O Ponticus! qui seras, j'en réponds, un autre Homère, pour peu que les destins te laissent achever tes grands vers!» Et Properce oppose, non sans malice, ses modestes élégies qui prennent les devants pour plus de sûreté, et gagnent les coeurs.
Par bonheur, ici, Fontanes est à la fois le Properce et le Ponticus. Bien qu'on n'ait pas retrouvé les quatre livres d'odes dont il parlait à un ami un an avant sa mort, il en a laissé une suffisante quantité de belles, de sévères, et surtout de charmantes. Il peut se consoler par ses petits vers, comme Properce, de l'épopée qu'il n'a pas plus achevée que Ponticus. Quatre ou cinq des sonnets de Pétrarque me font parfaitement oublier s'il a terminé ou non son Afrique.
Un jour donc que, sur sa terrasse de Courbevoie, Fontanes avait tenté vainement de se remettre au grand poëme, il se rabat à la muse d'Horace; et, comme il n'est pas plus heureux cette seconde fois que la première, il se plaint doucement à un pêcheur qu'il voit revenir de sa poche, les mains vides aussi:
Pêcheur, qui des flots de la Seine Vers Neuilly remontes le cours, A ta poursuite toujours vaine Les poissons échappent toujours.
Tu maudis l'espoir infidèle Qui sur le fleuve t'a conduit, Et l'infatigable nacelle Qui t'y promène jour et nuit.
Des deux pêcheurs de Théocrite Ton sommeil t'offrit le trésor; Hélas! désabusé trop vite, Tu vois s'enfuir le songe d'or.
Ici, rêvant sur ma terrasse, Je n'ai pas un sort plus heureux: J'invoque la muse d'Horace, La muse est rebelle à mes voeux.
Jouet de son humeur bizarre, Je dois compatir à tes maux; Tiens, que ce faible don répare Le prix qu'attendaient tes travaux.
La nuit vient: vers le toit champêtre D'un front gai reprends ton chemin, Dors content: tes filets peut-être Sous leur poids fléchiront demain.
Demain peut-être, en cet asile, Au chant de l'oiseau matinal, Mon vers coulera plus facile Que les flots purs de ce canal.
Ainsi, au moment où il dit que la muse d'Horace le fuit, il la ressaisit et la fixe dans l'ode la plus gracieuse. Il dit qu'il ne prend rien, et la manière dont il le dit devient à l'instant cette fine perle qu'il a l'air de ne plus chercher. De même, dans une autre petite ode exquise, lorsqu'au lieu de se plaindre, cette fois, de son rien-faire, il s'en console en le savourant:
Au bout de mon humble domaine, Six tilleuls au front arrondi, Dominant le cours de la Seine, Balancent une ombre incertaine Qui me cache aux feux du midi.
Sans affaire et sans esclavage, Souvent j'y goûte un doux repos; Désoccupé comme un sauvage Qu'amuse auprès d'an beau rivage Le flot qui suit toujours les flots.
Ici, la rêveuse Paresse S'assied les yeux demi-fermés, Et, sous sa main qui me caresse, Une langueur enchanteresse Tient mes sens vaincus et charmés.
Des feuillets d'Ovide et d'Horace Flottent épars sur ses genoux; Je lis, je dors, tout soin s'efface, Je ne fais rien, et le jour passe; Cet emploi du jour est si doux!
Tandis que d'une paix profonde Je goûte ainsi la volupté, Des rimeurs dont le siècle abonde La muse toujours plus féconde Insulte a ma stérilité.
Je perds mon temps s'il faut les croire, Eux seuls du siècle sont l'honneur, J'y consens: qu'ils gardent leur gloire; Je perds bien peu pour ma mémoire, Je gagne tout pour mon bonheur.
Mais ne peut-on pas lui dire comme à Titus: Il n'est pas perdu, ô Poëte, le jour où tu as dit si bien que tu le perdais!
Dans l'ode au Pêcheur, un trait touchant et délicat sur lequel je reviens, c'est le faible don que le poëte déçu donne à son pauvre semblable, plus déçu que lui: cette obole doit leur porter bonheur à tous deux. Cet accent du coeur dénote dans le poëte ce qui était dans tout l'homme chez Fontanes, une inépuisable humanité, une facilité plutôt extrême. Jamais il ne laissa une lettre de pauvre solliciteur sans y répondre; et il n'y répondait pas seulement par un faible don, comme on fait trop souvent en se croyant quitte: il y répondait de sa main avec une délicatesse, un raffinement de bonté: haud ignara mali.--On aime, dans un poëte virgilien, à entremêler ces considérations au talent, à les en croire voisines.
Les petites pièces délicieuses, à la façon d'Horace, nous semblent le plus précieux, le plus sûr de l'héritage poétique de Fontanes. Elles sont la plupart datées de Courbevoie, son Tibur: moins en faveur (somme toute et malgré le pardon de Fontainebleau) depuis 1809[144], plus libre par conséquent de ses heures, il y courait souvent et y faisait des séjours de plus en plus goûtés. Les Stances à une jeune Anglaise, qui se rapportaient à un bien ancien souvenir, ne lui sont peut-être venues que là, dans cette veine heureuse. Pureté, sentiment, discrétion, tout en fait un petit chef-d'oeuvre, à qui il ne manque que de nous être arrivé par l'antiquité. C'est comme une figure grecque, à lignes extrêmement simples, une virginale esquisse de la Vénusté ou de la Pudeur, à peine tracée dans l'agate par la main de Pyrgotèle. IL en faut dire autant de l'ode: Où vas-tu, jeune Beauté? Tout y est d'un Anacréon chaste, sobre et attendri. Fontanes aimait à la réciter aux nouvelles mariées, lorsqu'elles se hasardaient à lui demander des vers:
[Note 144: La défaveur cessant, il resta un refroidissement au moins politique, et ce lut un arrêt définitif de fortune.]
Où vas-tu, jeune Beauté? Bientôt Vesper va descendre; Dans cet asile écarté La nuit pourra te surprendre; Du haut d'un tertre lointain, J'ai vu ton pied clandestin Se glisser sous la bruyère: Souvent ton oeil incertain Se détournait en arrière.
Mais ton pas s'est ralenti, Il s'arrête, et lu chancelles; Un bruit sourd a retenti. Tu sens des craintes nouvelles: Est-ce un faon qui te fait peur? Est-ce la voix de ta soeur Qui t'appelle à la veillée? Est-ce un Faune ravisseur Qui soulève la fouillée?
Dieux! un jeune homme paraît, Dans ces bois il suit la route, T'appelant d'un doigt discret Au plus épais de leur voûte: Il s'approche, et tu souris; Diane sous ces abris Dérobe son front modeste: Un doux baiser t'est surpris, Les bois m'ont caché le reste.
Pan, et la Terre, et Sylvain, En ont pu voir davantage; Jamais ne s'égare en vain Une nymphe de ton âge. Les Zéphyrs ont murmuré, Philomèle a soupiré Sa chanson mélodieuse; Le ciel est plus azuré, Vénus est plus radieuse.
Nymphe aimable, ah! ne crains pas Que mon indiscrète lyre Ose flétrir tes appas En publiant ton délire; J'aimai: j'excuse l'amour. Pars sans bruit: qu'à ton retour Nul écho ne te décèle, Et que jusqu'au dernier jour Ton amant te soit fidèle!
Si, perfide à ses serments, Hélas! il devient volage, Du coeur je sais les tourments, Et ma lyre les soulage; Je chanterai dans ces lieux: Des pleurs mouilleront tes yeux Au souvenir du parjure, Mais ces pleurs délicieux D'amour calment la blessure.
Dans cette adorable pièce, comme le rhythme sert bien l'intention, et tout à la fois exprime le malin, le tendre et le mélancolique! Comme cette strophe de neuf vers déjoue à temps et dérobe vers la fin la majesté de la strophe de dix, et la piquant, l'excitant d'une rime redoublée, la tourne soudain et l'incline d'une chute aimable à la grâce! Fontanes sentait tout le prix du rhythme; il le variait curieusement, il l'inventait. Dans la touchante pièce intitulée Mon Anniversaire[145], il fait une strophe exprès conforme à la marche attristée, résignée et finalement tombante de sa pensée. Il aimait à employer ce rhythme de cinq vers de dix syllabes, depuis si cher à Lamartine, et qui n'avait qu'à peine été traité encore, soit au XVIIe siècle[146], soit même au XVIe. Sur les rimes, il a les idées les plus justes; il en aime la richesse, mais sans recherche opiniâtre: «Une affectation continue de rimes trop fortes et trop marquées donnerait, pense-t-il[147], une pesante uniformité à la chute de tous les vers.» On dirait qu'il entend de loin venir cette strophe magnifique et formidable, trop pareille au guerrier du Moyen Age qui marche tout armé et en qui tout sonne. En garde contre le relâchement de Voltaire, il est, lui, pour l'excellent goût de Racine et de Boileau, qui font naître une harmonie variée d'un adroit mélange de rimes, tantôt riches et tantôt exactes. André Chénier sur ce point ne pratique pas mieux.
[Note 145: L'idée en est prise d'une épigramme d'Archias de Mitylène, mais combien embellie!]
[Note 146: Je trouve, au XVIIe siècle, une pièce de vers dans ce rhythme, par un abbé de Villiers, Stances sur la Vieillesse (et tout à fait séniles), qu'on lit au tome II de la Continuation des Mémoires de Sallengre.]
[Note 147: Notes de l'Essai sur l'Homme.]
A Courbevoie, dans un petit cabinet au fond du grand, il y avait le boudoir du poëte, le lectulus des anciens: tout y était simple et brillant (simplex munditiis). Les murs se décoraient d'un lambris en bois des îles, espèce de luxe alors dans sa nouveauté. Une glace sans tain faisait porte au grand cabinet; la fenêtre donnait sur les jardins, et la vue libre allait à l'horizon saisir les flèches élancées de l'abbaye de Saint-Denis. En face d'un canapé, seul meuble du gracieux réduit, se trouvait un buste de Vénus: elle était là, l'antique et jeune déesse, pour sourire au nonchalant lecteur quand il posait son Horace au Donec gratus eram, quand il reprenait son Platon entr'ouvert à quelque page du Banquet. Or, une fois par semaine, le dimanche, M. de Fontanes avait à dîner l'Université, recteurs, conseillers, professeurs, et il faisait admirer sa vue, il ouvrait sans façon le pudique boudoir. Mais le buste de Vénus! et dans le cabinet d'un Grand-Maître! Quelques-uns, vieux ou jeunes, encore jansénistes ou déjà doctrinaires, se scandalisèrent tout bas, et on le lui redit. De là sa petite ode enchantée:
Loin de nous, Censeur hypocrite Qui blâmes nos ris ingénus! En vain le scrupule s'irrite, Dans ma retraite favorite, J'ai mis le buste de Vénus.
Je sais trop bien que la volage M'a sans retour abandonné; Il ne sied d'aimer qu'au bel âge; Au triste honneur de vivre en sage Mes cheveux blancs m'ont condamné.
Je vieillis; mais est-on blâmable D'égayer la fuite des ans? Vénus, sans loi rien n'est aimable; Viens de ta grâce inexprimable Embellir même le bon sens.
L'Illusion enchanteresse M'égare encor dans tes bosquets; Pourquoi rougir de mon ivresse? Jadis les Sages de la Grèce T'ont fait asseoir à leurs banquets.
Aux graves modes de ma lyre Mêle des tons moins sérieux; Phébus chante, et le Ciel admire; Mais, si tu daignes lui sourire, Il s'attendrit et chante mieux.
Inspire-moi ces vers qu'on aime, Qui, tels que toi, plaisent toujours; Répands-y le charme suprême Et des plaisirs, et des maux même, Que je t'ai dus dans mes beaux jours.
Ainsi, quand d'une fleur nouvelle, Vers le soir, l'éclat s'est flétri, Les airs parfumés autour d'elle Indiquent la place fidèle Où le matin elle a fleuri.
Nous saisissons sur le fait la contradiction naïve chez Fontanes: le lendemain de cette ode toute grecque, il retrouvait les tons chrétiens les plus sérieux, les mieux sentis, en déplorant avec M. de Bonald la Société sans Religion[148]. Je l'ai dit, l'épicurien dans le poëte était tout à côté du chrétien, et cela si naturellement, si bonnement! il y a en lui du La Fontaine. Ce cabinet favori nous représente bien sa double vue d'imagination: tout près le buste de Vénus, là-bas les clochers de Saint-Denis!
[Note 148: Cette belle ode, dans l'intention du poëte, devait être, en effet, dédiée à l'illustre penseur.]
Ce parfum de simplicité grecque, cet extrait de grâce, antique, qu'on respire dans quelques petites odes de Fontanes, le rapproche-t-il d'André Chénier? Ce dernier a, certes, plus de puissance et de hardiesse que Fontanes, plus de nouveauté dans son retour vers l'antique; il sait mieux la Grèce, et il la pratique plus avant dans ses vallons retirés ou sur ses sauvages sommets. Mais André Chénier, en sa fréquentation méditée, et jusqu'en sa plus libre et sa plus charmante allure, a du studieux à la fois et de l'étrange; il sait ce qu'il fait, et il le veut; son effort d'artiste se marque même dans son triomphe. Au contraire, dans le petit nombre de pièces par lesquelles il rappelle l'idée de la beauté grecque (les stances à une jeune Anglaise, l'ode à une jeune Beauté, au Buste de Vénus, au Pécheur), Fontanes n'a pas trace d'effort ni de ressouvenir; il a, comme dans la Grèce du meilleur temps, l'extrême simplicité de la ligne, l'oubli du tour, quelque chose d'exquis et en même temps d'infiniment léger dans le parfum. Par ces cinq ou six petites fleurs, il est attique comme sous Xénophon, et pas du tout d'Alexandrie. Si, dans la comparaison avec Chénier à l'endroit de la Grèce, Fontanes n'a que cet avantage, on en remarquera du moins la rare qualité. Il y a pourtant des endroits où il s'essaye directement, lui aussi, à l'imitation de la forme antique: il y réussit dans l'ode au jeune Pâtre, et dans quelques autres. Mais les habitudes du style poétique du XVIIIe et même du XVIIe siècle, familières à Fontanes, vont mal avec cette tournure hardie, avec ce relief heureux et rajeunissant, ici nécessaire, qu'André Chénier possède si bien et qu'atteignit même Ronsard.
Malgré tout, je veux citer comme un bel échantillon du succès de Fontanes dans cette inspiration directe et imprévue de l'antique à travers le plein goût de XVIIIe siècle, la fin d'une ode contre l'Inconstance, qu'une convenance rigoureuse a fait retrancher à sa place dans la série des oeuvres: Cette petite pièce est de 89. Le poëte se suppose dans la situation de Jupiter, qui, après maint volage égarement, revient toujours à Junon. En citant, je me place donc avec lui au pied de l'Ida, et le plus que je puis sous le nuage d'Homère:
Que l'homme est faible et volage! Je promets d'être constant, Et du noeud qui me rengage Je m'échappe au même instant!
Insensé, rougis de honte! Quels faux plaisirs t'ont flatté! Les jeux impurs d'Amathonte Ne sont pas la Volupté.
Cette Nymphe demi-nue En secret reçut le jour De la Pudeur ingénue Qu'un soir atteignit l'Amour...
Ce n'est point une Ménade Qui va, l'oeil étincelant, Des Faunes en embuscade Braver l'essaim pétulant.
C'est la vierge aimable et pure Qui, loin du jour ennemi, Laisse échapper sa ceinture Et ne cède qu'à demi.
Si quelquefois on l'offense, On la calme sans effort, Et sa facile indulgence Fait toujours grâce au remord...
Tu sais qu'un jour l'Immortelle Qu'Amour même seconda Vers son époux infidèle Descendit au mont Ida.
Jupiter la voit à peine, Que les désirs renaissants, Comme une flamme soudaine, Ont couru dans tous ses sens:
«Non, dit-il, jamais Europe, Lo, Léda, Sémélé, Cérès, Latone, Antiope, D'un tel feu ne m'ont brûlé!
«Viens...» Il se tait, elle hésite, Il la presse avec ardeur; Au Dieu qui la sollicite Elle oppose la pudeur.
Un nuage l'environne Et la cache à tous les yeux: De fleurs l'Ida se couronne, Junon cède au Roi des Dieux!
Leurs caresses s'entendirent, L'écho ne fut pas discret, Tous les antres les redirent Aux Nymphes de la forêt.
Soudain, pleurant leur outrage, Elles vont, d'un air confus, S'ensevelir sous l'ombrage De leurs bois les plus touffus.
La galanterie spirituelle et vive de Parny, et sa mythologie de Cythère, n'avaient guère accoutumé la muse légère du XVIIIe siècle à cette plénitude de ton, à cette richesse d'accent. Au sein d'un Zéphyr qui semblait sortir d'une toile de Watteau, on sent tout d'un coup une bouffée d'Homère:
De fleurs l'Ida se couronne, Junon cède au Roi des Dieux!
Fontanes avait aussi ses retours d'Hésiode: il vient de peindre la Vénus-Junon; il n'a pas moins rendu, dans un sentiment bien richement antique, la Vénus-Cérès, si l'on peut ainsi la nommer; c'est au huitième chant de la Grèce sauvée:
Salut, Cérès, salut! tu nous donnas des lois; Nos arts sont tes bienfaits: ton céleste génie Arracha nos aïeux au gland de Chaonie; Et la Religion, fille des immortels, Autour de ta charrue éleva ses autels. Par toi changea l'aspect de la nature entière. On dit que Jasion, tout couvert de poussière,
Premier des laboureurs, avec loi fut heureux: La hauteur des épis vous déroba tous deux; Et Plutus, qui se plaît dans les cités superbes, Naquit de vos amours sur un trône de gerbes.
Ce sont là de ces beautés primitives, abondantes, dignes d'Ascrée, comme Lucrèce les retrouvait dans ses plus beaux vers: l'image demi-nue conserve chasteté et grandeur.
Vers 1812, Fontanes vieillissant, et enfin résigné à vieillir, eut dans le talent un retour de séve verdissante et comme une seconde jeunesse:
Ce vent qui sur nos âmes passe Souffle à l'aurore, ou souffle tard.
Ces années du déclin de la vie lui furent des saisons de progrès poétique et de fertilité dans la production: signe certain d'une nature qui est forte à sa manière. Qu'on lise son ode sur la Vieillesse: il y a exprimé le sentiment d'une calme et fructueuse abondance dans une strophe toute pleine et comme toute savoureuse de cette douce maturité:
Le temps, mieux que la science, Nous instruit par ses leçons; Aux champs de l'expérience J'ai fait de riches moissons; Comme une plante tardive, Le bonheur ne se cultive Qu'en la saison du bon sens: Et, sous une main discrète, Il croîtra dans la retraite Que j'ornai pour mes vieux ans.
S'il n'a pas plus laissé, il en faut moins accuser sa facilité, au fond, qui était grande, que sa main trop discrète et sa vue des choses volontiers découragée. Ce qui met M. de Fontanes au-dessus et à part de cette époque littéraire de l'Empire, c'est moins la puissance que la qualité de son talent, surtout la qualité de son goût, de son esprit; et par là il était plus aisément retenu, dégoûté, qu'excité. On le voit exprimer en maint endroit le peu de cas qu'il faisait de la littérature qui l'environnait. Sous Napoléon, il regrette qu'il n'y ait eu que des Chérile comme sous Alexandre; sous les descendants de Henri IV, il regrette qu'il n'y ait plus, de Malherbe: cette plainte lui échappe une dernière fois dans sa dernière ode. Dans celle qu'il a expressément lancée contre la littérature de 1812, il ne trouve rien de mieux pour lui que d'être un Silius, c'est-à-dire un adorateur respectueux, et à distance, du culte virgilien et racinien qui se perd. Les soi-disant classiques et vengeurs du grand Siècle le suffoquent; Geoffroy, dans ses injures contre Voltaire et sa grossièreté foncière de cuistre, ne lui paraît, avec raison, qu'un violateur de plus. Cette idée de décadence, si habituelle et si essentielle chez lui, honore plus son goût qu'elle ne condamne sa sagacité; et si elle ne le rapproche pas précisément de la littérature qui a suivi, elle le sépare, avec distinction de celle d'alors, dans laquelle il n'excepté hautement que le chantre de Cymodocée.
Je ne puis m'empêcher, en cherchant dans notre histoire littéraire quelque rôle analogue au sien, de nommer d'abord le cardinal Du Perron. En effet, Du Perron aussi, poète d'une école finissante (de celle de Des Portes), eut le mérite et la générosité d'apprécier le chef naissant d'une école nouvelle, et, le premier, il introduisit Malherbe près de Henri IV. Bayle a appelé Du Perron le procureur-général du Parnasse de son temps, comme qui dirait aujourd'hui le maître des cérémonies de la littérature. Fontanes, dont on a dit quelque chose de pareil, lui ressemblait par son vif amour pour ce qu'on appelait encore tes Lettres, par sa bienveillance active qui le faisait promoteur des jeunes talents. C'est ainsi qu'il distingua avec bonheur et produisit la précocité brillante de M. Villemain. M. Guizot lui-même, qui commençait gravement à percer, lui dut sa première chaire [149]. Du Perron, comme Fontanes, était en son temps un oracle souvent cité, un poëte rare et plus regretté que lu; après avoir brillé par des essais trop épars, lui aussi il parut à un certain moment quitter la poésie pour les hautes dignités et la représentation officielle du goût à la cour. Il est vrai que Fontanes, Grand-Maître, n'écrivit pas de gros traités sur l'Eucharistie, et qu'il lui manque, pour plus de rapport avec Du Perron, d'avoir été cardinal comme l'abbé Maury. Celui-ci même semble s'être véritablement chargé de certains contrastes beaucoup moins dignes de ressemblance. Pourtant il y a cela encore entre l'hôte de Bagnolet et celui de Courbevoie, que la légèreté profane et connue de quelques-uns de leurs vers ne nuisit point à la chaleur de leurs manifestations chrétiennes et catholiques. Le cardinal Du Perron avait, dans sa jeunesse, écrit de tendres vers, tels que ceux-ci, à une infidèle:
M'appeler son triomphe et sa gloire mortelle, Et tant d'autres doux noms choisis pour m'obliger, Indignes de sortir d'un courage [150] fidèle, Où, si soudain après, l'oubli s'est vu loger!
Tu ne me verras plus baigner mon oeil de larmes Pour avoir éprouvé le feu de tes regards; Le temps contre tes traits me donnera des armes, Et l'absence et l'oubli reboucheront les dards.
Adieu, fertile esprit, source de mes complaintes, Adieu, charmes coulants dont j'étois enchanté: Contre le doux venin de ces caresses feintes Le souverain remède est l'incrédulité.
[Note 149: C'est ainsi encore qu'il poussa très-vivement, par un article au Journal de l'Empire (8 janvier 1806), et par ses éloges en tout lieu, au succès du début tout à fait distingué de M. Molé.]
[Note 150: Courage, coeur.]
Et le théologien vieilli, en les relisant avec pleurs, regrettait aussi, je le crains, la Déesse aux douces amertumes:
. . . . . Non est Dea nescia nostri Quae dulcem curis miscet amaritiem;
ce qui revient à l'ode de Fontanes:
Répands-y le charme suprême Et des plaisirs, et des maux même, Que je t'ai dus dans mes beaux jours.
Mais c'est bien assez pousser ce parallèle pour ceux qui ont un peu oublié Du Perron. Pour ceux qui s'en souviendraient trop, ne fermons pas sans rompre. Le Courbevoie de Fontanes se décorait de décence, s'ennoblissait par un certain air de voisinage avec le séjour de Rollin, par un certain culte purifiant des hôtes de Bâville, de Vignai et de Fresne.
Plus loin encore que Du Perron, et à l'extrémité de notre horizon littéraire, je ne fais qu'indiquer comme analogue de Fontanes pour cette manière de rôle intermédiaire, Mellin de Saint-Gelais, élégant et sobre poète, armé de goût, qui, le dernier de l'école de Marot, sut se faire respecter de celle de Ronsard, et se maintint dans un fort grand état de considération à la cour de Henri II.
M. Villemain, d'abord disciple de M. de Fontanes dans la critique qu'il devait bientôt rajeunir et renouveler, l'allait visiter quelquefois dans ces années 1812 et 1813. La chute désormais trop évidente de l'Empire, l'incertitude de ce qui suivrait, redoublaient dans l'âme de M. de Fontanes les tristesses et les rêveries du déclin:
Majoresque cadunt altis de montibus umbrae.
Sous le lent nuage sombre, l'entretien délicat et vif n'était que plus doux. M. de Fontanes avait souvent passé sa journée à relire quelque beau passage de Lucrèce et de Virgile; à noter sur les pages blanches intercalées dans chacun de ses volumes favoris quelques réflexions plutôt morales que philologiques, quelques essais de traduction fidèle: «J'ai travaillé ce matin, disait-il; ces vers de Virgile, vous savez:
Et varios ponit foetus autumnus, et alte Milis in apricis coquitur vindemia saxis;
«ces vers-là ne me plaisent pas dans Delille: les côtes vineuses, les grappes paresseuses; voici qui est mieux, je crois:
Et des derniers soleils la chaleur affaiblie Sur les coteaux voisins cuit la grappe amollie.»
Il cherchait par ces sons en i (cuit la grappe amollie) à rendre l'effet mûrissant des désinences en is du latin. Sa matinée s'était passée de la sorte sur cette douce note virgilienne, dans cet épicuréisme du goût. Ou bien, la serpe en main, soignant ses arbustes et ses fleurs, il avait peut-être redit, refait en vingt façons ces deux vers de sa Maison rustique:
L'enclos où la serpette arrondit le pommier, Où la treille en grimpant rit aux yeux du fermier;
et ce dernier vers enfin, avec ses r si bien redoublés et rapprochés, lui avait, à son gré, paru sourire.
Ou encore, dans ce verger baigné de la Seine, au bruit de la vague expirante, il avait exprimé amoureusement, comme d'un seul soupir, la muse de l'antique idylle, Enflant près de l'Alphée une flûte docile; et ce doux souffle divinement trouvé lui avait empli l'âme et l'oreille presque tout un jour, comme tel vers du Lutrin à Boileau [151].
[Note 151: On peut dire de ces vers, comme de tant de vers bien frappés de Boileau, ce que Fontanes a dit lui-même quelque part dans son Commentaire (imprimé) sur J.-B. Rousseau: «Il n'y a pas là ce qu'on «appelle proprement harmonie imitative; mais il existe un rapport très-sensible entre le choix des expressions et le caractère de l'image.» On confond un peu tout cela maintenant.]
Insensiblement on parlait des choses publiques. M. Villemain avait été chargé d'un Éloge de Duroc qui devait le produire près de l'Empereur. Il s'y trouvait un portrait de l'aide de camp, piquant, rapide, brillamment enlevé; l'autre jour le délicieux causeur, avec une pointe de raillerie, nous le récitait encore; rien que ce portrait-là portait avec lui toute une fortune sous l'Empire; mais y avait-il encore un Empire? Et si M. Villemain, qui déjà, dans sa curiosité éveillée, lisait Pitt, Fox, venait à en parler, et se rejetait à l'espoir d'un gouvernement libre et débattu, comme en Angleterre: «Allons, allons, lui disait M. de Fontanes, vous vous gâterez le goût avec toutes ces lectures. Que feriez-vous sous un gouvernement représentatif? Bédoch vous passerait!» Mot charmant, dont une moitié au moins reste plus vraie qu'on n'ose le dire! N'est-ce pas surtout dans les gouvernements de majorité, si excellents à la longue pour les garanties et les intérêts, que le goût souffre et que les délicats sont malheureux?
La parole vive, spirituelle, brillante, y a son jeu, son succès, je le sais bien; mais, tout à côté, la parole pesante y a son poids. Qu'y faire? On ne peut tout unir. On avance beaucoup sur plusieurs points, on perd sur un autre; l'utile dominant se passe aisément du fin, et le Bédoch (puisque Bédoch il y a) ne se marie que de loin avec le Louis