‹ Portraits littéraires, Tome IIIChapitre 3 sur 26 · II

II

Les Thalysies, comme qui dirait fêtes verdoyantes, se célébraient en l'honneur de Cérès après la récolte. L'idylle qui en est le tableau se rapporte au séjour de Théocrite dans l'île de Cos; c'est un souvenir de ses années de jeunesse et de florissant bonheur qu'il veut consacrer, et qu'il dédie à ses amis, à ses hôtes. La plénitude de la vie, la fraîcheur des amitiés premières, l'essor des espérances poétiques qu'anime et couronne déjà le premier rayon de la gloire, ces vives sources d'inspiration s'y jouent au sein d'une nature radieuse et féconde dont l'hymne grandiose finit par tout dominer. On sait bien peu de la vie de Théocrite; mais cette pièce en dit beaucoup sur ses impressions et ses sentiments. Elle nous le montre au plus beau moment du voyage, à son plus haut soleil du matin, au midi de l'été et de la journée, dans la fleur entière d'un talent et d'un coeur déjà épanouis. Bien des poëtes pourraient lui envier de n'être ainsi connu que dans son meilleur jour et à travers l'idéal même qu'il s'est donné. Les anciens, s'ils ont eu à subir bien des outrages du temps, lui ont dû cet avantage du moins d'échapper à l'analyse de la curiosité biographique. Ceux qu'a épargnés et laissés debout le grand naufrage ne nous apparaissent de loin qu'avec la beauté de l'attitude.

Suivons donc, autant que nous le pourrons, le poëte dans sa marche printanière, et attachons-nous, chemin faisant, à faire sentir ce que nous ne rendrons pas.--«C'était le temps, dit-il, que moi et Eucrite nous allions de la ville vers le fleuve Halès, et en tiers avec nous était Amyntas; car Phrasidame et Antigènes célébraient les fêtes de Cérès,--deux enfants de Lycopée, de vieille et haute souche s'il en fut jamais.» Ici le poëte entre dans quelques détails généalogiques et mythologiques en l'honneur de ses amis. Ces détails mêmes, relatifs à un ancêtre illustre qui fit jaillir de terre une fontaine, ne sortent pas du ton, et la description des ormes et peupliers, accompagnement naturel de cette fontaine, jette tout d'abord de l'ombre.--«Nous n'avions pas encore achevé, poursuit-il, la moitié du chemin, et le tombeau de Brasilas ne nous apparaissait pas encore, que nous rencontrâmes un voyageur de bonne race qui allait toujours en compagnie des Muses, Lycidas de Crète, c'était son nom; il était chevrier, et on ne pouvait s'y méprendre en le voyant.» Suit un compte minutieux de l'accoutrement du personnage; car, comme ce chevrier cette fois n'en est pas un, et que c'est un poète déguisé sous ce nom, Théocrite prend peine à soigner le costume et à le faire paraître vraisemblable: «De ses épaules pendait une blonde peau de bouc à longs poils, qui sentait encore la présure; autour de sa poitrine un vieux manteau se serrait d'un large baudrier, et de sa droite il tenait un bâton recourbé d'olivier sauvage. Et doucement il me dit, en montrant les dents, d'un regard souriant, et le rire jouait sur sa lèvre.»

Au sujet de cette peau qui sent encore la présure, et que je n'ai pas voulu dérober par fausse bienséance, on remarquera que ce sont là des circonstances qui plaisaient aux anciens, bien loin de leur répugner; ils les recherchaient plutôt volontiers. Ici le poëte fait allusion, comme on voit, aux fromages et à la substance aigrelette qui sert à cailler le lait: il en reste aisément une odeur au vêtement rustique où l'on s'essuie. Ces menues particularités, jetées en passant, donnent au récit un air parfait de vérité. Il est manifeste d'ailleurs que, sauf le costume, ce personnage de Lycidas n'est pas une invention, et que le poëte, en insistant sur cette physionomie à la fois avenante et railleuse, sur ce rire du coin de l'oeil et sur cette lèvre fendue où siège l'enjouement, a dessiné un portrait d'après nature[4]. Le ton de Lycidas répond d'abord à son air, et tout ce qu'il touche s'anime aussitôt: «Simichidas, dit-il (c'est le nom sous lequel Théocrite s'est ici personnifié), où donc tires-tu de ce pas par ce soleil de midi, quand le lézard lui-même dort sur les haies et que l'alouette huppée ne vague plus? Est-ce quelque repas où tu te hâtes comme convive? ou bien t'en vas-tu de ton pied léger vers le pressoir de quelque bourgeois, que tu fais ainsi en marchant chanter sous tes clous chaque pierre du chemin?» On devine peut-être de quelle façon vive cette gaie parole doit se comporter dans l'original: qu'on y joigne les nombreux et presque continuels dactyles qui sont l'âme du vers bucolique (comme l'un de nos meilleurs hellénistes, M. Rossignol, après Valckenaer, l'a récemment démontré), et l'on aura idée de l'allégresse singulière du propos; tout cela bondit, tout cela chante. Il était bien vrai de dire que ce Lycidas ne voyage qu'avec les Muses: il sème la poésie au-devant de lui. Simichidas ou Théocrite répond. Dans sa réponse percent à la fois l'admiration sincère, l'émulation sans envie, une confiance modeste, ardente pourtant, et une espérance généreuse:

Cher Lycidas, tout le monde te proclame de beaucoup le plus grand joueur de flûte entre les pasteurs et les moissonneurs; ce qui m'échauffe grandement le coeur, et je me promets bien de me porter l'égal de toi. Nous allons de ce pas à une fête de Thalysies; c'est chez des amis qui préparent un repas à l'auguste Cérès avec les prémices de leur opulence, car la Déesse a comblé leur grange d'une grasse mesure de froment. Mais allons, et puisque la route nous est commune et aussi l'aurore, bucolisons à l'envi; peut-être nous ferons-nous plaisir l'un à l'autre. Car moi aussi je suis une bouche brûlante des Muses, et tous aussi me proclament chantre excellent; mais moi je ne suis pas près de les croire. Non, par le ciel! car, à mon sens, je n'en suis pas encore à vaincre ni le bon Asclépiade de Samos, ni Philétas, avec mes chants, et je me fais plutôt l'effet de la grenouille qui le dispute aux sauterelles.---Ainsi je parlais exprès; et le chevrier reprit avec un doux sourire...»

[Note 4: Dans l'Épitaphe de Bion par Moschus, on retrouve (vers 97) ce même Lycidas de Crète: «Lui qui toujours auparavant était Brillant à. voir avec le regard souriant, maintenant il verse des pleurs.»]

Arrêtons-nous un moment à ces traits vivants de caractère; nous savons dès l'enfance ces derniers vers par l'imitation heureuse de Virgile: Me quoque dieunt vatem pastores...; ils nous frappent davantage ici comme se rapportant à la personne même de Théocrite et nous donnant jour dans ses pensées. Le jeune poëte est modeste, mais il ne l'est pas tant qu'il en a l'air; il a tressailli de joie à cette rencontre de Lycidas, et il brûlé de se mesurer avec lui. Pour l'y décider, il combine la louange et les airs de discrétion, il s'humilie à dessein; tout-à l'heure il se relèvera, et déjà le feu dont il est plein lui échappe: Et moi aussi je suis une bouche brûlante des Muses!

Lycidas, en répondant, le loue d'abord de sa modestie, et il le fait en d'expressives images: «Cette houlette, dit-il en montrant le bâton qu'il tient à la main, je te la donnerai en présent, parce que tu es une pure tige de Jupiter, toute façonnée pour la vérité. Autant m'est odieux l'architecte qui chercherait à élever une maison égale à la cime du mont Oromédon, autant je hais, tous tant qu'ils sont, ces oiseaux des Muses qui s'égosillent à croasser à rencontre du chantre de Chio.»--Ainsi la ligne littéraire de Théocrite, comme nous dirions aujourd'hui, est nettement dessinée: il vient à la suite des maîtres et n'a d'ambition que de se voir accueilli par eux; il se sépare des criailleurs de son temps, c'est le mot qu'il emploie; mais, d'autre part, il ne croit nullement que la barrière soit fermée, ni qu'il n'y ait plus rien à faire en poésie. A cette époque déjà on ne manquait pas (lui-même nous l'apprend) de gens de mauvaise humeur et occupés d'intérêts positifs, qui disaient que c'était bien assez pour tous d'un seul Homère. Théocrite proteste; il les réfute, et surtout par son exemple. C'est ainsi que, tout en s'inclinant pieusement devant Homère et les grands, il a mérité de prendre place à la suite, et dans la perspective des âges il nous apparaît encore comme le dernier venu du groupe immortel.

Lycidas, gagné à son appel insinuant, se met donc pendant la route à lui chanter un petit couplet qu'il a fait l'autre jour, dit-il, sur la montagne. C'est un couplet d'amour en faveur d'un objet chéri, lequel est sur le point de s'embarquer pour Mitylène. Il souhaite à cet objet un heureux départ, moyennant certaine condition pourtant: il lui prédit une navigation heureuse, même au coeur de l'hiver; et lorsqu'il apprendra son arrivée à bon port, ce jour-là, par réjouissance, il se promet bien le soir, auprès d'un feu où grillera la châtaigne, accoudé sur un lit de feuillage et buvant à pleine coupe, de se faire chanter par Tityre toutes sortes de belles chansons, et l'amour du bouvier Daphnis pour une étrangère, et Comatas enfermé dans un coffre. Ce Comatas, il est bon de le savoir, était un simple chevrier à gages, très-dévot aux Muses, auxquelles il faisait souvent des sacrifices avec les chèvres du troupeau qui ne lui appartenait pas. Son maître, dont ce n'était pas le compte, l'enferma vivant dans un coffre pour l'y faire mourir: «Nous allons «voir pour le coup, disait-il, à quoi te serviront tes «Muses maintenant.» Mais quand il rouvrit le coffre, au bout d'une année, il le trouva tout rempli de rayons de miel; c'était l'oeuvre des abeilles, messagères des Muses, qui étaient venues de leur part nourrir le prisonnier. S'exaltant à ce poétique souvenir, le chanteur s'écrie: «O bienheureux Comatas, c'est bien toi qui as été l'objet de telles douceurs! et tu as été reclus dans le coffre, et, toute une saison durant, tu as résisté, nourri des rayons des abeilles. Que n'étais-tu de mon temps parmi les vivants? comme j'aurais aimé à te faire paître tes belles chèvres sur les montagnes pour ouïr ta voix! Et toi, étendu sous les chênes ou sous les sapins, tu n'aurais qu'à chanter tes doux airs, divin Comatas!» Il s'exhale de tout ce passage un sentiment de tendre respect et comme d'adoration enthousiaste pour les choses enchanteresses et désintéressées de la vie humaine; chaque accent s'élance d'un coeur que pénètre le culte du talent, de la poésie et des grâces.

Il est une idée qui naît à ce propos et qu'on ne saurait tout à fait supprimer: c'est qu'on trouverait au Moyen-Age plus d'un fabliau qui se pourrait rapprocher sans trop d'effort de cette légende du bienheureux Comatas. Maintes fois, par exemple, s'il est permis de la nommer en ce voisinage profane, Notre-Dame la toute-clémente pardonna ses méfaits au pécheur qui n'était dévot qu'à elle, même aux dépens d'autrui; elle fit des miracles pour le sauver. Il y eut là des superstitions poétiques et gracieuses aussi; je ne fais que les indiquer; elles seraient plutôt du ressort des malicieux peut-être qui se plairaient à sourire du rapprochement, ou des érudits qui auraient à coeur de comparer les fictions diverses. J'aime mieux ne pas me détourner de l'idéal pur, et ne pas venir mêler sans nécessité le Moyen-Age à la Grèce, Gautier de Coincy à Théocrite.

Lycidas, comme sa chanson le prouve et toute sa belle humeur, est évidemment bien plus un poëte qu'un amoureux; il se console aisément de l'objet absent avec ses chères déesses. Théocrite m'a l'air d'être un peu de même. Je ne donnerai que le début de sa réponse. Tout à l'heure il a fait le modeste exprès, pour engager l'autre et entamer le jeu; maintenant qu'il a réussi à le faire chanter, il se montre tel qu'il se sent, et il relève à son tour son front de poëte: «Cher Lycidas, à moi aussi pasteur sur les montagnes, «les Nymphes m'ont appris bien d'autres belles choses «que la Renommée peut-être a portées jusques au trône de «Jupiter; mais en voici une, entre toutes, de beaucoup supérieure, «avec quoi je prétends te récompenser. Or écoute, «puisque tu es ami des Muses.» Et après avoir touché légèrement son propre amour pour une certaine Myrto, il en vient à célébrer celui de son ami, le poëte Aratus, passion indigne et cruelle dont il le voudrait voir délivré. Dès qu'il a fini, Lycidas, avec ce rire aimable qui ne l'abandonne jamais et qui fait le trait saillant de sa physionomie, lui donne en cadeau sa houlette; et comme ils sont arrivés, chemin faisant, à l'endroit où leurs routes se séparent, il tourne à gauche et les quitte, tandis que les trois autres amis n'ont plus qu'un pas jusqu'au lieu de leur destination. C'est là qu'il les faut suivre, et je vais traduire aussi textuellement que je le pourrai cette fin de l'églogue, dans laquelle on dirait que le poëte a voulu rivaliser avec l'abondance d'Homère dépeignant les vergers d'Alcinous. Tout le reste n'a été, en quelque sorte, que prélude et acheminement; la vraie grandeur de l'idylle commence à cet endroit:

Mais moi et Eucrite, et le bel enfant Amyntas, ayant poussé jusqu'à la maison de Phrasidame, nous nous couchâmes à terre sur des lits profonds de doux lentisque et dans des feuilles de vigne toutes fraîches, le coeur joyeux. Au-dessus de nos têtes s'agitaient en grand nombre ormes et peupliers; tout auprès, l'onde sacrée découlait de l'antre des Nymphes en résonnant. Dans la ramée ombreuse les cigales hâlées s'épuisaient à babiller; l'oiseau plaintif (on ne sait pas bien duquel il s'agit) faisait de loin entendre son cri dans l'épais fourré des buissons; les alouettes et les chardonnerets chantaient, et gémissait la tourterelle; les blondes abeilles voltigeaient en tournoyant à l'entour des fontaines. Tout sentait en plein le gras été, tout sentait le naissant automne. Les poires à nos pieds roulaient, et les pommes de toutes parts à nos côtés. Les rameaux surchargés de prunes versaient jusqu'à terre. Les tonneaux de quatre ans lâchaient leur bonde. Nymphes de Castalie, qui occupez la hauteur du Parnasse, dites, est-ce d'un cratère de pareil vin que le vieillard Chiron fit fête autrefois à Hercule dans l'antre de Pholus? Et ce pasteur des rives d'Anapus, le puissant Polyphème, qui lançait des quartiers de montagne aux vaisseaux d'Ulysse, dites, quand il se prit à danser à travers ses étables, est-ce qu'il était poussé d'un nectar pareil à celui que vous nous versâtes ce jour-là, ô Nymphes, autour de l'autel de Cérès, gardienne des granges? Sur son monceau sacré, oh! puissé-je une autre fois planter encore le grand van des vanneurs, et voir la déesse sourire, tenant dans ses deux mains des gerbes et des pavots!»

Que Vous en semble maintenant? Quelle royale et plantureuse abondance! quelle plus magnifique définition de cette saison des anciens (dpôra [Grec]), qui n'était pas le tardif automne comme à l'époque déjà embrumée de nos vendanges, et qui résumait plutôt le radieux été dans la plénitude des fruits! On se rappelle irrésistiblement, à l'aspect de cette riche peinture, Rabelais et Rubens; mais ici on a de plus la pureté des lignes et la sérénité des couleurs.

Certes le poëte qui a su rendre, comme nous l'avons vu, les concerts délicats des bergers Ménalcas et Daphnis, et qui s'élève tout à côté à ces larges et chaudes magnificences, est un grand poëte en son genre, et ce genre, en le créant, il lui a donné tout d'abord l'étendue la plus diverse. Il faudrait encore, si l'on voulait tout faire toucher, passer aussitôt, comme contraste, à cette idylle des deux Pécheurs, si pauvres, si souffrants, dont l'un vient de rêver qu'il avait pêché un poisson d'or; mais toute cette richesse, comme celle du Pot au lait, s'est évanouie en un clin d'oeil. La sensibilité naïve et compatissante qui sait nous intéresser à cette chétive et laborieuse existence, à la pauvreté toujours en éveil dès avant l'aurore, cette expression simple du réel qui rappelle presque le poète anglais Crabbe, mise surtout en regard des richesses de ton où s'est complu l'ami de Phrasidame, montrerait à quel point Théocrite eut véritablement toutes les cordes en lui.

Il eut également celle de la passion, de l'amour; il le ressentit comme le font le plus habituellement les poètes, en se réservant après tout de le chanter. Il y a une petite églogue, la neuvième, qui a fort occupé les commentateurs, et qui me paraîtrait avoir un sens assez simple, si l'on supposait que le poëte l'a écrite en revenant au genre pastoral après quelque infidélité et quelque distraction qu'il s'était permise; un autre amour l'avait un moment séduit: c'est un retour, une sorte de réparation aux Muses bucoliques. Le poëte y parle en son nom; il commence par demander des couplets à deux bergers; il les applaudit et les récompense chacun dès qu'ils ont fini, et lui-même, s'adressant aux Muses pastorales avec une sorte de timidité, comme après une absence, comme quelqu'un qui n'est plus bien sûr de sa voix, il les supplie de lui rappeler ce qu'à son tour il chanta autrefois à ces deux pasteurs; ce couplet final, dans lequel il proteste ardemment de son intime et véritable amour, le voici:

La cigale est chère à la cigale, la fourmi à la fourmi, et l'épervier aux éperviers; mais à moi la Muse et le chant! Que ma maison tout entière en soit pleine! car ni le sommeil, ni le printemps dans son apparition soudaine n'est aussi doux, ni les fleurs ne le sont autant aux abeilles qu'à moi les Muses me sont chères. Et ceux qu'elles regardent d'un oeil de joie, ceux-là n'ont rien à craindre des breuvages funestes de Circé.» Il semble indiquer par là que c'est un de ces breuvages de passion insensée qui l'a un moment égaré dans l'intervalle, mais qui n'a pas eu puissance de le perdre, parce qu'il possédait le préservatif souverain des Muses. On reconnaît dans ce charmant couplet de Théocrite la note première du Quem tu Melpomene semel d'Horace.

Théocrite serait compté encore parmi les peintres de l'amour, lors même qu'il n'aurait pas composé des pièces destinées uniquement à le célébrer. Il n'est presque aucune de ses idylles qui n'offre des mouvements passionnés, et l'on est forcé d'admirer l'accent de la tendresse là où les objets sont de ceux qu'admettaient si singulièrement les Grecs, qui ne cessent de nous étonner dans l'Alexis de Virgile, et dont la seule idée fuit loin de nous. L'idylle troisième, dans laquelle un chevrier se plaint des rigueurs de la nymphe Amaryllis, et va soupirer, non pas sous le balcon, mais devant la grotte de la cruelle, est d'une grande délicatesse: «O gracieuse Amaryllis, pourquoi au bord de cet antre n'avances-tu plus la tête en m'appelant ton cher amour? Est-ce donc que tu m'as pris en haine?... Que ne suis-je la bourdonnante abeille? comme j'irais dans ton antre, me plongeant à travers le lierre et la fougère dont tu te couvres!... O belle aux yeux charmants, toute de pierre! Ô Nymphe aux bruns sourcils, ouvre tes bras à moi le chevrier, pour que je te donne un baiser: même en de vains baisers il est bien de la douceur encore.

L'idylle des Moissonneurs, où le plus vaillant raille son camarade amoureux, qui, hors de combat dès la première heure, ne coupe plus en mesure avec son voisin et ne dévore plus le sillon, nous donne une bien jolie chanson de ce dernier, et dont chaque trait se sent de la nature du personnage. En voici un calque aussi léger que je l'ai pu saisir; ce n'est que par de tels échantillons fidèlement offerts qu'on parvient à faire pénétrer dans les replis du talent. Le pauvre moissonneur s'est donc pris de soudaine passion pour une joueuse de flûte, un peu bohémienne, à ce qu'il semble; et, comme lui-même il a été de tout temps assez poëte, il nous la dépeint ainsi:

«Muses de Piérie, chantez avec moi la jeune élancée; car vous rendez beau tout ce que vous touchez, ô Déesses!

«Gracieuse Vomvyca, ils t'appellent tous Syrienne, maigre et brûlée du soleil; moi seul je te trouve la couleur du miel. Et la violette aussi est noire, et la fleur d'hyacinthe est gravée; mais tout de même elles sont comptées les premières dans les couronnes. La chèvre poursuit le cytise, le loup la chèvre, et la grue suit la charrue; et moi je ne me sens de folie que pour toi. Que n'ai-je en mon pouvoir tout ce qu'on dit qu'a jadis possédé Crésus! tous les deux en or pur nous figurerions debout, consacrés dans le temple de Vénus, toi tenant la flûte à la main, ou une rose, ou une pomme, et moi en costume d'honneur et avec des brodequins de Sparte aux deux pieds. Gracieuse Vomvyca, tes pieds à toi sont d'ivoire, ta voix est de lin; et quant à ta manière, je ne la puis rendre.

On trouverait de ces traits de grâce amoureuse dans presque toutes les idylles de Théocrite, et jusqu'au milieu de la querelle injurieuse de Comatas et de Lacon (idylle V); mais les deux pièces capitales, où l'idylle proprement dite se confond ou même disparaît dans l'élégie, sont le Cyclope et la Magicienne.

Toutes deux sont célèbres; le Cyclope a de quoi peut-être se faire mieux goûter des modernes: le jeu de l'esprit et une sorte de malice s'y mêlent au sentiment. Le début se détache surtout par le sérieux du ton et par la connaissance morale. Le poëte s'adresse à un ami, le médecin Nicias, de Milet:

Il n'existe, Ô Nicias! aucun autre remède contre l'amour, ni baume ni poudre, à ce qu'il me semble, aucun autre que les Déesses de Piérie. Ce remède-là, doux et léger, est au pouvoir des hommes: ne le trouve pourtant pas qui veut. Et je pense que tu sais ces choses à merveille, étant médecin, et entre tous chéri des neuf Muses. C'est ainsi du moins que trouvait moyen de vivre le Cyclope notre compatriote, l'antique Polyphème, lorsqu'il était amoureux de Galatée, à l'âge où le premier duvet lui couvrait à peine la lèvre et les tempes. Et il aimait non pas avec des roses, ni avec des pommes, ni avec des boucles de cheveux qu'on s'envoie, mais en proie à des fureurs funestes. Tout ne lui était plus que hors-d'oeuvre. Bien souvent ses brebis s'en revinrent des verts pâturages toutes seules à l'étable, tandis que lui, chantant Galatée sur le rivage semé d'algues, il se consumait des l'aurore, ayant sous le coeur une plaie odieuse du fait de la grande Cypris, qui lui avait enfoncé son trait dans le foie. Mais il sut trouver le remède, et, assis sur une roche élevée, les yeux tournés vers la mer, il chantait des choses telles que celles-ci...

Vient alors la célèbre complainte où il apostrophe Galatée, l'appelant à la fois dans son langage «plus blanche que le fromage blanc, plus délicate que l'agneau, plus glorieuse que le jeune taureau, plus dure que le raisin vert.» Après une longue suite de traits plus ou moins naïfs et passionnés, ou même spirituels (car le poëte se joue par moments), l'idée du début se retrouve à la conclusion, et la pièce finit sur ce retour: «C'est ainsi que Polyphème conduisait son amour en chantant, et cela lui réussissait mieux que s'il avait donné de l'or pour se guérir.» Un poëte bucolique des âges postérieurs, né en Sicile comme Théocrite, Calpurnius, a résumé heureusement la recette du maître dans ce vers d'une de ses églogues:

Cantet, amat quod quisque: levant et carmina curas.

Maintenant, s'il faut dire toute ma pensée, je trouverai que la pièce, si charmante, si agréable qu'elle soit, ne répond pas entièrement à l'accent du début; elle n'est bien souvent que gracieuse et ingénieuse; les adorables passages où se fait jour le sentiment, et qui nous sont plus familièrement connus par les imitations exquises dispersées dans Virgile, prennent un singulier tour dans la bouche du Cyclope amoureux, et appellent vite le sourire. Le poëte n'a pas résisté au plaisir du contraste, et ce jeu corrige par trop l'effet de la passion. Quand Polyphème, pour tenter la Nymphe, lui promet quatre petits ours, quand il lui dit qu'il l'aime mieux que son oeil unique, et qu'il consentirait à ce qu'elle le lui brûlât, c'est naturel, c'est même touchant encore; mais quand il regrette que sa mère ne l'ait pas fait naître avec des branchies afin de pouvoir nager comme les poissons, quand il se montre déjà tout amaigri, et que, pour punir sa mère de ne pas lui être serviable, pour la faire enrager (comme dit Fontenelle), il menace de se plaindre de je ne sais quel mal à la tête et aux pieds, la mignardise décidément commence, et elle va jusqu'à la mièvrerie. Cela ressemble trop à une parodie moqueuse, de voir le pâtre colossal le prendre sur ce ton et faire l'enfant, comme l'Amour piqué qui s'en viendrait bouder sa mère. On a beau dire qu'il s'agit ici de Polyphème jeune et à son premier duvet, de Polyphème à seize ans, et qu'il n'était pas encore devenu ce monstrueux géant que nous connaissons par Homère; nous le voyons tel déjà, et Théocrite l'avait également devant les yeux. Tout en admirant donc le début de l'idylle et bien des endroits sentis, j'ai regret d'y découvrir le spirituel, d'y voir poindre l'Ovide au fond, et, pour résumer la critique d'un seul mot:

A mon gré le Cyclope est joli quelquefois.

Combien la Magicienne, toute simple, toute franche, est supérieure! Dans cette dernière il n'y a pas trace de divertissement poétique ni de bel esprit; rien que la passion pure. On y trouve à étudier dans un cadre peu étendu un des plus vrais et des plus vifs tableaux de l'antiquité. Racine l'admirait à ce titre. Cette Magicienne est dans l'ordre de l'élégie ce que la pièce des Thalysies nous a paru entre les églogues.

Page 1