I
La poésie grecque, qui commence avec Homère, et qui ouvre par lui sa longue période de gloire, semble la clore avec Théocrite; elle se trouve ainsi comme encadrée entre la grandeur et la grâce, et celle-ci, pour en être à faire les honneurs de la sortie, n'a rien perdu de son entière et suprême fraîcheur. Elle n'a jamais paru plus jeune, et a rassemblé une dernière fois tous ses dons. Après Théocrite, il y aura encore en Grèce d'agréables poëtes; il n'y en aura plus de grands. «La lie même de la littérature des Grecs dans sa vieillesse offre un résidu délicat;» c'est ce qu'on peut dire avec M. Joubert des poëtes d'anthologie qui suivent. Mais Théocrite appartient encore à la grande famille; il en est par son originalité, par son éclat, par la douceur et la largeur de ses pinceaux. Les suffrages de la postérité l'ont constamment maintenu à son rang, et rien ne l'en a pu faire descendre. A un certain moment, les mêmes gens d'esprit qui s'attaquaient à Homère se sont attaqués à Théocrite. Tandis que Perrault prenait à partie l'Iliade, Fontenelle faisait le procès aux Idylles; il n'y a pas mieux réussi. C'est toujours un étonnement pour moi, je l'avoue, de voir qu'un esprit aussi supérieur que Fontenelle n'ait pas mieux compris, tout berger normand qu'il était, qu'en ce parallèle des anciens et des modernes il y avait des genres dans lesquels les anciens devaient presque nécessairement avoir la prééminence, quelle que fût la revanche des modernes sur d'autres points. Lui qui a si ingénieusement et si justement comparé la suite des âges et des siècles à la vie d'un seul homme, lequel, existant depuis le commencement du monde jusqu'à présent, aurait eu son enfance, sa jeunesse, sa maturité, comment n'a-t-il pas reconnu que cet âge de jeunesse qu'il rejetait dans le passé était en effet le plus propre à un certain épanouissement naturel et riant, dont l'à-propos ne se retrouve plus? Un vieux poëte du seizième siècle (Pontus de Thyard), ayant à définir les Grâces, l'a fait en des termes qui reviennent singulièrement à ma pensée: «Des trois Grâces, dit-il, la première étoit nommée Aglaé, la seconde Thalie, et la tierce, Euphrosyne. Aglaé signifie splendeur, qu'il faut entendre pour celle grâce d'entendement qui consiste au lustre de vérité et de vertu. Thalie signifie la verde, agréable et gentille beauté: à savoir celle des linéaments bien conduits et des traits, desquels la verde jeunesse est coutumière de plaire. Euphrosyne est la joie que nous cause la pure délectation de la voix musicale et harmonieuse.» Sans insister sur les distinctions un peu platoniques du vieil auteur, il me suffit des traductions vives qu'il emploie pour éclairer la discussion même. Car cette Thalie, comme il l'appelle, cette verte et agréable beauté de la muse pastorale, à quel âge du monde ira-t-on la demander, si ce n'est à sa jeunesse? et Théocrite nous représente bien cette jeunesse finissante, qui se retourne une dernière fois et ressaisit comme d'un coup d'oeil tous ses charmes avant de s'en détacher. Fontenelle a beau définir la maturité actuelle du monde une virilité sans vieillesse, et dans laquelle l'homme sera toujours également capable des choses auxquelles sa jeunesse était propre, il est bien clair que cette capacité s'applique peu aux sentiments, et que rien de tout ce qu'il y a de solide ou de raffiné dans l'homme moderne ne saurait lui rendre une certaine fleur. Ajoutons que, tout en faisant la guerre à Théocrite contre ceux qu'il appelait les savants, et qui, dans ce cas-ci, n'étaient pas autres que les gens de goût, Fontenelle lui-même semble reconnaître son impuissance, et il rend les armes lorsqu'il dit: «Quoi qu'il en soit, je vois que toute leur faveur est pour Théocrite, et qu'ils ont résolu qu'il serait le prince des poëtes bucoliques.» Ils l'ont résolu en effet, et, comme quiconque remonte sincèrement à la source est aussitôt de leur sentiment, l'arrêt toujours rajeuni ne saurait manquer de vivre[1].
L'idylle n'est pas un genre qui puisse indifféremment venir en tout temps et partout; il y faut une part de naturel, même quand l'art doit s'en mêler. Théocrite n'était plus sans doute dans cet état d'innocence et de naïveté dont il nous a reproduit plus d'un tableau; il venait à la fin d'une littérature très-cultivée; il vivait, dit-on, à la cour des rois. Pourtant, dans cette Sicile heureuse, bien que tant de fois bouleversée, il avait été témoin d'une vie réellement pastorale; il avait, dans sa jeunesse, entendu de vrais chants qu'accompagnait la flûte de vrais bergers, et il n'en fallut pas davantage à son génie inventif pour saisir l'occasion d'une poésie neuve. Théocrite était, par rapport aux choses qu'il représentait, dans cette condition de demi-vérité qui est peut-être la plus favorable à l'imagination. Celle-ci alors, en effet, a de quoi s'appuyer et à la fois de quoi jouer librement; elle atteint au réel, et tour à tour se tient à distance; elle serre de près le détail, et elle met à l'ensemble la perspective. Ainsi l'on peut se figurer le poëte syracusain copiant, inventant avec mesure, usant des beaux cadres tout trouvés que lui fournissaient le paysage et l'horizon des mers, attentif aux moindres motifs rustiques, sachant les combiner et les achever, même lorsqu'il n'a l'air que de les redire. De la sorte il put plaire diversement à ceux de Sicile et à ceux d'Alexandrie, demeurer vrai pour les uns et paraître tout nouveau aux autres. En France, l'idylle bucolique, est-il besoin de le remarquer? fut toute factice et artificielle; elle n'eut pied nulle part: nous n'avons pas de bergers, de bergers qui chantent. Les Romains eux-mêmes, si l'on excepte la grande Grèce, ne paraissent guère avoir été enclins à cette branche de poésie; et lorsque Virgile l'importa chez eux, ce ne fut pas sans quelques-uns des inconvénients bien sensibles d'un genre déjà artificiel. Les vieux Romains étaient rustiques et amateurs de la campagne; mais ils l'étaient en agriculteurs, non en bergers. Les Curius et les Camille tenaient la main à la charrue. Or, la charrue va mal avec la flûte; les doigts qui ont le cal ne sont pas légers. Lorsqu'il arrive une fois à Théocrite d'introduire un moissonneur amoureux, il a soin de nous montrer son camarade qui le raille d'importance; et, à la chanson langoureuse du premier, le vaillant compagnon oppose des couplets à Cérès pleins de vigueur et de préceptes, et capables de réjouir le coeur de Caton l'Ancien. Voilà quelle eût été tout au plus l'idylle naturelle des Romains. Mais, à quoi bon la chercher ailleurs? leur véritable idylle originale, nous la possédons; ce sont proprement les Géorgiques. Cette admirable terminaison du chant second, qui exprime la vie des antiques Sabins, leur labeur opiniâtre durant l'année, leurs jeux aux jours de fête, jeux rudes encore et aguerrissants:
Corporaque agresti nudant praedura palaestra;
telle est la franche nature romaine primitive dans tout son contraste avec les loisirs et les passe-temps gracieux des chevriers de Sicile. Quoique Théocrite ait certainement embelli ses sujets, il travaillait en quelque sorte sur une matière plus fine, plus déliée, et qui prêtait du moins à cette mise en oeuvre. Ce Daphnis qu'il célèbre sans cesse, et qui apparaît comme l'inventeur à demi divin du criant bucolique, nous figure le génie même d'une race douée de légèreté, d'allégresse et de mélodie. Il n'y eut pas ombre de Daphnis à l'entour de Cincinnatus. Il semble plutôt que l'antique esprit d'Hésiode, esprit grave, religieux, positif, tout nourri de bon sens et d'apologues, ait passé de bonne heure dans la forte Étrurie, et que de ce côté il ait fait longtemps la seule part de poétique héritage.
[Note 1: Voltaire, avec sa promptitude de goût, ne s'y est pas trompé, et il dit dans une lettre: «Ce Théocrite, à mon sens, était supérieur à Virgile en fait d'églogue.»]
On sait peu de chose de la vie de Théocrite. Il était né à Syracuse. On calcule que la date de sa naissance peut tomber vers l'année 300 ou 305 avant Jésus-Christ. Il alla, jeune, étudier dans l'île de Cos, sous l'illustre poëte Philétas, qui, tout l'indique, était dans l'élégie ce que Théocrite est devenu dans l'idylle, et qui tenait la palme entre tous. Auprès de Philétas étudiait aussi le fils de Ptolémée Lagus, qui allait régner bientôt sous le nom de Philadelphe. Il était du même âge que Théocrite, et un peu plus jeune peut-être. Y eut-il là entre le jeune prince et le poëte une de ces confraternités d'études aussi puissantes dans l'antiquité que dans les temps modernes? M. Adert, dans une thèse sur Théocrite, que j'ai sous les yeux, l'a ingénieusement conjecturé, et a fait valoir ces circonstances. Au sortir de là, on perd de vue le poëte. Alla-t-il tout d'abord à Alexandrie, comme de doctes éditeurs l'ont pensé? On voit qu'à un certain moment, revenu en Sicile, il songea pour sa fortune à se tourner vers Hiéron de Syracuse. La pièce qui porte cette adresse, très-belle, mais assez amère, et où il exprime ses plaintes encore plus que ses espérances, semble prouver qu'il n'avait guère prospéré dans l'intervalle, et que la confraternité d'études avec Ptolémée Philadelphe ne lui avait pas beaucoup profité. En tira-t-il meilleur parti plus tard, lorsqu'il alla ou retourna à Alexandrie? Est-il même besoin de supposer qu'il y retourna, si l'on admet qu'il y était déjà allé au sortir de l'île de Cos? On n'a sur tout cela que des conjectures déduites à grand-peine de quelques passages de ses vers, et sur lesquelles les critiques sont loin de tomber d'accord. Sortons vite de ce dédale, qui n'est pas fait pour nous. Les poésies de Théocrite, qui avaient couru de son vivant, furent réunies pour la première fois, quelque temps après lui, par un grammairien du nom d'Artémidore, qui lui rendit, toute proportion gardée, le même service qu'Aristarque rendit à Homère. Cet Artémidore mit en tête de son édition un distique qui disait: «Les Muses bucoliques étaient autrefois errantes; les voilà maintenant toutes ensemble d'une même étable, d'un même troupeau.» On est tenté de se demander déjà, d'après l'inscription, si cette première édition était tout authentique, et sans mélange de pièces étrangères à Théocrite. Quand on fait rentrer ainsi à l'étable génisses ou chèvres depuis longtemps éparses à la ronde, on court risque d'en prendre par mégarde quelques-unes au voisin. Et depuis lors le troupeau ne s'est-il pas grossi encore, selon l'habitude facile de prêter au riche et de gratifier le puissant? Ce qui frappe à une simple lecture dans le recueil des trente pièces attribuées à Théocrite (je ne parle pas des petites épigrammes de la fin), c'est qu'il n'y a guère que la première moitié qui appartienne au genre bucolique pur, et qui justifie entièrement l'idée d'originalité attachée au nom du poëte. On ne peut s'empêcher non plus de remarquer que les scholies ou commentaires qu'on possède, et qui ont été compilés d'après les plus anciens grammairiens, nous abandonnent et, en quelque sorte, expirent vers le milieu du recueil, comme si ces anciens commentateurs n'avaient cru marcher avec le vrai Théocrite que jusque-là. On a soulevé et discuté toutes ces questions, on a trouvé des réponses. Mais, dans l'état actuel de la critique, et à moins de découverte de quelque manuscrit qui soit, par rapport à Théocrite, ce que le manuscrit découvert par Villoison a été pour Homère, il n'y a guère moyen de résoudre ces doutes inévitables. Ce qui demeure certain, c'est que jusque dans les dernières pièces du recueil, il y en a au moins quelques-unes encore du poëte, et que la plupart ne sont pas indignes de lui. Jouissons donc, sans tant de retard, de l'oeuvre elle-même. Pour plus de netteté, nous diviserons notre examen en trois parts: 1° nous parcourrons les pièces purement pastorales, celles qui nous manifestent Théocrite comme le maître incomparable du genre; 2° nous insisterons sur quelques morceaux plus élégiaques qu'idylliques, mais d'une extrême beauté, tels que la Magicienne, le Cyclope, et dans lesquels Théocrite s'est placé au premier rang parmi les peintres de la passion; 3° enfin, si nous voulions être complet, nous aurions à dire quelque chose des pièces de divers genres, héroïques, épiques, satiriques, dont quelques-unes (comme les Syracusaines), moins originales peut-être au temps de Théocrite, sont pour nous des plus neuves et nous rendent des tableaux de moeurs au naturel. Voilà un bien grand cadre que nous nous traçons. Les premières parties, faut-il l'avouer? sont celles qui nous attirent le plus et les seules qui nous semblent peut-être à notre portée: c'est par là que nous commencerons, dussions-nous faire comme les anciens scholiastes eux-mêmes et nous arrêter à moitié chemin.
Les pièces pastorales, qui se présentent les premières et les plus originales du recueil de Théocrite, sont à la fois d'une variété qui ne laisse rien à désirer. On peut dire à la lettre de la flûte du poëte, comme il le dit volontiers du syrinx de ses bergers, que c'est une flûte à neuf voix; tous les tons s'y trouvent[2]. La première idylle, par exemple, est du ton plein et moyen de la poésie bucolique. D'autres idylles montent ou descendent: la quatrième, par exemple, entre Battus et Corydon, n'est réellement pas un chant, et n'offre qu'une causerie fredonnée à peine, un peu maigre et agreste de propos, et très-voisine de la prose. Tout à côté, la dispute du chevrier et du berger, Comatas et Lacon, a comme trait dominant la note aigre, stridente, que racheté aussitôt après la charmante mélodie des deux jeunes bouviers adolescents, Damoetas et Daphnis, qui semblent chanter à l'unisson. Mais ce qu'il y a de plus pur, de plus chaste et de plus suave dans cette flûte aux neuf voix, me paraît sans contredit l'adorable idylle entre les deux enfants, Daphnis et Ménalcas, de même que le morceau où ce ton monte, éclate et se déploie avec le plus de plénitude et de richesse, est l'admirable chant des Thalysies ou Fêtes de Cérès, et la description qui le couronne. Nous ne saurions tout parcourir en détail de ces divers tons; nous en toucherons pourtant quelques-uns.
[Note 2: Voir, dans le joli roman de Daphnis et Chloé (liv. II), l'endroit où le bon Philétas montre aux beaux enfants tout l'artifice du syrinx.]
L'idylle première pose tout d'abord la scène, et retrace, vivement aux yeux l'ensemble du paysage qui va être le théâtre habituel de ces luttes pastorales. Dès le premier vers, on entend le bruissement du pin qui chante près des sources: le berger Thyrsis, s'adressant à un chevrier dont on ne dit pas le nom, l'engage aussi à chanter. On est au milieu du jour; Thyrsis lui montre un tertre abrité, en le lui décrivant, et l'invite à s'y asseoir, tandis que lui il aura soin du troupeau. Mais le chevrier lui explique (ce que le pasteur de brebis ne sait pas) qu'il craindrait de réveiller le dieu Pan, qui a coutume de dormir à cette heure du jour; il lui indique de préférence un autre lieu ombragé, où président des dieux plus indulgents, Priape et les Nymphes des fontaines; et à son tour il le prie de chanter. Ces images de lieux sont à la fois grandes et distinctes. On sent, même avec une oreille à demi profane, combien dans ce dialecte dorien l'ouverture des sons se prête à peindre largement les perspectives de la nature. Ce dialecte est grandiose et sonore; il est plein; il réfléchit la verdure, le calme, la fraîcheur, le vaste de l'étendue, l'éclat de la lumière. «Je ne comprends pas de peinture, a dit un grand écrivain qui est peintre lui-même, s'il n'y a de la lumière et du soleil.» Le dialecte dorien chez Théocrite, et dès la première idylle, répond à ce soleil, à cette lumière. Si je voulais donner idée de l'impression que j'en reçois, je n'aurais qu'à rappeler ce vers de Virgile:
Pascitur in magna silva formosa juvenca;
et cet autre vers de Lucrèce:
Per loca pastorum deserta atque otia dia.
La première partie de cette idylle est donc toute calme et riante: pour mieux décider Thyrsis à chanter les couplets qu'il lui demande, le chevrier lui offre une coupe dont il lui fait une ravissante description, et il y complète par les paroles l'intention des ciselures; puis il finit par cette réflexion mélancolique, qui sert comme de transition au chant funèbre de la seconde partie: «Allons, chante, ô mon bon! car ton chant, tu ne l'emporteras pas dans l'Érèbe, qui fait tout oublier.» Suivent les couplets où Thyrsis déplore la mort de Daphnis, de ce premier chantre pastoral qui mourut victime, comme Hippolyte, de la vengeance de Vénus. On retrouve là tant d'images prodiguées et usées depuis, mais qui s'y rencontrent toutes fraîches et à leur source. Les imprécations du mourant contre Vénus, qui est accourue en personne pour jouir de son agonie, exhalent l'énergique passion. De même qu'Hippolyte expirant n'a recours qu'à Diane, c'est vers Pan que Daphnis se tourne à sa dernière heure, et il ne veut remettre sa flûte à l'haleine de miel à personne autre qu'à lui.
Hommes et poëtes, ne sommes-nous pas tous plus ou moins comme le Daphnis de l'idylle, qui, en mourant, ne veut rendre sa flûte qu'au dieu, et qui crie aux ronces de donner des violettes, au genévrier de porter le narcisse, et au monde entier d'aller sens dessus dessous, parce que lui-même il s'en va? Après moi le déluge! Les Grecs disaient: Après moi l'incendie! Et si nous n'y prenons garde, non-seulement nous sommes tentés de le souhaiter, mais nous finissons presque par le croire: le monde saurait-il aller sans nous? Plus on porte vivant au dedans de soi le sentiment de poétique immortalité, plus on est prêt à se révolter contre cette insensibilité de la nature, et contre cette immortalité suprême qui la laisse indifférente à notre départ, et aussi belle, aussi jeune après nous que devant. Bien des poëtes modernes ont rendu ce déchirant contraste: les anciens, sous d'autres formes, arrivaient aux mêmes pensées.
La première idylle, on l'entrevoit par le peu que nous avons dit, à la fois douce et grave, et composée avec art, mérite le rang qu'elle occupe en tête du recueil; un ancien a eu raison de dire qu'elle justifie ce mot de Pindare: «A l'entrée de chaque oeuvre, il faut placer une figure qui brille de loin.»
Si je pouvais me donner toute carrière[3], j'aurais peine à ne pas aller droit, comme la chèvre, aux parties scabreuses et, pour ainsi dire, aux endroits escarpes de Théocrite, à cette idylle quatrième, par exemple, qui semblait si peu en être une aux yeux de Fontenelle, et dont le trait le plus saillant vers la fin est une épine que l'un des interlocuteurs s'enfonce dans le pied, et que l'autre lui retire. J'en donnerais la traduction mot à mot, en tâchant d'en faire saisir le parfum champêtre et comme l'odeur de bruyère qui court à travers ces propos familiers et simples. Puis je traduirais en regard (car ces premières idylles de Théocrite se correspondent, se corrigent et se rejoignent exactement l'une l'autre comme les tuyaux du syrinx, et c'est déjà être infidèle que d'en détacher une ou deux isolément), je traduirais, dis-je, en entier l'idylle sixième, toute poétique, et dans laquelle les deux bouviers adolescents ou pubères à peine, Damoetas et Daphnis, se mettent à chanter les agaceries de la nymphe Galatée, qui jette des pommes au troupeau et au chien de Polyphème, et les coquetteries du cyclope, qui fait semblant à son tour de ne la point voir. Ici ce n'est pas derrière les saules que fuit Galatée, comme chez Virgile, c'est dans la mer qu'elle se replonge, en nymphe qu'elle est; et la belle vague, apaisant son bouillonnement, la laisse voir à la nage sur la grève: le chien est là qui regarde vers la mer en aboyant. Après l'idylle quatrième, qui était un peu maigre, après l'idylle cinquième, qui était surtout piquante et querelleuse, rien ne repose et n'enchante comme cette manière de symphonie aimable entre les deux chanteurs unis, dont aucun n'est vainqueur, dont aucun n'est vaincu.
[Note 3: C'était pour le Journal des Débats que j'écrivais ces articles, et je m'y sentais un peu à l'étroit.]
J'allais dire que rien n'égale cette grâce de la sixième idylle, mais Théocrite lui-même l'a surpassée. La huitième idylle, entre les deux enfants, Daphnis et Ménalcas, est peut-être la plus caractéristique du genre pastoral pur, la plus véritablement charmante, la plus simple et la plus innocente aussi, placée aux limites de l'enfance et de l'adolescence. Nulle églogue ne respire davantage la félicité de la campagne, l'abandon et la joie facile; il s'y mêle la plus naïve rougeur d'enfant et les premiers troubles de la pudeur. C'est l'enfance de l'Orphée des bergers que le poëte s'est complu à peindre: il y a du Raphaël dans ce tableau. Virgile en a rendu quantité de traits délicats, non pas tous cependant.
Daphnis, l'aimable bouvier (cette qualité de pasteur de boeufs était la plus considérée entre toutes celles des autres conducteurs de troupeaux) se rencontre avec Ménalcas, qui fait paître ses brebis aux flancs des montagnes. Tous deux en sont à leur premier blond duvet, tous deux achèvent leur enfance, tous deux habiles à la flûte, tous deux au chant. Le petit Ménalcas commence, et lance à l'autre un défi:«Daphnis, surveillant de boeufs mugissants, veux-tu me chanter quelque chose? Je dis que je te vaincrai tant que je voudrai moi-même en chantant.» Daphnis lui répond dans le même tour et sur les mêmes cadences: «Pasteur de laineuses brebis, flûteur Ménalcas, tu ne me vaincras jamais, même quand tu chanterais à en mourir.» Remarquez bien qu'il n'y a pas ce mot de mourir dans le texte; un tel mot de malheur ferait tache, et les Grecs s'en gardaient soigneusement. Je rends le sens, je presse la nuance, et j'avertis que ce n'est pas tout. Les traits qui suivent nous sont connus par Virgile, qui les a semés en plus d'une églogue; mais ici ils se tiennent, ils se rapportent à l'ensemble des personnages, et leur donnent de la réalité jusque dans l'idéal; c'est le caractère constant de Théocrite. Ménalcas demande quel prix on déposera pour le vainqueur: Daphnis propose un petit veau contre un agneau déjà grand. Ménalcas, qui n'est ni si libre ni si noble que son ami, répond qu'il ne déposera pas un agneau, parce qu'il a un père et une mère difficiles qui comptent tout le troupeau chaque soir. Notez encore qu'il n'est pas indifférent chez Théocrite que ce trait se trouve dans la bouche de Ménalcas ou dans celle de Daphnis: de la part de ce dernier, c'eût été un vrai coutre-sens; jamais le poëte n'aurait eu l'idée d'attribuer cette réponse naïve, mais gênée, à l'enfant à demi divin qui va devenir le premier des pasteurs. Je m'efforce de faire sentir comme tout est réel, reconnaissable et distinct là où l'on serait tenté de ne voir, d'après les imitations, que des images gracieuses et pastorales assez indifféremment semées.
Ménalcas propose alors pour prix un syrinx de sa façon, qu'il décrit. Daphnis répond en reprenant et jouant sur les mêmes termes: «Et moi aussi j'ai une flûte à neuf voix, enduite de cire blanche en haut comme en bas; je l'ai construite tout dernièrement, et j'ai même encore mal à ce doigt, parce que le roseau, s'étant fendu, m'a coupé. Mais qui est-ce qui nous jugera? qui est-ce qui sera notre auditeur?»--«Si nous appelions, répond Ménalcas, ce chevrier dont là-bas, près des chevreaux, le chien blanc aboie?» Tous deux se mettent à le crier; le chevrier arrive, et la lutte commence.
On peut dire qu'un seul et même motif règne à travers tout ce chant et en fait le dessin. Ménalcas, qui a provoqué, donne le thème; Daphnis le reprend, le varie, l'embellit, et en tire de nouvelles douceurs. Il tombe en cadence, non pas juste dans les mêmes traces, mais tout à côté, de manière à faire la plus gracieuse alternance. Je ne puis qu'essayer de quelques couplets. C'est Ménalcas qui parle: «Vallons et vous, fleuves, descendance divine, si jamais le flûteur Ménalcas vous a chanté quelque air agréé, faites-lui paître de toute votre âme ses petites brebis; et si Daphnis survient amenant ses tendres génisses, qu'il ne soit pas plus mal traité.» Daphnis aussitôt répond sur les mêmes idées, sur le même rhythme, il renchérit gaiement; mais ses vers enchanteurs, s'ils l'emportent sur ceux de l'autre, le doivent surtout à l'harmonie, et cette supériorité fugitive ne se saurait rendre: «Fontaines et plantes, doux jet de la terre, si Daphnis vous joue de ses airs à l'égal des jeunes rossignols, engraissez-lui ce cher troupeau; et si Ménalcas amène par ici le sien, ne lui ménagez pas votre abondance.» C'est ainsi entre ces aimables enfants, tant que dure le combat, un échange et un entrelacement de toute sorte de bon vouloir et de bonne grâce. Tout enfants qu'ils sont encore, ils parlent d'amour, non pour l'avoir senti autrement qu'on peut le sentir à douze ou treize ans; ils en parlent toutefois à ravir, soit par ouï-dire et sur parole, soit par un précoce instinct. Ménalcas le premier jette ce ravissant couplet: «Partout le printemps, partout de frais pâturages, partout les mamelles se gonflent de lait, et les petits se nourrissent, là où la belle enfant porte ses pas. Mais si elle se retire, et le berger aussitôt se sèche, et les herbes aussi.» J'avoue qu'ici Ménalcas me paraît supérieur, et que l'autre, dans la réplique qui suit, a beau renchérir, il ne l'atteint pas. Mais bientôt Daphnis reprend l'avantage, et le seul couplet que voici serait assez pour lui assurer le triomphe: «Je ne souhaite point d'avoir la terre de Pélops, je ne souhaite point d'avoir des talents d'or, ni de courir plus vite que les vents; mais, sous cette roche que voilà, je chanterai t'ayant entre mes bras, regardant nos deux troupeaux confondus, et devant nous la mer de Sicile!» Voilà ce que j'appelle le Raphaël dans Théocrite: trois lignes simples, et l'horizon bleu qui couronne tout.
La traduction même que j'ai donnée est bien impuissante; car dans le dernier vers du poète, grâce à l'heureuse liaison des mots, c'est à la fois le troupeau qui descend vers la mer de Sicile, et le regard du berger qui s'y dirige insensiblement; tout cela est dit ensemble: tout va d'un même mouvement vers cette mer et s'y confond.
Il n'y a plus après cela qu'à glaner deux ou trois jolis passages encore. Ménalcas, qui vient de gronder son chien endormi, dit à ses brebis, avec ce naturel de langage qui anime toute chose: «Les brebis, ne soyez point paresseuses, vous autres, à vous rassasier d'herbe tendre; vous n'aurez pas grand'peine pour la faire repousser de nouveau.»--Daphnis, à l'une de ses répliques d'amour, dira: «Et moi aussi, hier, une jeune fille aux sourcils joints, me voyant du bord de l'antre passer tout le long avec mes génisses, se mit à dire: «Qu'il est beau! qu'il est beau!» Malgré cela, je ne lui répondis pas une parole amère; mais, baissant les yeux à terre, j'allai mon chemin.» Ici l'enfant rentre bien dans son rôle; il parle avec sa pudeur ingénue et encore sauvage, considérant cette parole flatteuse de la jeune fille comme une manière d'offense. Le moment où Daphnis obtient le prix, et où le chevrier le déclare vainqueur, est une fin délicieuse, et qui achève le tableau: «L'enfant bondit et battit des mains de joie d'avoir vaincu, comme un faon de biche qui bondirait vers sa mère; mais l'autre se consuma et eut le coeur bouleversé de chagrin, comme une jeune épousée s'affligerait à l'heure du mariage. Et depuis ce moment Daphnis devint le premier des pasteurs, et, à peine à la fleur de la jeunesse, il épousa la nymphe Naïs.»
Ainsi, jusqu'au bout, est observé le ton des âges, et les couleurs pudiques terminent comme elles ont commencé. A propos de cette image du petit Ménalcas qui se dévore de honte d'avoir été vaincu, et que le poète compare à la jeune vierge pleurant sur son hyménée, il faut se rappeler cet admirable cri de Sapho, par lequel une nouvelle mariée s'adresse à Diane, la déesse virginale: «Déesse, déesse, tu me fuis! pour combien de temps?--Je ne reviendrai plus jamais vers toi, jamais plus!»
Pour ceux maintenant qui s'empresseraient de conclure que Théocrite n'est un poëte supérieur que quand il est aimable et riant, et qu'il excelle surtout à mettre en scène de charmants petits bergers, il est temps d'en venir à la plus riche et à la plus opulente de ses pièces, à la reine des Églogues, aux Thalysies.