‹ Portraits littéraires, Tome IIIChapitre 4 sur 26 · III

III

Si Racine admirait la Magicienne, La Motte n'en faisait pas de même. Cet homme d'esprit, qui manquait de plusieurs sens, se croyait fort en état de juger des diverses sortes de peintures, et en particulier de celles de l'amour: «Les anciens, dit-il dans son discours sur l'Églogue, n'ont guère traité l'amour que par ce qu'il a de physique et de grossier; ils n'y ont presque vu qu'un besoin animal qu'ils ont daigné rarement déguiser sous les couleurs d'une tendresse délicate. Je n'impute pas aux poëtes cette grossièreté; les hommes apparemment n'étaient pas alors plus avancés en matière d'amour, et les poëtes de ce temps n'auraient pas plu si le goût général avait été plus délicat que le leur.» Puis, prenant à partie l'ode célèbre de Sapho, traduite par Boileau, le spirituel critique, en infirme qu'il est, n'y voit que l'image de convulsions qui ne passent pas le jeu des organes: «L'amour n'y paraît, ajoute-t-il, que comme une fièvre ardente dont les symptômes sont palpables; il semble qu'il n'y avait qu'à tâter le pouls aux amants de ce temps-là, comme Érasistrate fit au prince Antiochus quand il devina sa passion pour Stratonice.» Poussant jusqu'au bout les conséquences de son idée, La Motte en vient à déclarer sa préférence pour Ovide, qui déjà laissait bien loin derrière lui Théocrite et Virgile sur le fait de la galanterie; mais Ovide n'était rien encore en comparaison des modernes et de d'Urfé, qui a comme découvert le monde du coeur dans tous ses plis et replis: «C'est une espèce de prodige, remarque La Motte, que l'abondance de ces sortes de sentiments répandus dans Cyrus et dans Cléopâtre, comparée à la disette où se trouvent là-dessus les anciens.» Et quant au fameux exemple de la Phèdre de Racine, qui remet en spectacle ce même amour reproché par lui aux anciens, le critique s'en tire habilement: «Ce qui est chez eux un manque de choix, dit-il, devient ici le chef-d'oeuvre de l'art. Comme cet amour de Phèdre la jette dans de grands crimes, elle ne pouvait être excusable que par l'ivresse de ses sens (c'est Vénus tout entière, etc., etc.); et d'ailleurs, puisque cet amour est combattu, on regagne à la noblesse des remords ce qu'on perdait à la grossièreté des désirs.»

Il serait fort aisé de railler La Motte, et, comme dernier terme de ce perfectionnement amoureux dont il parle, de le montrer lui-même, le soupirant platonique et perclus de la duchesse du Maine, à qui il adressait tant d'agréables fadeurs; l'Altesse y répondait comme une bergère de vingt ans, quand elle en avait cinquante. On sait qu'en guise de houlette elle lui fit un jour cadeau d'une canne à pomme d'or; il n'y manquait que la tabatière. Mais comme beaucoup de ceux qui seraient tentés de railler avec nous La Motte sur ce que son opinion a d'excessif pourraient bien être en partie du même avis plus qu'ils ne se l'imaginent, il est mieux de parler sérieusement et de reconnaître ce qui est. On ne peut disconvenir en effet que les différences de religion, de climat, d'habitudes sociales, si elles n'ont pas changé le fond de la nature humaine, ont du moins donné à l'amour chez les modernes une tout autre forme que chez les anciens; et lorsque les peintures que ceux-ci en ont laissées nous apparaissent dans leur nudité énergique et naïve, il y a un certain travail à faire sur soi-même avant de s'y plaire et d'oser admirer. Heureusement ce travail de l'esprit est devenu assez facile à quiconque réfléchit et compare. Hier encore, cet amour d'Antiochus pour Stratonice, qui rebutait si fort La Motte, a été mis en tableau, et représenté physiquement aux yeux par un grand peintre: M. Ingres a su triompher de nos dégoûts. On est très-préparé, en un mot, à ne plus tant s'effaroucher aujourd'hui que du temps de La Motte et de Fontenelle. Sachons bien toutefois qu'en matière de poésie, le goût français, s'il n'y prend garde, est toujours enclin à tenir de ces deux hommes-là plus qu'il ne se l'avoue.

Cela dit par manière de précaution, j'aborderai nettement la Magicienne. Ce n'est pas le moins du monde une courtisane, comme on l'a dit; ce n'est pas non plus une princesse comme Médée; la Simétha de Théocrite est une jeune fille de condition moyenne et honnête, qui s'est prise violemment d'amour, qui a fait les avances et qui se voit délaissée de son amant; elle recourt aux enchantements pour le ramener; elle y recourt cette fois et sans être pour cela une magicienne de profession. L'idylle ou élégie où elle est en scène se compose de deux parties distinctes: dans la première, elle prépare et opère le sacrifice magique dans lequel elle immole symboliquement son infidèle pour tâcher de le ressaisir. Nulle part on n'a sous les yeux d'une manière plus sensible et plus détaillée la liturgie du genre et les différents temps de cette sorte de sacrifice: le rituel magique est de point en point observé. Virgile a imité cette première moitié de la pièce dans sa huitième églogue, et s'est plu à revêtir de sa poésie les mêmes détails de mystère. Je dis qu'il s'y est plu, car chez lui ils ne sortent pas, comme chez Théocrite, de la bouche du personnage intéressé; on n'y assiste pas comme à une chose présente; mais le poëte les donne d'une façon indirecte et comme une chanson de berger. En ne se prenant ainsi qu'à la portion piquante et curieuse de l'idylle grecque, et en laissant de côté la seconde moitié qui est tout un ardent récit de l'égarement, Virgile a fait preuve de goût; il n'a pas essayé de lutter contre un petit poëme accompli; il se réservait de prendre ailleurs sa revanche en fait d'amour, et, sans s'attaquer à la violente et brève Simétha, il préparait les langueurs passionnées de sa Didon.

Simétha, pour nous en tenir à elle, s'est donc rendue la nuit dans un endroit désert, aux environs de sa maison, dans quelque cour ou quelque jardin; elle est accompagnée de sa servante Thestylis, et s'est fait apporter tout l'appareil et les ingrédients nécessaires au sacrifice; elle commence brusquement en s'adressant à la suivante:

«Où sont mes lauriers? donne, Thestylis; où sont mes philtres? Couronne la coupe de la fleur empourprée de la brebis (c'est-à-dire d'une bandelette de laine rouge), afin que j'immole par magie l'homme aimé qui m'est si accablant. Voilà le douzième jour depuis que le malheureux n'est plus venu, ni qu'il ne s'est informé si nous sommes morte ou vivante, ni qu'il n'a frappé à la porte, l'indigne! Certes Amour, certes Vénus, possédant son coeur volage, s'en sont allés quelque part ailleurs. Demain j'irai vers la palestre de Timagète, pour le voir et lui reprocher comme il me traite. Quant à présent, je veux l'immoler par des charmes. Mais toi, ô Lune, luis de ton bel éclat, car c'est à toi que j'adresserai tout doucement mes chants, ô déité, et aussi à la terrestre Hécate, devant qui les chiens mêmes tremblent de terreur lorsqu'elle arrive à travers les tombes et dans le sang noir des morts. Salut, consternante Hécate, et jusqu'au bout sois-nous présente, faisant que ces poisons ne le cèdent en rien à ceux ni de Circé, ni de Médée, ni de la blonde Périmède.»

C'est aussitôt après cette invocation que le sacrifice proprement dit commence: Simétha continue de chanter, et ce chant énergique, exhalé d'une voix lente et basse, presque avec tranquillité, est d'un grand effet; chaque couplet qui exprime quelque moment de l'opération se marque d'un même refrain mystérieux. Ce refrain est adressé à un objet magique (iynx), qui portait le nom d'un oiseau, mais qui vraisemblablement n'était autre qu'une sorte de toupie ou de fuseau qu'on faisait tourner durant le sacrifice, lui attribuant la vertu d'attirer les absents. J'insisterai peu sur cette première partie de la scène qui demanderait plus d'une explication technique, et qui a été d'ailleurs si bien reproduite par Virgile. Simétha, comme elle-même l'indique en son brusque monologue tout entrecoupé d'apostrophes passionnées, jette successivement dans le feu de la farine, des feuilles de laurier; elle fait fondre de la cire, et de chaque objet tour à tour elle tire quelque application à Delphis (c'est le nom de l'infidèle): «Comme je fais fondre cette cire sous les auspices de la déesse, puisse de même le Myndien Delphis fondre à l'instant sous l'amour! Et comme je fais tourner ce fuseau d'airain, qu'ainsi lui-même il tourne devant notre seuil sous la main de Vénus!» Cependant la lune s'est levée et plane au haut du ciel; Diane est dans les carrefours; les chiens la saluent au loin par la ville en rugissant; Simétha commande à Thestylis d'y répondre en sonnant au plus tôt de la cymbale. Puis le calme renaît comme par enchantement: «Voici, la mer se tait, les haleines des vents font silence: mais mon amertume à moi ne se tait pas également au dedans de ma poitrine; je brûle tout entière pour celui qui, au lieu d'épouse, a fait de moi une misérable et une déshonorée.» A ces passages d'une beauté funèbre en succèdent d'autres d'un emportement et d'une âpreté toute sauvage: «Il est chez les Arcadiens une plante qu'on nomme hippomane: pour elle courent tous en fureur à travers monts et jeunes poulains et cavales rapides. Tel puissé-je voir aussi Delphis, et qu'il s'élance à travers cette maison, semblable à un furieux au sortir de la brillante palestre!» Et encore: «Cette frange de son manteau que Delphis a perdue, moi maintenant je l'effile brin à brin et je la jette dans le feu dévorant.» Puis soudainement ici poussant un cri comme si elle ressentait une morsure: «Ah! ah! odieux Amour, pourquoi, te collant à moi comme une sangsue de marais, as-tu bu tout le sang noir de mon corps?» Bref, se promettant de recommencer demain, si besoin est, avec des charmes plus puissants, elle clôt pour aujourd'hui le sacrifice, en envoyant Thestylis broyer des herbes à la porte de Delphis, sur ce seuil auquel, malgré tout, elle se sent encore enchaînée de coeur. Thestylis à peine éloignée, elle reprend son chant en l'adressant à la Lune, et se met à raconter à la déesse comment sa passion lui est venue. La seconde partie de la pièce commence, et c'est la plus belle. Ainsi, pour faire cette confidence qui va être si franche et si entière, la jeune femme attend que sa servante s'en soit allée, bien que celle-ci elle-même soit au fait de tout. On retrouve là une sorte de délicatesse jusque dans l'égarement.

Nous ne pouvons nous dissimuler pourtant que nous sommes en tout ceci fort loin de Bérénice et de ses mélodieux ennuis. Nous sommes en plein dans l'amour antique, dans celui de Phèdre, mais d'une Phèdre sans remords, dans celui que Sapho a exprimé en son ode délirante, et qu'aussi le grand poëte Lucrèce a dépeint en effrayants caractères, tout comme il décrit ailleurs la peste et d'autres fléaux. Hélas dirai-je toute ma pensée? nous ne sommes pourtant pas si loin encore de l'amour moderne, toutes les fois que cet amour se rencontre (ce qui est rare) dans toute son énergie et sa franchise. La nature humaine est plutôt masquée que changée. Prenez Roméo, prenez-le au début de l'admirable drame: il s'était cru jusque-là amoureux sans l'être, il était mélancolique à en mourir; il s'en allait vague et rêveur, en se disant épris de quelque Rosalinde. Tout cela n'est que nuage. Il entre au bal chez les Capulets, il voit Juliette: «Quelle est cette dame, demande-t-il aussitôt, qui est comme un bijou à la main de ce cavalier?... Oh! elle apprendrait aux flambeaux eux-mêmes à luire brillamment! Sa beauté pend sur la joue de la nuit comme un riche joyau à l'oreille d'une Éthiopienne!... La danse finie, j'observerai la place où elle se tient, et je ferai ma rude main bien heureuse en touchant la sienne. Mon coeur a-t-il aimé jusqu'ici? Jurez que non, mes yeux! car je ne vis jamais jusqu'à cette nuit la beauté véritable.» Et à travers les Capulets qui l'ont reconnu, il va droit à Juliette; il lui demande sa main à baiser, en bon pèlerin, puis ses lèvres tout d'emblée: ce gentil pèlerin ne marchande pas.--Et Juliette, dès qu'il s'est éloigné, que dit-elle? «Viens ici, nourrice. Quel est ce gentilhomme?»--«Je ne le connais pas.»--«Va, demande son nom; s'il est marié, ma tombe pourra bien être mon lit nuptial!» Pour elle tout comme pour Simétha, on va le voir, le coup de foudre ne fait pas long feu. Osons donc revenir à l'antique par Roméo.

«Maintenant que je suis seule, poursuit Simétha, par où viendrai-je à pleurer mon amour? par où commencerai-je? Qui est-ce qui m'a apporté un tel mal? Pour mon malheur, la fille d'Eubule, Anaxo, alla comme canéphore dans le bois de Diane: autour d'elle marchaient en pompe toutes sortes de bêtes sauvages, parmi lesquelles une lionne.

«Écoute mon amour, d'où il m'est venu, auguste Diane!

«Et Theucharile, la nourrice de Thrace, maintenant défunte, qui logeait à ma porte, souhaita de voir cette pompe, et me pria d'y aller: mais moi, poussée à ma perte, je l'accompagnai, portant une belle robe de lin à longs plis et enveloppée du manteau de Cléariste.

«Écoute mon amour, etc.» (C'est le refrain de cette seconde partie.)

Remarquons pourtant comme elle n'oublie pas sa toilette ni cette parure empruntée à une amie, et qui apparemment lui seyait bien; elle n'oublie pas non plus les circonstances singulières de cette procession qui est devenue l'événement fatal de sa vie; et même il y avait une lionne! Tel est l'effet de la passion: elle grave en nous les moindres détails du moment et du lieu où elle est née.

On me permettra de continuer à traduire textuellement un récit que toute analyse affaiblirait. Je ne puis donner à de la simple prose la richesse de rhythme et la splendeur d'expression qui relèvent sans doute la nudité du tableau original; mais qu'on sache bien qu'elles la relèvent et qu'elles l'accusent plutôt encore davantage, bien loin de la corriger.--Simétha est donc allée voir cette procession de Diane avec une amie:

«Déjà j'étais à moitié de la route, en face de chez Lycon, quand je vis Delphis et Eudamippe allant ensemble. Le duvet de leur menton était plus blond que la fleur d'hélichryse, leurs poitrines étaient bien plus luisantes que toi-même, ô Lune! car ils quittaient à l'instant le beau travail du gymnase.

«Écoute mon amour, d'où il m'est venu, auguste Diane!

«Sitôt que je le vis, aussitôt je devins folle, aussitôt mon âme prit feu, misérable! ma beauté commença à fondre, je ne pensai plus à cette pompe, et je n'ai pas même su comment je revins à la maison; mais une maladie brûlante me ravagea, et je restai dans le lit gisante dix jours et dix nuits.

«Écoute mon amour, etc.

«Et mon corps devenait par moments de la couleur du thapse; tous les cheveux me coulaient de la tête, et il ne restait plus que les os mêmes et la peau. A qui n'ai-je point eu recours alors? De quelle vieille ai-je négligé le seuil, de celles qui faisaient des charmes? Mais rien ne m'allégeait, et cependant le temps allait toujours.

«Écoute mon amour, etc.

«C'est ainsi que j'ai dit à la servante le véritable mot: Allons, allons, Thestylis, trouve-moi quelque remède à ma dure maladie. Le Myndien me tient tout entière possédée; mais va guetter vers la palestre de Timagète, car c'est là qu'il fréquente, c'est là qu'il lui est doux de passer le temps.

«Écoute mon amour, etc.

«Et quand tu l'apercevras seul, tout doucement fais-lui signe et dis: «Simétha t'appelle,» et mène-le par ici.--Ainsi je parlai, et elle alla et amena dans ma demeure le brillant Delphis; mais moi, du plus tôt que je l'aperçus franchissant le seuil d'un pied léger;

«(Écoute mon amour, d'où il m'est venu, auguste Diane!)

«Tout entière je devins plus froide que la neige; du front la sueur me découlait à l'égal des rosées humides; je ne pouvais plus parler, pas même autant que dans le sommeil les petits enfants bégaient en vagissant vers leur mère. Mais je restai comme figée, de tout point pareille en mon beau corps à une image de cire.

«Écoute mon amour, etc.

«Et m'ayant regardée, l'homme sans tendresse fixa ses regards à terre, il s'assit sur le lit et là il dit cette parole...»

Arrêtons-nous, reposons-nous un instant ici après de si fortes images: tel apparaît l'antique quand on l'envisage sans aucun fard et dans toute sa vérité: J'ai parlé du tableau de Stratonice; chez Théocrite c'est la femme, c'est la Stratonice qui se sent atteinte du mal d'Antiochus; c'est elle qui reste gisante sur ce lit, elle qu'une sueur glacée inonde, et qui fait ce mouvement convulsif lorsqu'elle a vu entrer l'objet pour qui elle se meurt. Les deux tableaux se font exactement pendant l'un à l'autre. Le Delphis de Théocrite va nous offrir à sa manière et d'un air dégagé, comme un homme qu'il est, quelque chose du contraste qui brille sur le front animé et sur le visage presque souriant de Stratonice.

Il est dans le chant précédent un détail d'un effet heureux et que Fontenelle (faut-il s'en étonner?) a méconnu. Au moment où elle montre Delphis franchissant le seuil d'un pied léger, Simétha qui, à cette fin de couplet, n'a pas terminé sa phrase, jette le refrain comme entre parenthèses, et le sens se continue après cette suspension d'un instant. En un mot, le sens passe à travers le refrain comme sous l'arche d'un pont. Fontenelle a trouvé une occasion de raillerie dans cette irrégularité qui est une grâce.

Nous en sommes au moment où Delphis prend la parole; et quoique ce soit Simétha qui nous le traduise, quoiqu'on nous rendant son discours elle continue certainement de le trouver plein de séduction et tout fait pour persuader, il nous est impossible, à nous qui sommes de sang-froid, de ne pas juger que ce beau Delphis était passablement fat et qu'il ne s'est guère donné la peine de paraître amoureux. Une de ses victoires lui en rappelle aussitôt une autre: «Oui, certes, Simétha, dit-il, tu m'as prévenu juste autant qu'il m'est arrivé l'autre jour de devancer à la course le gracieux Philinus.» Par là pourtant il veut dire (car il est galant) qu'elle ne l'a devancé que de très-peu. Il donne presque sa parole d'honneur que, si elle ne l'eût mandé, il venait de lui-même à sa porte et pas plus tard que cette nuit; il y venait avec trois ou quatre amis, dans tout l'appareil d'un vacarme nocturne ou d'une sérénade; et si on l'avait reçu, c'était bien, il n'aurait demandé que peu pour cette première fois; mais si on l'avait repoussé et si la porte avait été fermée au verrou, oh! c'est alors que les haches et les torches auraient fait rage. Quant à présent, poursuit-il, il n'a que des actions de grâces à rendre à Cypris d'abord, et puis à celle qui, en l'envoyant appeler, l'a tiré véritablement du feu où il était déjà à demi consumé. Les paroles avec lesquelles il termine rentrent dans le sérieux, et trahissent tout haut sa réflexion secrète: «A ce qu'il semble, dit-il, Amour brûle souvent d'une flamme plus ardente que Vulcain de Lipare. Avec ses méchantes fureurs il met en fuite la vierge elle-même hors de la chambre virginale, et il arrache l'épousée à la couche encore tiède de l'époux.»--Cela dit, Simétha reprend en son nom et raconté comment, la crédule! elle lui a pris la main pour toute réponse; elle sent d'ailleurs qu'il n'y a guère à insister sur ce qui suit, et elle semble craindre d'en parler trop longuement à la chère Lune elle-même. Depuis ce jour tout était bien entre eux, jusqu'à ce que l'infidélité ait éclaté par l'absence et que le propos d'une vieille soit venu déchaîner la jalousie. Simétha termine ce solennel et lugubre monologue par des menaces et des serments de vengeance si les premiers philtres sont impuissants; et disant adieu à la Lune brillante, qui lui a tenu jusqu'à la fin compagnie fidèle, elle congédie en même temps la foule des autres astres qui font cortège au char paisible de la nuit.

Telle est dans sa réalité et sans aucun déguisement cette Simétha qu'il ne faut comparer ni à la Didon de Virgile ni à la Médée d'Apollonius, si riches toutes deux de développements et de nuances, mais qui a sa place entre l'ode de Sapho et l'Ariane de Catulle. Chaque trait en est de feu, et l'ensemble offre cette beauté fixe qui vit dans le marbre.

Qu'on n'aille pas trop se hâter de conclure d'après cela ni croire que toutes les femmes de l'antiquité se ressemblaient. A côté d'Hélène il y avait Pénélope, et Alceste à côté de Phèdre. Ici même, sans sortir de Théocrite, en regard de l'ardente Simétha, il faut mettre sans tarder la douce, la pure et chaste Theugénis.

Cette dernière était une belle Ionienne, femme du médecin Nicias de Milet, de celui à qui Théocrite a dédié le Cyclope. Il lui adresse à elle en particulier une ravissante petite pièce, pleine de calme et de suavité, intitulée la Quenouille. L'estimable auteur des Soirées littéraires[5] raconte qu'il a eu entre les mains une traduction de Théocrite, en vers, laquelle avait appartenu à Louis XIV: cette idylle y était notée comme un modèle de galanterie honnête et délicate. Si c'est bien Louis XIV qui laissa tomber en effet cette remarque, ce dut être un jour que Mme de Maintenon lui faisait la lecture. Quoi qu'il en soit, je ne saurais dérober aux lecteurs le délicieux petit tableau de Théocrite, et je m'imagine même que je le leur dois comme un adoucissement après les violences passionnées de tout à l'heure.

LA QUENOUILLE.

«O Quenouille, amie de la laine, don de Minerve aux yeux bleus, ton travail sied bien aux femmes qui vaquent aux soins de la maison. Suis-nous avec confiance dans la ville brillante de Nélée, où le temple de Vénus verdoie du milieu des roseaux; car c'est de ce côté que je demande à Jupiter un bon vent qui me conduise, afin de me réjouir en voyant mon hôte Nicias et d'en être fêté en retour,--Nicias, rejeton sacré des Grâces à la voix aimable; et toi, ô Quenouille, toute d'un ivoire savamment façonné, nous te donnerons en présent aux mains de l'épouse de Nicias. Avec elle tu exécuteras toutes sortes de travaux pour les manteaux de l'époux, et nombre de ces robes ondoyantes comme en portent les femmes. Car il faudrait que deux fois l'an, par les prairies, les mères des agneaux donnassent à tondre leurs molles toisons en faveur de Theugénis aux pieds fins, tant elle est une active travailleuse! et elle aime tout ce qu'aiment les femmes sages. Aussi bien je ne voudrais pas te donner dans des maisons chétives et oisives, toi qui es issue de noble terre et qui as pour patrie cette cité qu'Archias de Corinthe fonda jadis, qui est comme la moelle de la Sicile et la nourrice d'hommes excellents. Désormais pourtant, entrée dans une maison dont le maître connaît tant de sages remèdes pour repousser les maladies funestes des mortels, tu habiteras dans l'aimable Milet parmi les Ioniens, afin que Theugénis soit signalée entre les femmes de son pays pour sa belle quenouille, et que toujours tu lui représentes le souvenir de l'hôte ami des chansons! car on se dira l'un à l'autre en te voyant: «Certes il y a bien de la grâce, même dans un petit présent; et tout est précieux, venant des amis.»

[Note 5: Coupé, Soirées littéraires, tome XIII, pages 3 et 183.]

Comme variété de femmes chez Théocrite, et aussi éloignées du caractère pur de Theugénis que de la nature passionnée de Simétha, il faut placer les Syracusaines, qui sont le sujet de tout un petit drame piquant et satirique. Ces femmes de Syracuse sont venues à Alexandrie pour assister aux fêtes d'Adonis: on les voit au début qui s'apprêtent à sortir ensemble pour aller au palais; elles jasent entre elles de leur logement, de leur toilette; elles disent du mal de leurs maris. Il y a là un enfant terrible qui entend tout et qui pourra bien tout redire. Puis elles se mettent en route à travers la foule, à travers les chevaux. Au moment d'entrer au palais, elles sont en danger d'étouffer. Un monsieur les aide, et elles le remercient; un autre se raille de leur accent dorien, et elles lui répondent de la bonne sorte. L'auteur de la Panhypocrisiade, voulant rendre le mouvement d'une foule sur le passage de François Ier, s'est ressouvenu de Théocrite:

Rangez-vous! place! place!--Holà! ciel!--Je rends l'âme! Au voleur!...--Insolent, respectez une femme!...--On m'étouffe!--Poussons! enfonçons!--Je le voi! Vivat!--Je suis rompu, mais j'ai bien vu le roi.

Nos Syracusaines finissent aussi par bien voir, par entendre le chant en l'honneur d'Adonis. L'une d'elles alors s'avise qu'il est tard, que son mari n'a pas dîné; et là-dessus elles s'en retournent au logis. Ce tableau de moeurs mériterait une étude à part. Un critique allemand a eu raison de dire que, lors même qu'on n'aurait aujourd'hui que cette seule pièce de Théocrite, on serait encore fondé à le placer au rang des maîtres qui ont excellé à peindre la vie.

Parmi les morceaux dont il me resterait à parler, et qui ne se rapportent ni au genre bucolique ni au genre élégiaque, le plus remarquable à mon sens, et qui appartient bien certainement à Théocrite encore, est intitulé les Grâces ou Hiéron. Cette expression de Grâces était très-générale et très-large chez les Grecs; elle signifiait à la fois les actions de grâces qu'on rend, les bienfaits qu'on reçoit, et aussi ces autres Grâces aimables qui ne sont pas séparables des Muses. D'après la plainte amère qu'il exhale, on voit que Théocrite n'a pas échappé au destin commun des poëtes, à cette souffrance des natures idéales et délicates aux prises avec la race dure et sordide.

Ils habitaient un bourg plein de gens dont le coeur Joignait aux duretés un sentiment moqueur,

a dit La Fontaine dans Philémon et Bancis. Il semble que le contemporain d'Hiéron et de Ptolémée, l'hôte d'Alexandrie et l'enfant de Syracuse, malgré tous ces noms qui brillent à distance, a souvent lui-même habité dans l'ingrate bourgade. Oui, bien souvent, comme il le dit, ses Grâces, qu'il envoyait dès l'aurore tenter fortune le long des portiques, s'en revinrent à lui le soir nu-pieds, l'indignation dans le coeur, lui reprochant d'avoir fait une route inutile, et elles s'assirent sur le fond du coffre vide, laissant tomber leur tête entre leurs genoux glacés: «A quoi bon ces chanteurs? disait-on déjà de son temps. C'est l'affaire des dieux de les honorer. Homère suffit pour tous. Le meilleur des chanteurs est celui qui n'emportera rien de moi.»--Les malheureux! s'écrie le poëte; et, dans un élan plein de grandeur, il revendique le privilège immortel de la Muse; il montre aux riches que sans elle leur orgueil d'un jour est frappé d'un long, d'un éternel oubli. Il énumère les puissants d'autrefois, qui ne doivent de survivre qu'au souffle harmonieux qui les a touchés: car autrement, une fois morts, et dès qu'ils ont versé leur âme si chère dans le large radeau de l'Achéron, en quoi le plus superbe différerait-il du plus gueux, de celui dont la main calleuse se sent encore du hoyau? Et les héros de Troie, et Ulysse lui-même qui a tant erré parmi les hommes, et le bon porcher Eumée, et le bouvier Philoetius, et le sensible Laërte aux entrailles de père, en dirait-on mot aujourd'hui si les chants du vieillard d'Ionie n'étaient venus à leur secours?

On a reconnu là le sentiment du beau passage d'Horace... carent quia vate sacro. Déjà Sapho, s'adressant à une riche ignorante, l'avait pris sur ce ton, et Pindare a merveilleusement comparé un homme qui a beaucoup travaillé et qui meurt sans gloire, c'est-à-dire sans le chant du poëte, à un riche qui meurt sans la tendresse suprême d'un fils, et qui est obligé dans son amertume de prendre un étranger pour héritier. Ce même sentiment qui est celui de la puissance et du triomphe définitif du talent, je le retrouve chez quelques modernes qui sont de la grande famille aussi. Lamartine, alors qu'il ne croyait encore qu'à la seule gloire des beaux vers, parlait à Elvire avec cet intime accent:

Vois d'un oeil de pitié la vulgaire jeunesse, etc., etc.

Et Chateaubriand, qui n'a cessé d'avoir le grand culte présent, a dit en s'adressant à un ami qu'il voulait enflammer: «C'est une vérité indubitable qu'il n'y a qu'un seul talent dans le monde: vous le possédez cet art qui s'assied sur les ruines des empires, et qui seul sort tout entier du vaste tombeau qui dévore les peuples et les temps.» On aime à entendre à travers les âges ces échos qui se répondent et qui attestent que tout l'héritage n'a pas péri.

Je terminerai ici avec Théocrite: cette gloire qu'il proclamait la seule durable ne l'a point trompé; c'est, après tant de siècles, un honneur en même temps qu'un charme de l'aborder de près et de venir s'occuper de lui. Il ne me reste qu'à demander indulgence pour les essais de traduction que j'ai risqués. Ceux qui ont le texte présent avec ses délicatesses savent où j'ai échoué, et à quoi aussi j'aspirais. Traduire de cette sorte Théocrite, c'est un peu comme si l'on allait puiser à une source vive dans le creux de la main, ou encore comme si l'on essayait d'emporter de la neige oubliée l'été dans une fente de rocher de l'Etna: on a fait trois pas à peine, que cette neige déjà est fondue et que cette eau fuit de toutes parts. On est heureux s'il en reste assez du moins pour donner le vif sentiment de la fraîcheur.

Novembre-décembre 1846.

VIRGILE ET CONSTANTIN LE GRAND PAR M. J.-P. ROSSIGNOL.

Ce titre demande tout d'abord une explication. Tout le monde connaît la IVe églogue de Virgile adressée à Pollion: Sicelides Musoe... Le poète y célèbre la naissance d'un divin enfant qui doit ramener l'âge d'or. Or il existe, parmi les oeuvres de l'historien ecclésiastique Eusèbe, un discours grec qui passe pour la traduction d'un discours latin attribué à Constantin, et dans ce discours, qui n'est qu'une démonstration du Christianisme, l'Empereur s'appuie sur le témoignage des Sibylles, et particulièrement sur la IVe églogue qu'il produit et commente. Cette églogue se lit aujourd'hui en vers grecs dans le discours. Mais la traduction diffère notablement de l'églogue latine, et en altère plus d'une fois le sens en le tirant vers le but nouveau qu'on se propose. De qui peuvent venir ces altérations? M. Rossignol, qui se pose cette question et plusieurs autres encore, est ainsi amené de point en point à douter de l'authenticité du discours attribué à l'Empereur, et, rassemblant tous les indices qu'une critique sagace lui fournit, il n'hésite pas à conclure que c'est Eusèbe lui-même qui l'a fabriqué. Telle est l'idée générale de ce volume qui se compose d'une suite de petits Mémoires, et dans lequel l'auteur semble n'avoir pris son sujet principal que comme un prétexte à quantité de remarques nouvelles, à des dissertations curieuses, et, ainsi qu'on aurait dit autrefois, à des aménités de la critique.

Par exemple, il débutera par se poser et par traiter les trois questions suivantes:

1° Pourquoi les Bucoliques de Virgile ont-elles été si souvent traduites en vers français, et pourquoi ne peuvent-elles pas l'être d'une manière satisfaisante?

2° Quel est, d'après les événements de l'histoire et les détails que nous avons sur la vie de Virgile, l'ordre de ces petits poëmes?

3° Quel est le véritable sens allégorique de l'églogue adressée à Pollion?--Et quand il est arrivé sur ces divers points à des résultats nets et précis; quand, ayant franchi les préliminaires, et s'étant pris au texte même de la traduction en vers grecs, il l'a restitué et expliqué, ne croyez pas que l'auteur s'enferme dans les limites trop étroites d'un sujet qui pourrait sembler aride. Les questions continuent, en quelque sorte, de naître sous ses pas, et ici elles retardent bien moins la marche qu'elles ne fertilisent le chemin. «A mesure qu'on a plus d'esprit; a dit Pascal, on trouve qu'il y a plus d'hommes originaux.» A mesure qu'on a plus de science et de sagacité dans l'érudition, on trouve qu'il y a plus de questions à se faire, et, là où un autre aurait passé outre sans se douter qu'il y a lieu à difficulté, on insiste, on creuse, et parfois on fait jaillir une source imprévue. C'est ainsi qu'au sortir de l'étude toute grammaticale du texte qu'il a restitué, M. Rossignol en vient à l'appréciation littéraire, et le coup d'oeil qu'il jette sur la composition d'une seule églogue le mène aux considérations les plus intéressantes sur ce genre même de poésie, sur ce qu'étaient sa forme distincte et son rhythme particulier chez les Grecs, sur ce qu'il devint, chez les Romains, déjà moins délicats d'oreille, et qui se contentèrent d'un à peu près d'harmonie. Si j'avais à choisir dans le volume de M. Rossignol et à en tirer la matière d'une étude un peu développée, ce serait sur cette première partie, relative à la belle époque et antérieure à la portion byzantine du sujet, que je m'arrêterais le plus volontiers et que je m'oublierais comme en chemin.

M. Rossignol établit, avant tout, ce soin scrupuleux et presque religieux que mirent les Grecs à distinguer les genres divers de poésie, et à maintenir ces distinctions premières durant des siècles, tant que chez eux la délicatesse dans l'art subsista:

La nature dicta vingt genres opposés D'un fil léger entre eux chez les Grecs divisés; Nul genre, s'échappant de ses bornes prescrites, N'aurait osé d'un autre envahir les limites...

André Chénier s'est fait, dans ces vers, l'interprète fidèle de la poétique de l'antiquité. «C'est ainsi, dit à son tour M. Rossignol, que depuis la majestueuse épopée jusqu'à la vive épigramme aiguisée en un simple distique, chaque poëme eut son style et son harmonie, ses mots, ses locutions, son dialecte propre, son rhythme particulier; et quoique la limite qui séparait deux genres fût quelquefois légère et peu sensible, il n'en fallait pas moins la respecter, sous peine d'encourir l'anathème d'un goût difficile et ombrageux.» L'auteur donne ici de piquants exemples tirés de la métrique des anciens; le déplacement d'un seul pied suffisait pour changer tout à fait le caractère et l'effet d'un chant. Ces races héroïques et musicales qui faisaient de si grandes choses, restaient sensibles jusqu'au plus fort de leurs passions publiques à la moindre note du poëte ou de l'orateur, et l'applaudissement soudain n'éclatait que là où la pensée tombait d'accord avec le nombre, là où l'oreille était satisfaite comme le coeur.

Théocrite le bucolique n'usait donc point du même dialecte qu'Apollonius de Rhodes et que les autres épiques de la descendance d'Homère. Mais du moins, direz-vous, la mesure du grand vers qu'ils emploient leur est commune... Non pas. Dans l'églogue, le vers hexamètre différait essentiellement, par plusieurs endroits, du même vers hexamètre appliqué à l'épopée: «On a déjà décrit avec assez d'exactitude, dit M. Rossignol, les caractères généraux de la poésie pastorale; on a déterminé avec assez de précision quels devaient être le lieu de la scène, le rôle des acteurs, le ton du discours, les qualités du style; mais l'organisation intérieure, le mécanisme secret, la structure savante et ingénieuse de cette poésie, ont été jusqu'ici peu étudiés. Je ne suis pas un si fervent adorateur de Théocrite que l'était Huet, qui nous apprend lui-même que, dans sa jeunesse, chaque année au printemps, il relisait le poëte de Sicile; j'ai pourtant fait plus d'une fois le charmant pèlerinage, et chaque fois, après avoir admiré la vivacité spirituelle et ingénue des personnages, la grâce piquante et naïve du dialogue, la vérité des peintures, je me suis préoccupé de la construction du vers, de ces ressorts cachés que le poëte met en jeu pour produire plusieurs de ses effets.» Le résultat de ces observations multipliées et patientes, c'est que le dactyle peut s'appeler l'âme de la poésie bucolique, et que, sans parler du cinquième pied où il est de rigueur, les deux autres places qu'il affectionne dans le vers pastoral sont le troisième pied et le quatrième, avec cette circonstance que le dactyle du quatrième pied termine ordinairement un mot, comme pour être plus saillant et pour mieux détacher sa cadence. Théocrite, dans le très grand nombre de ses vers, fait sentir le mouvement de légèreté et d'allégresse que rend, par exemple, ce vers de Virgile:

Huc ades, o Meliboee! caper tibi salvus et hoedi.

Les anciens grammairiens avaient déjà fait en partie ces remarques, et l'illustre critique Valckenaer les avait confirmées. M. Rossignol y a ajouté quelque chose, et l'observation du dactyle au troisième pied est de lui. Sur neuf cent quatre-vingt-dix-sept vers de Théocrite, il y en a sept cent quatre-vingt-six qui offrent cette circonstance métrique; et pour quiconque a pénétré la délicatesse habile et même subtile des anciens en telle matière, ce ne saurait être l'effet du hasard. Ceux qui seraient tentés d'accueillir avec sourire ce genre de recherches intimes, poursuivies par un homme de goût, peuvent être de bons et d'excellents esprits, mais ils ne sont pas entrés fort avant dans le secret du langage antique, et nous les renverrions pour se convaincre, s'ils en avaient le temps, à Denys d'Halicarnasse et aux traités de rhétorique de Cicéron.

Ces observations techniques, que nous ne pouvons qu'effleurer, et dans lesquelles M. Rossignol nous a rappelé un critique bien délicat aussi d'oreille et de goût, feu M. Mablin, ces curiosités d'un dilettantisme studieux mènent à l'intelligence vive et entière des modèles qu'il s'agit d'apprécier. De même qu'on est disposé à mieux sentir Théocrite au sortir de ces pages, on mesure avec plus de certitude le degré précis dans lequel Virgile s'est approché du maître: car c'était bien un maître que Théocrite pour Virgile dans la poésie pastorale; et M. Rossignol, qu'on n'accusera pas d'irrévérence envers aucun génie antique, établit la différence et la distance de l'un à l'autre par des caractères incontestables. Virgile, jeune, amoureux de la campagne, mais non moins amoureux des poésies qui la célébraient, s'est évidemment, à son début, proposé Théocrite pour modèle presque autant que la nature elle-même. Il semble véritablement avoir lu Théocrite plume en main, et avoir voulu bientôt en imiter et en placer les beautés, assez indifférent d'ailleurs sur le lieu. La forme dans laquelle il a reproduit et comme enchâssé à plaisir ces images, ces comparaisons pastorales, est sans doute ravissante de douceur et d'harmonie, et c'est là ce qui a fait la fortune des Bucoliques. Mais, ajoute M. Rossignol, ne séparez pas cette forme du fond; ou, si vous l'oubliez un instant, si vous parvenez à écarter cette molle et suave mélodie pour ne vous attacher qu'à la pensée, vous serez frappé du défaut d'unité dans le lieu et dans le sujet, du vague de la scène, et du caractère bien plus littéraire que réel de ces bergeries. C'est une des causes, entre tant d'autres, qui rend la traduction des Bucoliques impossible et presque nécessairement insipide; car ce charme de la forme s'évanouissant, il ne reste rien de nettement dessiné et qui marque du moins les lignes du tableau. Jusque dans les Bucoliques pourtant, Virgile, ce génie naturellement grave, sérieux et mélancolique, présage déjà son originalité sur deux points: la Xe églogue, si passionnée, en mémoire de Gallus, laisse déjà éclater les accents du chantre de Didon, et la IVe églogue à Pollion, toute religieuse et sibylline, toute digne d'un consul, fait entrevoir dans le lointain les beautés sévères et sacrées du VIe livre de l'Enéide.

Je ne redirai pas ici comment l'amour si profond et si vrai qu'avaient les Romains pour la campagne ne les inclinait pourtant point à l'églogue pastorale; c'était un amour mâle et pratique, tout adonné à la culture, et dont les loisirs mêmes, si bien décrits dans les Géorgiques, se ressentaient encore des rudes travaux de chaque jour. Lorsque Tibulle, le plus affectueux après Virgile, et le plus doux des Romains, dit à sa Délie, en des vers pleins de tendresse, qu'il ne demande avec elle qu'une chaumière et la pauvreté, il mêle encore à l'idéal de son bonheur ces images du labour:

Ipse boves, mea, sim tecum modo, Delia, possim Jungere, et in solo pascere monte pecus; Et te dum liceat teneris retinere lacertis, Mollis et inculta sit mihi somnus humo.

Le voeu ici est le même que dans la VIIIe idylle de Théocrite, quand le berger Daphnis chante ce couplet qu'on ne saurait oublier, et où il ne souhaite ni la terre de Pélops, ni les richesses, ni la gloire, mais de tenir entre ses bras l'objet aimé, en contemplant la mer de Sicile. Le tableau de l'élégiaque romain est touchant dans sa réalité, mais on sent aussitôt la différence: il y manque, pour égaler le rêve sicilien, je ne sais quoi d'un loisir tout facile, je ne sais quel horizon plus céleste.

S'attachant particulièrement à la IVe églogue, et après en avoir déterminé le sens, selon lui, tout mystique, tout relatif aux traditions de l'oracle, après avoir assez bien démontré, ce me semble, que le poëte n'a fait qu'y prendre un thème, un prétexte à la description de l'âge d'or vers l'époque de la paix de Brindes, et que le mystérieux enfant promis n'était pas tel ou tel enfant des hommes, mais un de ces dieux épiphanes ou manifestés (proesentes divos) très-connus de l'antiquité entière, M. Rossignol nous fait bien comprendre la transformation que subit peu à peu dans l'imagination des peuples cette sorte de vague prédiction virgilienne, portée sur l'aile des beaux vers et revêtue d'une magique harmonie. La superstition populaire, qui allait cherchant dans les derniers souffles de la Sibylle la promesse du Sauveur nouveau, n'eut garde, parmi ses autorités, d'oublier Virgile. Dès le second siècle du Christianisme, des esprits plus fervents qu'éclairés se complurent à cette confusion bizarre qui, au moyen de quelques centons alambiqués, à la faveur même de misérables acrostiches, mariait ensemble les deux cultes, et contre laquelle devait tonner saint Jérôme. «Reproches inutiles! dit M. Rossignol; la fureur de ces jeux d'esprit redoublera, entretenue par la superstition et le faux goût; et l'écrivain sur qui ce zèle extravagant s'exercera de prédilection, c'est Virgile.» Le critique suit dans tout son cours la nouvelle destinée que fit au poëte l'illusion superstitieuse. La IVe églogue, il faut en convenir, y prêtait assez naturellement, et le sujet s'en trouva bientôt travesti au point d'être donné sans détour pour une prédiction de l'avènement du Christ. Mais on prend, en quelque sorte, ce travestissement sur le fait, dans la traduction grecque produite par Eusèbe. Le divorce, ou plutôt la confusion insensible commence dès le début même. Tandis que Virgile invitait les Muses de la Sicile à élever un peu le ton accoutumé de l'églogue, le traducteur les exhorte nettement à célébrer la grande prédiction. Là où Virgile annonçait le retour d'Astrée et de Saturne, le traducteur ne parle que de la Vierge amenant le Roi bien-aimé. Lucine, toute chaste que l'appelait le poëte (casta, fave, Lucina), n'est pas plus heureuse qu'Astrée; elle disparaît pour devenir simplement la lune qui nous éclaire; et si, dans le texte primitif, on la suppliait de présider, comme déesse, à la naissance de l'enfant, le traducteur lui ordonnera d'adorer le nourrisson qui vient de naître. C'est ainsi que les noms des divinités mythologiques se trouvent l'un après l'autre éliminés au moyen de synonymes adroits ou de périphrases complaisantes. Il serait curieux de suivre en détail avec le critique cette traduction habilement infidèle et toute calculée, dans laquelle l'églogue païenne de Virgile est devenue un poëme chrétien, et qui transforme définitivement le dieu épiphane de la Sibylle en la personne même du Rédempteur. Grâce à ce rôle nouveau qu'une semblable interprétation créait à Virgile, et que la vague tradition favorisa, on comprend mieux comment le divin et pieux poëte (le poëte pourtant de Corydon et de Didon) a pu être pris sous le patronage de deux religions si différentes et si contraires, comment le Christianisme du moyen-âge s'est accoutumé peu à peu à l'accepter pour magicien et pour devin, et comment Dante, le poëte théologien, n'hésitera point à se le choisir pour guide dans les sphères de la foi chrétienne. Il n'est pas jusqu'à Sannazar enfin, qui, aux heures de la Renaissance, dans un poëme dévot d'un style païen, ne fasse chanter l'églogue prophétique aux bergers adorateurs de Jésus enfant.

Au reste, ce n'est pas une certaine allusion générale et toute d'imagination qui pourrait ici étonner et choquer, si l'on s'y était tenu. Virgile est un poëte véritablement religieux; il y a dans l'inspiration de sa muse un souffle doux, puissant, pacifique, qui lui fait adorer et invoquer en toute rencontre les divinités clémentes. En lui s'est rassemblé, comme dans un harmonieux et suprême organe, l'écho mourant de cette voix sacrée qu'entendirent, à l'origine de la fondation romaine, les Évandre et les Numa. Il n'y avait donc rien que de simple et plutôt d'heureux à un rapprochement et à un sentiment de tendre sympathie, tel qu'en pouvait éprouver pour lui un Dante touché du mystique rayon, ou encore un saint Augustin à travers ses larmes. A une certaine hauteur toutes les piétés se tiennent et communiquent aisément par l'imagination et par la poésie. Ce qui devient bizarre, ce qui devient mensonger et adultère, c'est l'appropriation prétendue littérale, c'est le détournement frauduleux de l'Églogue à un avènement qui n'avait pas besoin d'un tel précurseur.

J'en ai dit assez pour signaler aux curieux l'espèce d'intérêt philosophique et historique qui s'attache aux recherches philologiques de M. Rossignol. Sa méthode m'a rappelé plus d'une fois, par sa direction circonscrite et sa rigueur, l'ingénieux procédé que M. Letronne a si souvent appliqué à des points d'histoire, de géographie ou d'archéologie. J'oserai ajouter que M. Rossignol est de cette école, de même qu'il est aussi de celle du digne et fin M. Boissonade en philologie. Esprit tout à fait français pour la netteté et la fermeté, M. Rossignol a le mérite de combiner en lui les traditions et quelques-unes des qualités essentielles de ces hommes qui sont nos maîtres, et à la fois de s'être formé lui-même avec originalité, avec indépendance, dans une étude approfondie et solitaire qui devient de plus en plus rare. Le pur où sa modestie lui permettra de sortir des questions trop particulières et de se porter avec toutes les ressources de son investigation et de sa science sur des sujets d'un intérêt plus ouvert, il est fait pour marquer avec nouveauté son rang dans la critique et pour se classer en vue de tous. Ce volume, qui doit être suivi d'une seconde partie, est un premier pas dans cette voie d'application où nos voeux l'appellent et où de plus compétents le jugeront.

J'ai oublié de dire que le volume est dédié à M. le comte Arthur Beugnot; il y a des noms qui portent avec eux des garanties de bon esprit, de critique exacte et saine, exempte de toute déclamation.

28 décembre 1847.

FRANÇOIS Ier POËTE

POÉSIES ET CORRESPONDANCE RECUEILLIES ET PUBLIÉES PAR M. AIMÉ CHAMPOLLION-FIGEAC, 1 VOL. IN-4°, PARIS, 1847.

C'est une chose grave assurément pour un roi que de faire des vers. Il n'est point permis aux poëtes d'être médiocres; Horace le leur défend au nom du ciel et de la terre, au nom des colonnes et des murailles mêmes qui retentissent de leurs vers; et, d'autre part, la devise d'un roi, telle qu'elle se lit en lettres d'or chez Homère, et telle qu'Achille la dictait par avance à Alexandre, consiste à toujours exceller, à être en tout au-dessus des autres[6]. Voilà deux obligations bien hautes, deux royautés difficiles à réunir, et dont la dernière exclut absolument, chez celui qui en est investi, toute prétention incomplète et vaine. Hors de l'Orient sacré, je ne sais si l'on trouverait un grand exemple de ce double idéal confondu sur un même front, et si, pour se figurer dans sa pleine majesté un roi poëte, il ne faudrait pas remonter au Roi-Prophète ou à son fils. Il y a eu des degrés toutefois; ce même Homère, de qui nous tenons l'adieu du vieux Pélée donnant à son fils cette royale leçon de prééminence et d'excellence généreuse, nous représente Achille dans sa tente, au moment où les envoyés des Grecs arrivent pour le fléchir, surpris par eux une lyre à la main et tandis qu'il s'enchante le coeur à célébrer la gloire des anciens héros. Le moyen fige, comme l'antiquité héroïque, nous offrirait çà et là de ces heureuses surprises, depuis Alfred pénétrant en ménestrel dans le camp des Danois, jusqu'à Richard Coeur-de-Lion appuyant à la fenêtre de sa prison la harpe du trouvère. Le siècle de saint Louis applaudissait aux chansons de Thibaut, roi de Navarre. En un mot, tant que la poésie a été un chant, tant que la harpe et la lyre n'ont pas été de pures métaphores, on conçoit cet accident poétique comme une sorte de grâce et d'accompagnement assorti jusque dans le rang suprême. Mais, du moment que les vers, ramenés à l'état de simple composition littéraire, devinrent un art plus précis, du moment que les rimes durent se coucher par écriture, et qu'il fallut, bon gré mal gré, et nonobstant toutes métaphores, noircir du papier, comme on dit, pour arriver à l'indispensable correction et à l'élégance, dès lors il fut à peu près impossible d'être à la fois roi et poëte avec bienséance. Que gagne la gloire du grand Frédéric à tant de mauvais vers (même quand ils seraient un peu moins mauvais), griffonnés la veille ou le soir d'une bataille, à chaque étape de ses rudes guerres? La force d'âme du monarque et du capitaine, en plus d'une conjoncture terrible, ne serait pas moins prouvée, pour n'être point consignée dans des pièces soi-disant légères, signées Sans-Souci et adressées à d'Argens. L'opiniâtre rimeur n'a réussi, par cette dépense de bel esprit, qu'à introduire, on l'a très-bien remarqué, un peu de Trissotin dans le héros. On sait qu'un jour Louis XIV aussi s'était avisé de rimer; c'était sans doute dans le court instant où il se laissait tenter à cette gloire des ballets et des carrousels, dont un passage de Britannicus le guérit. Cette fois la leçon lui vint de Boileau, à qui il montra ses vers en demandant un avis. «Sire, répondit le poëte, rien n'est impossible à Votre Majesté; elle a voulu faire de mauvais vers, et elle y a réussi.» Louis XIV, avec son grand sens, se le tint pour dit. Richelieu, qui était presque un roi, s'est donné un ridicule avec ses prétentions d'auteur. A de tels personnages, chefs et gardiens des États, il est aussi beau d'aimer, de favoriser les arts et la poésie, que périlleux de s'y essayer directement; et, plus ils sont capables de grandeur, plus il y a raison de répéter pour eux la magnifique parole que le poète adressait au peuple romain lui-même:

Tu regere imperio populos, Romane, memento. Hae tibi erunt arles.....

[Note 6: Iliade, XI, 783.]

On aurait tort pourtant et l'on serait injuste d'appliquer trop rigoureusement aux Poésies de François Ier ce que les précédentes observations semblent avoir aujourd'hui d'incontestable. Les vers d'amateur ne sont plus guère de mise eu français depuis Malherbe; mais Malherbe n'était pas venu. Sans doute si François Ier avait pu lire à un Despréaux n'importe lesquelles de ses épîtres ou même de ses rondeaux, il aurait couru grand risque de recevoir la même réponse que s'attira Louis XIV; mais il n'y avait pas alors de Despréaux. Les meilleurs poëtes du temps, à commencer par Marot, faisaient bien souvent des vers détestables, de même que les moins bons rimeurs rencontraient quelquefois des hasards assez jolis. Tout le XVIe siècle, à cet égard, nous présente comme un continuel et confus effort de débrouillement. François Ier, dès le jour où il monta sur le trône, donna le signal à ce puissant travail qui devait contribuer à répandre et à polir en définitive la langue française. Grâce à l'impulsion qu'il communiqua d'en haut, ce fut bientôt de toutes parts autour de lui un défrichement universel. Lui-même on le vit des premiers mettre la main à l'instrument. Ce qui eût été, en d'autres temps, une prétention petite, était donc ici une noble erreur, ou plutôt simplement un bon exemple. Qu'on me permette une comparaison qui rendra nettement ma pensée. Il y eut un jour dans la Révolution française où l'on voulut remuer tout d'un coup le Champ de Mars et le dresser en amphithéâtre pour une solennité immense: les bras ne suffisaient pas; chacun s'y mit, et l'on vit de belles dames elles-mêmes, de très-grandes dames de la veille, manier la pelle et la bûche. Je pense bien que ces mains délicates firent assez peu d'ouvrage; mais combien elles durent exciter autour d'elles! Ce fut là en partie le rôle de François Ier poëte, et celui des Valois, y compris plus d'une princesse.

Ce qu'on appelle la Renaissance dans notre Occident constitue véritablement un des âges par lesquels avait à passer le monde moderne; cet âge ou cette saison régnait depuis longtemps déjà en Italie, quand la France retardait encore. Les expéditions de Charles VIII et de Louis XII avaient rapporté les germes et sourdement mûri les esprits; mais rien jusque-là n'éclatait. La gloire de François Ier est d'avoir, à peine sur le trône, senti avant tous ce grand souffle d'un printemps nouveau qui voulait éclore, et d'en avoir inauguré la venue. Rien ne saurait donner une plus juste idée du brusque changement qui se fit d'un règne à l'autre que ces phrases naïves de la mère de François Ier, Louise de Savoie, écrivant en son Journal: «Le 22 septembre 1314, le roi Louis XII, fort antique et débile, sortit de Paris pour aller au-devant de sa jeune femme la reine Marie.» Et quelques lignes plus bas: «Le premier jour de janvier 1515, mon fils fut roi de France.» Son fils, son César pacifique, ou encore son glorieux et triomphant César, subjugateur des Helvétiens, comme elle le nomme tour à tour. Ainsi, succédant à ce bon roi antique et débile, et dont les rajeunissements mêmes semblaient un peu surannés de galanterie et de goût, l'ardent monarque de vingt ans solennisa son entrée comme au bruit des fanfares et de la trompette. La victoire lui paya la bienvenue à Marignan, et les poëtes firent écho de toutes parts. Une vive et facile école débutait justement avec le règne, et saluait pour chef et pour prince le jeune Clément Marot. Le même roi, qui avait demandé à Bayard de l'armer chevalier, aurait presque demandé au gentil maître Clément de le couronner poëte. Mais ce n'était point dans de simples rimes que François Ier faisait consister l'idée et l'honneur des lettres; il embrassa la Renaissance dans toute son étendue. Épris de toute noble culture des arts et de l'esprit, admirateur, appréciateur d'Érasme comme de Léonard de Vinci et du Primatice, et jaloux de décorer d'eux sa nation, comme il disait, et son règne, propagateur de la langue vulgaire dans les actes de l'État, et fondateur d'un haut enseignement libre en dehors de l'Université et de la Sorbonne, il justifie, malgré bien des déviations et des écarts, le titre que la reconnaissance des contemporains lui décerna. Son bienfait essentiel consiste moins dans telle ou telle fondation particulière, que dans l'esprit même dont il était animé et qu'il versa abondamment autour de lui. S'il restaurait dans Avignon le tombeau de Laure, il semblait en tout s'être inspiré de la passion de Pétrarque, le grand précurseur, pour le triomphe des sciences illustres. Les imaginations s'enflammèrent à voir cette flamme en si haut lieu. Montaigne, qui était de la génération suivante, nous a montré son digne père, homme de plus de zèle que de savoir, «eschauffé de cette ardeur nouvelle, de quoy le roy François premier embrassa les lettres et les mit en crédit,» et l'imitant de son mieux dans sa maison, toujours ouverte aux hommes doctes, qu'il accueillait chez lui comme personnes saintes. «Moy, s'empresse d'ajouter le malin, je les aime bien, mais je ne les adore pas.» Ce fut cette sorte de culte que François Ier naturalisa en France, et si un peu de superstition s'y mêla d'abord (comme cela est inévitable pour tous les cultes), dans le cas présent elle ne nuisit pas. On aime à voir, à quelque retour de Fontainebleau ou de Chambord, le royal promoteur de toute belle et docte nouveauté, et de la nouveauté surtout qui servait la cause antique, s'en aller à cheval en la rue Saint-Jean-de-Beauvais jusqu'à l'imprimerie de Robert Estienne, et là attendre sans impatience que le maître ait achevé de corriger l'épreuve, cette chose avant tout pressante et sacrée. Bien des erreurs et des rigueurs suivirent sans doute de si favorables commencements et compromirent les destinées finales du règne; mais l'élan, une fois donné, suffisait à produire de merveilleux effets; les semences jetées au vent pénétrèrent et firent leur chemin en mille sens dans les esprits; la politesse greffée sur la science s'essaya, et l'on en eut, sous cette race des Valois, une première fleur. Voilà de quoi excuser d'avance bien des mauvais vers, si nous en rencontrons chez le roi poëte; et, comme circonstance atténuante, il convient de noter aussi qu'un grand nombre furent écrits dans les ennuis d'une longue captivité, ce qui, au besoin, les explique et les absout encore. Car que faire en un gîte, à moins que l'on ne songe? et que devenir dans une prison à moins que d'y soupirer et rimer sa plainte? Le bon René d'Anjou, captif en sa jeunesse, avait usé ainsi de musique et de vers, en même temps qu'il peignait aux murailles de sa tour diverses sortes de compositions mélancoliques et d'emblèmes. Le grand-oncle de François Ier, Charles d'Orléans, en pareille disgrâce, avait également demandé consolation à la poésie et l'avait fait avec un rare bonheur de talent. Si François Ier fut loin d'y réussir aussi bien, l'idée, l'intention du moins était délicate et noble. En toutes choses, il faut surtout demander à ce prince généreux de nature le premier mouvement et l'intention.

Le recueil des Poésies de François Ier, que vient de publier M. Aimé Champollion, est tiré de trois manuscrits que possède la Bibliothèque du Roi; l'éditeur en mentionne trois autres qui se trouvent dans le même dépôt, mais qui ne sont que des copies. Un amateur éclairé, M. Cigongne, possède aussi dans sa riche collection un manuscrit qui correspond, pour le contenu, à l'un des trois premiers, et qui paraît en être l'original. Ce manuscrit commence tout simplement par une lettre en prose que le roi prisonnier écrit à une maîtresse dont on ignore le nom:

«Ayant perdu, dit-il, l'occasion de plaisante escripture et acquis l'oubliance de tout contentement, n'est demeuré riens vivant en ma mémoire, que la souvenance de vostre heureuse bonne grace, qui en moy a la seulle puissance de tenir vif le reste de mon ingrate fortune. Et pour ce que l'occasion, le lieu, le temps et commodité me sont rudes par triste prison, vous plaira excuser le fruict qu'a meury mon esperit en ce pénible lieu...»

Cette lettre, avec la pièce de vers qui l'accompagne, se trouve aux pages 42 et 43 de la présente édition; mais, en la lisant au début, on comprend mieux comment François Ier devint décidément poëte ou rimeur, et comment l'ennui l'amena à développer sinon un talent, du moins une facilité qu'il n'avait guère eu le loisir d'exercer jusqu'alors. Il redit la même chose dans la longue épître où il raconte son parlement de France et sa prise devant Pavie:

Car tu sçaiz bien qu'en grande adversité Le recorder donne commodité D'aulcun repoz, comptant à ses amys Le desplaisir en quoy l'on est soubmys.

On ne lui reprochera point d'ailleurs de surfaire le mérite de son oeuvre; dans cette même épître, il commence en parlant bien modestement de son escript et de cette idée qu'il a eue de

Cuider coucher en finy vers et mectre Ung infiny vouloir soubz maulvais mettre.

L'aveu modeste n'est ici que l'expression d'une rigoureuse vérité: il serait difficile, en effet, de coucher ses pensées en plus mauvais mètre. L'épître se peut dire une gazette en vers de la force de tant de chroniques rimées qui avaient cours alors, et dont, au siècle suivant, la Muse historique de Loret a été la dernière. A titre de témoignage officiel, elle a du prix. M. A. Champollion, dans le volume qu'il a publié sur la Captivité de François Ier[7], s'en est utilement servi pour rétablir le vrai sur quelques particularités contestées; mais, au point de vue littéraire, que pourrait-on dire en présence d'une enfilade de vers comme ceux-ci:

De toutes pars lors despouillé je fuz, Mays deffendre n'y servit ne reffuz; Et la manche de moy tant estimée Par lourde main fut toute despecée. Las! quel regret en mon cueur fut bouté!

On se rappelle involontairement la belle lettre, de dix ans antérieure, que le roi écrivait à sa mère au lendemain de Marignan, et dans laquelle respire l'ardeur de la mêlée. La teneur en est simple et toute militaire; les traits mâles, énergiques, rapides, y naissent du récit:

«Et tout bien débattu, depuis deux mille ans en ça n'a point, été vue une si fière ni si cruelle bataille, ainsi que disent ceux de Ravennes, que ce ne fut au prix qu'un tiercelet. Madame, le sénéchal d'Armagnac avec son artillerie ose bien dire qu'il a été cause en partie du gain de la bataille, car jamais homme n'en servit mieux.... Le prince de Talmond est fort blessé, et vous veux encore assurer que mon frère le connétable et M. de Saint-Pol ont aussi bien rompu bois que gentilshommes de la compagnie, quels qu'ils soient; et de ce j'en parle comme celui qui l'a vu, car ils ne s'épargnoient non plus que sangliers échauffés.»

Marignan était plus fait, sans doute, pour inspirer la verve que Pavie avec ses fers. Mais, dans le dernier cas, l'extrême infériorité du ton tient surtout à une autre espèce d'entraves. Toujours, comme on sait, la prose française eut le pas sur les vers, et il y a entre les deux épîtres de François Ier précisément la même distance qu'entre une page de Villehardouin et n'importe quelle chronique rimée du même Temps.

[Note 7: Collection des Documents historiques.]

Il ne suffirait pas de se rejeter sur l'état de la poésie française, à cette date du règne de François Ier, pour expliquer uniquement par cette imperfection générale les singulières faiblesses et le rocailleux plus qu'ordinaire de la veine royale. Sans doute, la poésie alors était fort mêlée, et confuse; pourtant, dès qu'un vrai talent se rencontre, il sait se faire sentir, et lorsqu'à travers les pièces de François Ier il s'en glisse quelqu'une de Marot, de Mellin de Saint-Gelais, ou même de la reine Marguerite, le ton change notablement, le courant vous porte, et l'on est à l'instant averti. Une grande part du mauvais appartient donc bien en propre à la facture du maître, lequel n'était ici qu'un écolier. Ce ne serait certes pas sa soeur Marguerite qui, au milieu d'une prière en vers adressée au Crucifix, s'aviserait de dire:

O seur! oyez que respond ce pendu!

Le XVIe siècle, même chez les poëles en renom, est trop habituellement sujet à ces accidents fâcheux qui gâtent et, pour ainsi dire, salissent les intentions les meilleures; mais là encore il y a des degrés, et les vers de François restent trop souvent hors de toutes limites. Si on n'avait de ce prince que les longues épîtres et les pièces de quelque étendue ou même les rondeaux, on serait forcé, sur ce point, de donner raison contre lui à Roederer, qui s'est attaché à le dénigrer en tout.

Hâtons-nous de reconnaître qu'il y a dans le Recueil quelques agréables exceptions; il y en a même d'assez heureuses pour faire naître une idée qu'on ne saurait tout à fait dissimuler. Quand on lit de suite et tout d'une haleine cette série d'épîtres plates, de rondeaux alambiqués et amphigouriques, et qu'on tombe sur quelque dizain vif et bien tourné, on est surpris, on est réjoui; mais il arrive le plus souvent que l'éditeur est oblige de nous avertir qu'il se rencontre quelque chose de pareil dans les oeuvres de Marot ou de Saint-Gelais. On est induit alors, même quand le dizain en question ne se retrouve pas chez ces poëtes, à soupçonner que ceux-ci pourraient bien n'y pas être étrangers. En un mot, on est tenté de mettre le petit nombre de bons vers du roi sur le compte du valet de chambre favori, ou plutôt encore sur la conscience de l'aumônier-bibliothécaire (Saint-Gelais), qui s'y trouve mêlé si fréquemment.

Il m'a toujours semblé que ce serait le sujet intéressant d'un petit mémoire que d'examiner à part le groupe des poëtes rois et princes au XVIe siècle: François Ier et sa soeur Marguerite, les deux autres Marguerite, Jeanne d'Albret, Marie Stuart, Charles IX, Henri IV enfin; car tous ont fait des vers, au moins des chansons. Mais il y aurait à discuter de près, à démêler le degré d'authenticité de certaines pièces qui ont couru sous leur nom. Brantôme, qui parle avec de grands éloges du talent poétique de la reine d'Écosse, nous apprend qu'on lui attribuait déjà, dans le temps, des vers qui ne ressemblaient nullement à ceux de l'aimable auteur, et qui, selon lui, ne les valaient pas. «Ils sont trop grossiers et mal polis, disait-il, pour estre sortis de sa belle boutique.» Depuis lors on a paré à ce genre d'objection, et c'est plutôt le trop de poli qui rend aujourd'hui suspecte la prétendue relique d'autrefois. Au XVIIIe siècle, il se glissa plus d'un pastiche dans ces recueils et Annales poétiques dont les rédacteurs étaient eux-mêmes faiseurs et peu scrupuleux. M. de Querlon assurait l'abbé de Saint-Léger que la chanson de Marie Stuart à bord du vaisseau (Adieu, plaisant pays de France) était de lui. Les beaux vers de Charles IX à Ronsard qui sont partout (L'art de faire des vers, dût-on s'en indigner...), où se trouvent-ils cités pour la première fois? Où voit-on apparaître d'abord les couplets d'Henri IV sur Gabrielle et sa chanson à l'Aurore[8] On a là toute une série de petites questions en perspective. Les autographes imprévus et tardifs (ils semblent sortir de dessous terre aujourd'hui), s'il s'eu produisait à l'appui des imprimés, devraient être eux-mêmes soumis à examen. Puis, quand la source originale serait sûrement atteinte, on aurait à discuter encore le degré de confiance qu'on peut accorder en pareil cas aux royales signatures; car ces princes et princesses avaient tout le long du jour à leur côté; entendant à demi-mot, valets de chambre, aumôniers et secrétaires, tous gens d'esprit et du métier. Les Bonaventure des Periers, les Marot, les Saint-Gelais, les Amyot, étaient en mesure de prêter plus d'un trait à un canevas auguste, et de mettre la main à la demande en même temps qu'à la réponse. Je ne sais plus quelle dame de la Cour d'Henri III disait à Des Portes, en lui demandant de la faire parler en vers, qu'elle envoyait ses pensées au rimeur. On sait positivement que c'était là l'usage de la spirituelle Marguerite, femme d'Henri IV. Son secrétaire Maynard la faisait parler en vers tendres et passionnés, et lui-même, dans sa vieillesse, a trahi le secret lorsqu'il a dit:

L'âge affoiblit mon discours, Et cette fougue me quitte, Dont je chantois les amours De la reine Marguerite.

[Note 8: Dans une Notice sur un Recueil manuscrit d'anciennes Chansons françaises, M. Willems de Gand indique qu'il y a trouvé le fameux Couplet:

Cruelle départie, Malheureux jour! etc., etc.

Il en conclut que Henri IV avait pris ce refrain à quelque chanson déjà en vogue (voir le tome XI, no 6, des Bulletins de l'Académie royale de Bruxelles).]

Au XVIIIe siècle, n'est-ce pas ainsi encore qu'on voit la duchesse du Maine, dans ses joutes de bel esprit avec La Motte, lui lancer à l'occasion quelque madrigal qu'elle s'était fait rimer par Sainte-Aulaire, par Mlle de Launay ou tel autre poëte ordinaire de sa petite Cour? On conçoit donc qu'il y aurait dans ce sujet matière à une discussion délicate, et qu'on en pourrait faire un piquant chapitre qui traverserait l'histoire littéraire du XVIe siècle. Mais, dans aucun cas, il n'y aurait à en tirer de conclusion sévère et maussade contre les charmants esprits de ces rois et reines, amateurs des Muses. L'honneur de leur suzeraineté, de leur coopération intelligente et gracieuse, resterait hors de cause; seulement la part du métier reviendrait à qui de droit.

Tant que François Ier fut prisonnier en Espagne, il composa incontestablement sans secours et sans aide de longues épîtres non moins ennuyeuses qu'ennuyées; à sa rentrée en France, ses vers prirent plus de vivacité, et la joie du retour, sans doute aussi le voisinage des bons poëtes, l'inspira mieux. Gaillard, qui avait feuilleté en manuscrit les Poésies du prince, a noté avec sens les meilleurs vers qu'on y distingue. Je ne rappellerai que ce couplet d'une ballade, qui gagne à être isolé des couplets suivants; pris à part, c'est un dizain des plus frais et des plus vifs; on dirait que le rayon matinal y a touché:

Estant seullet auprès d'une fenestre Par ung matin, comme le jour poignoit, Je regarday Aurore, à main senestre, Qui à Phebus le chemyn enseignoit. Et d'autre part m'amye qui peignoit Son chef doré, et viz sez luysans yeulx, Dont me gecta ung traict si gracieulx, Qu'à haulte voix je fuz contrainct de dire: Dieux immortelz! rentrez dedans vos cieulx, Car la beaulté de ceste vous empire.

Je retourne le feuillet, et je lis à la page suivante cet autre dizain, non moins égayé, mais qui est de Marot:

May bien vestu d'habit reverdissant, Semé de fleurs, ung jour se mist en place, Et quant m'amye il vit tant florissant, De grand despit rougist sa verte face, En me disant: Tu cuydes qu'elle efface A mon advis les fleurs qui de moy yssent? Je lui respond: Toutes tes fleurs périssent Incontinant que yver les vient toucher; Mais en tout temps de ma Dame florissent Les grans vertuz, que mort ne peult sécher.

Le dizain du prince à certainement de quoi lutter en grâce avec celui de Marot; on ne peut toutefois s'empêcher de remarquer que, dans le Recueil, l'un est bien voisin de l'autre; et, en général, quand on trouve réunis un certain nombre de morceaux qu'il faut rapporter à Saint-Gelais ou à Marot, c'est presque toujours aux environs de ces endroits-là que se rencontrent aussi les petites pièces du roi qui peuvent passer pour les meilleures. On n'est jamais sûr que la ligne de démarcation tombe exactement, et qu'il ne se soit pas introduit quelque confusion sur ces points limitrophes: Lucanus an Appulus anceps[9].

[Note 9: Ainsi l'éditeur a soin d'indiquer que les pièces de la page 96 sont de Saint-Gelais: mais, en y regardant bien, il se trouve que le huitain: Cessez, mes yeulx, etc., de la page 94, est également de l'aumônier-poëte.]

Pour ce qui est du joli dizain de l'Aurore en particulier, il paraîtra piquant d'avoir encore à le rapprocher d'une épigramme de Q. Lutatius Catulus, que rapporte Cicéron dans le traité de la Nature des Dieux. C'est une épigramme tout à fait à la grecque, mais la similitude de l'image reste frappante:

Constiteram exorientem Auroram forte salutans, Quum subito a loeva Roscius exoritur. Pace mihi liceat, Coelestes, dicere vestra, Mortalis visus pulchrior esse deo.

Rien de plus naturel à supposer qu'une rencontre d'idées en semblable veine: ce qui ne laisse pas ici de donner à penser, c'est cette petite circonstance qui se retrouve dans les deux pièces, a loeva, à main senestre. Est-ce pur hasard? Serait-ce qu'un roi a pu avoir de ces réminiscences d'érudit?

Au reste, ce n'est pas nous qui refuserons à François Ier des traits d'emprunt ou de rencontre, des saillies heureuses, des maximes galantes et un peu subtiles, quand il suffit d'un petit nombre de vers pour les exprimer; il n'y a rien là qui excède la portée de talent qu'on est en droit d'attendre d'un prince spirituel et qui avait eu de tristes loisirs pour s'exercer. On regrette plutôt de n'avoir pas à noter plus souvent chez lui des bagatelles aussi bien tournées que celle-ci par exemple:

Elle jura par ses yeulx et les miens, Ayant pitié de ma longue entreprise, Que mes malheurs se tourneroient en biens; Et pour cela me fut heure promise. Je crois que Dieu les femmes favorise: Car de quatre yeulx qui furent parjurez, Rouges les miens devindrent, sans faintise; Les siens en sont plus beaulx et azurez.

Sachons seulement que ce n'est là qu'une très-agréable paraphrase, mais cette fois une paraphrase évidente de ces vers d'Ovide en ses Amours (liv. III, élég. 3):

Perque suos illam nuper jurasse recordor, Perque meos oculos; et doluere mei.

Voici encore un sixain délicat, où le doux nenny est aux prises avec le sourire; nous le donnons ici dans toute sa correction:

Le desir est hardy, mais le parler a honte; Son parler tramble et fuyt, l'aultre en fureur se monte; L'ung fainct vouloir ung gaing, dont il souhaite perte; L'ung veult chose cacher que l'aultre fait apperte; L'ung s'offre et va courant, l'aultre mentant refuse: Voyez la pauvre femme en son esprit confuse.

L'épitaphe d'Agnès Sorel est connue; rien n'empêche de croire à cette improvisation de cinq vers, et de nouveaux témoignages recueillis par M. Vallet de Viriville doivent, nous dit-on, en confirmer l'authenticité. Mais M. Champollion a conjecturé judicieusement, selon moi, que la pièce en tercets: Doulce, plaisante, heureuse et agréable nuict (page 150), est trop compliquée pour être du monarque. J'ajouterai, comme raison à l'appui, que cette espèce de chanson est traduite de l'Arioste[10], et elle l'a été depuis encore par d'autres poëtes du XVIe siècle, par Olivier de Magny et Gilles Durant. Le chanteur remercie la nuit d'avoir favorisé son entreprise amoureuse, et il part de là pour dénombrer et décrire avec complaisance chaque détail de son aventure. Mellin de Saint-Gelais, qui le premier a donné en français d'autres imitations en vers de l'Arioste, a dû tremper dans celle-ci. Un tel travail de traduction suppose en effet une application littéraire qui tient au métier. Un roi peut rimer et fredonner ses propres saillies, mais il ne s'amuse guère à traduire celles des autres[11].

[Note 10: Voir dans les Rime de l'Arioste le capitole:

O piu che'l giorno a me lucida e chiara, Dolce, gioconda, avventurosa notte, etc. ]

[Note 11: Le manuscrit de M. Cigongne contient aux dernières pages une pièce qui rappelle un peu, pour le motif, la chanson de l'Arioste, mais qui va fort au delà; elle trouverait sa vraie place dans un Parnasse satyrique. Si cette espèce de blason du corps féminin était de François Ier, on devrait lui reconnaître une vigueur et une haleine dont il n'a fait preuve nulle part ailleurs; mais tout y décèle une verve exercée qui se sera mise au service de ses plaisirs.--Cette pièce, au reste, n'est pas inédite; elle a été insérée dans le Recueil des Blasons par Méon (Blason du corps); mais, sauf une ou deux corrections qui sont heureuses, le texte de Méon est peu correct, et même à la fin il y a de l'inintelligible.]

Et on me permettra d'indiquer ici une observation qui s'étend à toute la poésie française du XVIe siècle, et qui en détermine un caractère. Ce qui arrive lorsque, lisant des vers de roi et de prince et les trouvant agréables, on se dit involontairement: «Mais n'y a-t-il point là un secrétaire-poëte caché derrière?» on peut le répéter avec variante en lisant tout autre poëte du même siècle; toujours on peut se demander, quand il s'y présente quelque chose de frappant ou de charmant: «Mais n'y a-t-il point là-dessous quelque auteur traduit, un ancien ou un italien?» Prenez garde en effet, cherchez bien, rappelez vos souvenirs, et tantôt ce sera l'Arioste ou Pétrarque, tantôt Théocrite, ou tel auteur de l'Anthologie, ou tel italien-latin du XVe siècle. Enfin, avec les écrivains français de cette époque, on est sans cesse exposé à les croire originaux, si on n'est pas tout plein des anciens ou des modernes d'au delà des monts. Ils traduisent sans avertir, comme, aux figes précédents, on copiait les textes latins des anciens sans avertir non plus et sans citer. Abélard ramassait, chemin faisant, dans son texte, des lambeaux de saint Augustin. On était bien loin d'agir ainsi dans une pensée de plagiat; mais la lecture, la science, semblait alors une si grande chose, qu'elle se confondait avec l'invention; tout ce qui arrivait par là était de bonne prise. Quand, au lieu de copier, on en vint à traduire, on se sentit encore plus autorisé, et l'on prit de toutes mains, en disant les noms des auteurs ou en les taisant, indifféremment.

L'imitation et la traduction, par voie ouverte ou dérobée, sont des procédés inhérents à toutes les phases de la Renaissance. On les pourrait signaler jusque chez les troubadours provençaux, et Bernard de Ventadour, par exemple, ne se fait faute de traduire Ovide ou Tibulle. Mais, à cet égard, le XVIe siècle en France dépasse tout. Dans l'estime du temps, traduction en langue vulgaire équivalait, ou peu s'en faut, à invention. Montaigne a résumé avec originalité cette habitude d'appropriation savante dans son style tout tissu, en quelque sorte, de textes anciens: «Il fault musser, dit-il, sa foiblesse soubz ces grands crédits.» Quant aux poëtes d'alors, ils n'y entendent point malice à beaucoup près autant que Montaigne, et ils sont aussi bien moins créateurs que lui; ils y mettent moins de pensées de leur cru; mais souvent, quand le fonds les porte, ils ont l'expression heureuse, forte ou naïve, et une véritable originalité se retrouve par là. On y est trompé, on se met à les applaudir et à les louer précisément pour ce qu'ils ont emprunté d'autrui. Ils ne méritent qu'une part de l'éloge, qui doit presque toujours remonter plus haut. Je noterai seulement trois ou quatre points de détail, qui donneront à mon observation son vrai sens et toute sa portée.

On vient de voir dans les Poésies de François Ier qu'une des pièces qu'on y distingue pour la chaleur de ton et le mouvement se trouve être une traduction de l'Arioste. La jolie chanson de Des Portes si connue de toute la fin du siècle, O nuit, jalouse nuit, qui est la contre-partie de cette première chanson, et dans laquelle le poëte maudit la nuit pour avoir contrarié par son trop de clarté les entreprises de l'amant, est de même une traduction de l'Arioste, et rien dans les éditions du temps n'en avertit. Peu importait en effet. Les hommes instruits d'alors savaient cela sans qu'on le leur dît, et ils n'en admiraient que plus le traducteur.

Vous ouvrez Baïf, le plus infatigable translateur en vers et qui ne laisse rien passer des anciens sans le reproduire bien ou mal; mais quelquefois il vous semble se reposer, il parle en son nom; il a ses gaietés gauloises, on le jurerait, et ses propres gaillardises. Il nous dira dans une épigramme qui a pour titre: De son amour:

Je n'aime ny la pucelle, Elle est trop verte...

Je renvoie au feuillet 15 des Passe-temps. Pour le coup, on croit avoir saisi chez le savant un aveu, une pointe de naturel, un grain de Rabelais. Mais non: ce n'est là qu'une traduction encore d'une épigramme d'Orestes qu'on peut lire dans l'Anthologie[12], et que Grotius a aussi traduite. Il est vrai que, si l'on compare, Grotius a bien moins réussi que Baïf.

[Note 12: Anthol. palat., V, 20.]

Dans un tout autre genre, on connaît et l'on estime les comédies de Larivey. Il les donne pour les avoir faites à l'imitation des anciens grecs, latins et modernes italiens voilà qui est franc; mais, en ces termes généraux, l'indication reste bien vague. Que sera-ce si l'on regarde de près? Grosley a déjà très-bien remarqué que ce Larivey, sous son air champenois, fils naturel d'un des Giunti, fameux imprimeurs italiens, avait tourné et comme parodié en français le nom de son père (l'arrivé, advena). Eh bien, ce qu'il a fait dans son nom, il l'a fait dans ses oeuvres; il a traduit les pièces de théâtre que publiaient à Florence ou ailleurs ses parents les Giunti. Il les a rendues avec esprit, avec liberté et naturel, mais textuellement. Grosley avait noté le fait pour la comédie des Tromperies, littéralement traduite des Inganni de Nicolo Secchi. Il en est de même de la pièce qui a pour titre la Veuve; il l'a prise tout entière, sauf quelques suppressions, de la Vedova de Nicolo Buonaparte, bourgeois florentin et l'un des ancêtres, dit-on, des Bonaparte: cette Vedova originale avait paru chez les Giunti de Florence, en 1568. Les Jaloux encore sont traduits de i Gelosi, comédie de Vincenzo Gabiani, gentilhomme de Brescia. De plus érudits, en y regardant, diraient sans doute la source des autres pièces, qui doivent être le produit facile d'une seule et même méthode[13]. Voilà certes Larivey fort rabaissé comme ancêtre de Molière; il lui reste l'honneur d'avoir été l'un des bons artisans du franc et naïf langage.

Mais, dira-t-on, c'est surtout l'école érudite, celle de la seconde moitié du XVIe siècle, qui procède ainsi; la génération antérieure, qui se rattache à Marot et à l'époque de François Ier, est moins sujette à cette préoccupation constante et à cet artifice. Je l'accorderai sans peine; et pourtant, là aussi, on marche à chaque pas sur des traductions et des imitations indiquées ou sous-entendues. Je prends le petit recueil des Poésies de Bonaventure dès Periers, le poëte valet de chambre de Marguerite de Navarre[14]; j'y cherche et j'y glane à grand'peine quelques bons vers ou du moins quelques vers passables; mais tout d'un coup une jolie pièce m'arrête et me réjouit: les Roses, dédiées à Jeanne, princesse de Navarre, qui sera la mère d'Henri IV. De prime abord, c'est d'un coloris neuf et charmant.

[Note 13: C'est dans les comédies de Laurent de Médicis, de François Grazzini, de Jérôme Razzi, de Louis Dolce, dont les noms se trouvent mentionnés dans la dédicace de Larivey à M. d'Amboise, qu'on aurait le plus de chances de rencontrer les imitations et traductions qui restent encore à déterminer.]

[Note 14: A Lyon, Jean de Tournes, 1544.]

Un jour de may, que l'aube retournée Refraischissoit la claire matinée D'un vent tant doulx....

un matin donc, le poëte se promène au grand verger, le long du pourpris; il y voit sur les feuilles les gouttes de rosée toutes fraîches, rondelettes, et il les décrit à ravir. Il nous rend en vers gracieux les nuances et les parfums d'un beau jour naissant:

L'aube duquel avoit couleur vermeille Et vous estoit aux roses tant pareille Qu'eussiez doublé si la belle prenoit Des fleurs le tainet, ou si elle donnoit Le sien aux fleurs, plus beau que nulles choses: Un mesme tainat avoient l'aube et les roses.

Une réminiscence nous vient; mais c'est Ausone, ce sont ses Roses elles-mêmes, cette délicieuse idylle qu'il nous a léguée, lui, le dernier des anciens:

Ambigeres, raperetne rosis Aurora ruborem, An darel, et flores tingeret orta dies.

Le vieux rimeur n'a pas indiqué son larcin, il l'a même recouvert assez ingénument quand il traduit le

Vidi Poestano gaudere rosaria cultu,

par

.......Là veis semblablement Un beau laurier accoustré noblement Par art subtil, non vulgaire ou commun, Et le rosier de maistre Jean de Meun.

Les rosiers de Paestum traduits par celui de Jean de Meun, c'est ce qu'on peut appeler greffer la fleur antique sur la tige gauloise. La Fontaine usait heureusement de ce procédé-là.

Les derniers vers de la pièce ont été cités une fois par M. Nodier[15], qui s'est complu a y voir un caractère original; ils rappellent naturellement ceux de Ronsard: Mignonne, allons voir si la rose... L'un et l'autre poëte avaient chance de se rencontrer, puisqu'ils avaient en mémoire le même modèle. Bonaventure des Periers, après avoir décrit, mais bien moins distinctement qu'Ausone, les vicissitudes rapides de chaque âge des rosés, conclut comme lui:

.......Vous donc, jeunes fillettes, Cueillez bien tost les roses vermeillettes A la rosée, ains que le temps les vienne A deseicher: et tandis vous souvienne Que ceste vie, à la mort exposée, Se passe ainsi que roses ou rosée.

[Note 15: Article sur Bonaventure des Periers (Revue des Deux Mondes, 1er novembre 1839).]

Collige, virgo, rosas, dum flos novus et nova pubes, Et memor esto aevum sic properare tuum.

La rosée ajoutée aux roses par le vieux poëte français est une grâce de plus, que la rime seule peut-être lui a suggérée. Bonaventure des Periers était moins heureux tout à côté, lorsque, essayant de traduire en vers blancs la première satire d'Horace: Qui fit, Moecenas..., il disait, en la dédiant à son ami Pierre de Bourg: «D'où vient cela, mon amy Pierre, que jamais nul ne se contente de son estat?» L'imitation de l'antique, au XVIe siècle, ne saurait durer bien longtemps sans détonner; et, bon gré mal gré, on se reprend à dire avec Voltaire: «Nous ne sommes que des violons de village auprès des anciens.»

Revenons à nos poésies. La protectrice de Bonaventure des Periers, la reine de Navarre, y tient une grande place. A tout instant elle adresse épîtres ou rondeaux à son frère, et celui-ci lui répond. Le talent de l'illustre soeur est incomparablement d'un autre ordre que celui du roi, et, chaque fois que c'est elle qui prend la plume, le lecteur le sent à la fermeté du ton et à une certaine élévation de pensée. Il ne faut pourtant pas s'attendre, même de sa part, à une délicatesse de goût qui n'existait pas alors, ni à une longue suite de bons vers, tels qu'il n'était donné d'en produire, à cette date, qu'à la seule veine fluide de Marot. Écrivant au roi pendant une grossesse, Marguerite débutera en ces mots:

Le groz ventre trop pesant et massif Ne veult souffrir au vray le cueur naïf Vous obeyr, complaire et satisfaire...

Dans les désastres et les rudes épreuves qu'eut à supporter son frère, elle le comparera tantôt à Énéas et tantôt à Jésus-Christ, de même qu'elle s'écriera, cri parlant de Madame d'Angoulême, leur mère, qui est restée courageusement au timon de l'État:

À-t-elle eu peur de mal, de mort, de guerre, Comme Anchises qui délaissa sa terre?

Elle se dira elle-même aussi infortunée que Créuse dans l'incendie troyen, puisqu'elle s'est trouvée impuissante à suivre et à servir ceux qu'elle aime. D'heureux vers rachètent ces associations bizarres et ces images tirées de si loin. Toujours c'est aux meilleurs et aux plus généreux sentiments de son frère qu'elle s'adresse; c'est le culte de l'honneur qu'elle échauffe et qu'elle entretient en lui:

Mais toy, qui as toujours foy conservée Et envers tous ta constance observée, Rendant content Dieu et ta conscience Par ta vertu, doulceur, foy, pacience, Tenant à tous parole et vérité, Honneur tu as, non ennuy mérité.

Elle le loue de sa clémence envers les révoltés de La Rochelle; elle l'admire avec exaltation surtout pour sa loyale conduite et ses chevaleresques représailles envers Charles-Quint, son grand ennemi, lorsqu'il le fêta si royalement durant ce hasardeux passage à travers la France:

L'Ytalien à grand peine l'a creu, Car la bonté, qui de Dieu est venue, De l'infidelle est tousjours incongnue. Celluy qui est de la foy devestu Ne peult louer en aultre sa vertu. Or, dites-moi, qu'esse que Dieu demande? Qu'esse que tant il loue et recommande? C'est rendre bien pour mal, voire et aymer Son ennemy: qui est le plus amer Et dur morceau qui soit en l'Escripture, D'autant qu'il est contre nostre nature. Le Roy l'a faict, et si l'a accomply: Ce dont le cueur, s'il n'est de Dieu remply, Plustost mourroit que de s'y accorder. Je me tairay du surplus recorder. Qui faict le plus, il fera bien le moings: Son cueur est pur et nettes sont ses mains.

François Ier répondait d'avance à ces dignes éloges, lorsque, de sa prison d'Espagne, il lui écrivait dans une chanson:

Cuer resolu d'aultre chose n'a cure Que de l'honneur. Le corps vaincu, le cueur reste vainqueur[16].

[Note 16: Est-il besoin de faire remarquer l'intention de ces allitérations, assonances et consonnances: cuer, cure, corps, cueur, vainqueur? La poésie du XVIe siècle est pleine de ces vestiges d'une versification antérieure. On lit à la page 12 du présent Recueil:

Ne nul plaisir que nature nous donne Ne nous est riens, si bientost ne retourne.

La rime n'y est pas, mais il y a assonance comme chez les anciens trouvères,]

A défaut de beaux vers, ce sont là de hauts sentiments, et ils se font écho dans cette correspondance rimée entre le roi et sa soeur.

On s'est fort occupé de Marguerite dans ces derniers temps, et les publications réitérées dont elle a fourni le sujet l'ont de plus en plus mise en lumière. Les railleries à la Brantôme et les demi-sourires, dont on pouvait jusqu'alors s'accorder la fantaisie en prononçant le nom de l'auteur de l'Heptamèron, ont fait place peu à peu à une appréciation plus sérieuse et plus fondée. A travers les conversations galantes et libres qui étaient le bon ton du temps et où elle tenait le dé, on ne saurait méconnaître désormais en elle ce caractère élevé, religieux, de plus en plus mystique en avançant, cette faculté d'exaltation et de sacrifice pour son frère, qui éclate à tous les instants décisifs et qui fait comme l'étoile de sa vie. La duchesse d'Angoulême et ses enfants, Marguerite et François, s'aimaient tous les trois passionnément; c'était, comme le dit Marguerite, un parfait triangle, et une vraie trinité. Les expressions triomphantes dont est rempli le Journal de la mère du roi, et qui rappellent le Latonoe pertentant gaudia pectus, se reproduisent dans les lettres et dans les vers de sa soeur. Ces deux femmes idolâtrent ce roi de leur sang dont elles sont glorieuses; elles débordent sitôt qu'elles parlent de lui. La mère écrit à son fils captif comme madame de Sévigné à sa fille absente: «A ceste heure... je cuyde sentir en moy-mesme que vous seuffrez.» Marguerite se représente aussi comme une autre mère pour ce frère bien-aimé, quoiqu'elle n'ait que deux ans plus que lui; et, le revoyant après une séparation, elle croit lire dans son seul regard toute une tendre allocution, qu'elle se traduit de la sorte à elle-même:

........«C'est celluy que d'enfance Tu as veu tien, tu le voys et verras; Ainsy l'a creu et le croys et croirras. Ne crains donc, soeur, par crainte ne diffère; Je suis ton roy, aussy je suis ton frère. Frère et petit n'as craint de me tenir Entre tes bras; ne crains donc de venir Entre les miens, qui suis grand et ton roy: Car en croissant croist mon amour en moy.»

Ainsy parla l'oeil plain de charité, Et voz deux bras dirent: C'est veritté[17].

Un éditeur instruit[18], qui, dans un premier travail, avait jugé fort sainement, selon nous, de Marguerite, a cru devoir revenir sur ce jugement dans une seconde publication, et il a été conduit par une interprétation laborieuse à dénoncer dans le coeur de cette princesse je ne sais quel sentiment fatal et mystérieux, dont son frère aurait été l'objet. Mais la lettre qui, par ses termes obscurs, avait fourni matière à l'équivoque, a été depuis lors éclaircie, rapportée à sa vraie date, et une explication naturelle l'a replacée au nombre des témoignages de dévouement que Marguerite prodigua à son frère durant sa captivité. Cette lettre n'offre rien d'ailleurs de plus expressif que ce qu'on lit en maint endroit du présent Recueil:

O quelle amour! et qui jamais l'eust creue! Qui en absence est augmentée et creue; Là où jamais changement n'ay trouvé; Tel vous ay creu, tel vous ay éprouvé[19]!

Dans un voyage qu'elle faisait en litière durant la semaine sainte de 1547, accourant en toute hâte auprès de son frère malade, Marguerite accusait la lenteur du transport, et, dans une chanson composée le long du chemin, elle s'écriait d'un bond de coeur impétueux:

Avancés-vous, hommes, chevaulx, Asseurés-moi, je vous supplye,

[Note 17: Page 183.]

[Note 18: M. Génin. Il faut ajouter qu'il porta dans ses tergiversations et toute sa discussion sur Marguerite une passion singulière et cette humeur acariâtre qui lui était habituelle.]

[Note 19: Page 185.]

Que nostre Roy, pour ses grands maulx, A receu santé accomplie: Lors seray de joye remplye. Las! Seigneur Dieu, esveillés-vous, Et vostre oeil sa doulceur desplye, Saulvant vostre Christ et nous tous[20]!

De telles expressions de mysticité se mêlent perpétuellement à la profession de sa tendresse pour son frère. Il faut y faire la part du goût, et puis reconnaître aussi que, pour Marguerite, c'était une dévotion réellement que l'affection fraternelle. Comme mouvement bien sincère de piété non moins que de poésie, je signalerai un très-bel et très-vif élan de prière à Dieu, père de Christ (page 181); le jet de l'oraison s'y soutient d'un bout à l'autre; c'est un curieux exemple de verve puritaine à cette époque.

Après cela, si l'on s'étonnait, si l'on souriait encore de voir cette Marguerite si fort en contraste avec la première idée qu'on se fait de l'auteur des Contes et nouvelles, nous répondrions que notre impression ne s'est formée que sur la lecture des pièces qui attestent la suite sérieuse de ses pensées. Nous n'ignorons pas que les plus confidentielles même de ces pièces écrites ne disent jamais tout; nous savons que le XVIe siècle particulièrement avait ses grossièretés, et que le coeur humain a, de tout temps, allié bien des contraires. Il serait donc téméraire et presque ridicule de venir répondre de l'ensemble d'une vie et d'en garantir après coup les accidents. Qu'il suffise d'avoir saisi la teneur et l'habitude élevée d'une âme durant les longues et définitives années[21].

[Note 20: Page 58.]

[Note 21: Parmi les publications de date postérieure concernant Marguerite, je veux au moins indiquer celle du comte H. de La Ferrière-Percy, qui nous a donné le Livre de dépenses de la digne reine,--dépenses des plus honorables, des plus généreuses,--et une étude sur ses dernières années (Paris, Aubry, 1862). Tout examen un peu approfondi tourne en l'honneur de la bonne et belle nature de cette princesse.]

Le Recueil publié par M. Champollion donne, à la suite des vers, une soixantaine de lettres en prose, écrites par François Ier ou à lui adressées, et presque toutes de galanterie. Une note en marge d'un manuscrit attribue plusieurs de ces lettres à Diane de Poitiers. M. Champollion, en reproduisant ce nom de Diane, est le premier à faire remarquer que la supposition offre peu de certitude et de vraisemblance. Il n'y en a aucune en effet; Diane n'a jamais passé pour être avec François Ier dans de telles relations. De plus, les lettres de la maîtresse anonyme trahissent une situation menacée; il y est question de haines, de calomnies. On sent une favorite dont l'astre baisse; et celui de Diane montait au contraire. Ces lettres contiennent, au reste, assez d'indications indirectes pour qu'en s'y appliquant on ait le moyen peut-être d'en déterminer la source. Mais en valent-elles la peine? Comme échantillon du style bizarre et alambiqué, je citerai une lettre de François Ier, que le Recueil met à l'adresse de la duchesse d'Alençon, c'est-à-dire de Marguerite. Comprenne qui pourra ce jargon. L'hôtel Rambouillet n'a pas inventé, comme on va le voir, le style des précieuses:

«Un chascun se sçait esjouir, ma mignonne, de son ayse; mais celuy qui l'a, a tant forte querelle, qu'elle a anticippé et occuppé toute demonstration, si qu'il se peult dire le sentir parfaictement. Par quoy, puisque par cette raison je ne puis, encores moins doibs-je faire tant d'injure à ma felicité que de l'obliger et soubsmettre à la foiblesse de ma pleume. Seullement le peult sçavoir vostre esprit et amour pour estre perpetuellement escripte au pappier de vostre chair, par l'ancre de vostre sang; commung à vous C. A.[22].»

[Note 22: Je donne le texte de cette lettre d'après le manuscrit de M. Cigongne, non que ce texte soit plus intelligible que celui du Recueil imprimé, mais parce qu'il en diffère assez notablement. Les curieux, s'il en est, pourront comparer ensemble les deux galimatias.]

Les Poésies de François Ier, fort louées de son vivant, rentrèrent dans l'obscurité après lui; elles y restèrent, et personne alors ne songea à les publier. M. Champollion a relevé cet oubli, qui tient à plus d'une cause. D'abord ces poésies, en général, sont décidément mauvaises, et les contemporains se doutent toujours bien un peu de ces choses-là, même quand ils ne le disent pas. Puis le goût changea brusquement à la mort de François Ier. Les beaux esprits de sa génération, les Marot, les Bonaventure des Periers, l'avaient précédé dans la tombe; sa soeur Marguerite le suivit de près. Le seul Mellin de Saint-Gelais survécut, mais il avait assez à faire de se maintenir lui-même contre le flot des poëtes survenants. Dans les dernières années de François Ier, l'influence de Marguerite, celle même de la duchesse d'Étampes, favorisaient à la cour une sorte de poésie semi-calviniste; les courtisans chantaient les psaumes de Marot; Diane de Poitiers, en arrivant à la pleine puissance, désira d'autres chansons, et le cardinal de Lorraine, bon catholique, fut de son avis. La jeune école païenne de Ronsard s'offrait, et elle leur convint d'autant mieux par le contraste. Henri II personnellement aimait peu les lettres, et il est à cet égard le plus terne de tous les Valois; mais sa soeur, la seconde Marguerite, qui devint duchesse de Savoie, se déclara hautement protectrice de la jeune bande. Le passé fut rayé d'un trait et comme non avenu. Les Poésies de François Ier eussent reparu assez hors de propos en cette ère nouvelle. On mit en oubli bien d'autres productions de la veille plus dignes de survivre, et dans un recueil des Marguerites poétiques, espèce d'Anthologie finale qui résume la fleur du XVIe siècle[23], je ne vois point qu'à l'article Roses on ait daigné se souvenir de cette pièce si gracieuse de Bonaventure des Periers. La seconde moitié du siècle écrasa la première.

[Note 23: Les Marguerites poétiques, tirées des plus fameux poëtes françois, tant anciens que modernes, par Esprit Aubert, 1613.]

Aujourd'hui on doit des remerciements à M. Aimé Champollion, pour avoir exhumé et mis au jour cet ensemble des royales poésies. Historiquement, je l'ai dit, elles ont leur intérêt et même leur importance; au point de vue littéraire, je doute fort qu'elles ajoutent beaucoup à la réputation de François Ier. La discrétion, le choix, c'est là le secret de l'agrément en littérature, et l'esprit qui préside aux informations historiques obéit à des conditions différentes. Le moment serait pourtant venu, je le crois, de dresser une Anthologie française véritable, et d'y apporter à la fois la sévérité de l'érudition et celle du goût. Il y aurait avant tout à faire un travail philologique de révision; car il est incroyable à quel point les textes de ces vieilles poésies se sont corrompus; l'incorrection des copies ou des impressions s'est ajoutée à celle de la langue pour embrouiller le sens de certaines pièces, qui, bien rétablies, pourraient paraître ingénieuses. Nos Analecta auraient besoin par moments de la sagacité d'un Brunck ou d'un Jacobs; mais des esprits de cette trempe ne croiraient-ils pas s'y rabaisser? Quoi qu'il en soit, une honnête mesure d'exactitude et de finesse suffirait à l'oeuvre. En ce qui est du XVIe siècle, on ne saurait se flatter, dans une telle Anthologie, d'édifier un Temple du Goût, mais on y figurerait très-bien un Temple de la Grâce. Chaque auteur y entrerait, selon son rang, avec un bagage très-allégé. Pour le choix du bagage, on devrait être rigoureux, mais avec tact, et ne pas imiter ce compilateur[24] qui, en introduisant Rémi Belleau, n'eut d'autre soin que d'omettre la pièce d'Avril, précisément la perle du vieux poëte; il y a des faiseurs de bouquets qui ont la main heureuse! Dans un tel Temple de la Grâce, Marot présiderait le groupe entier de ses contemporains pour le règne de François Ier; Louise Labé, à côté de lui, tiendrait la guirlande, au-dessus même de Marguerite. Bonaventure des Periers n'y entrerait qu'avec une seule pièce, Gohorry, avec une seule stance[25]; le bon jurisconsulte Forcadel, un peu étonné, s'y verrait admis pour avoir une seule fois, je ne sais comment, réussi dans un dialogue rustique amoureux, traduit de Théocrite. François Ier y serait comme roi, pour l'esprit vivifiant qu'il répandit autour de lui, pour les sourires et les rayons qu'il prodigua avec grâce; mais, en fait de vers de sa façon, il n'en aurait guère présents qu'une vingtaine au plus, ce qu'il en pourrait écrire en se jouant sur une vitre, comme il fit une fois à Chambord.

Mai 1847.

[Note 24: Auguis.]

[Note 25: La stance bien connue: La jeune fille est semblable à la rose, etc., etc. Vous croyez (et moi-même je l'ai cru) que cette stance est directement imitée du latin de Catulle? Non pas; c'est traduit de l'Amadis, où Gohorry, qui traduisait une partie de ce roman espagnol, l'a rencontrée.]

Le CHEVALIER DE MÉRÉ ou DE L'HONNÊTE HOMME AU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE.

Connaissez-vous le chevalier de Méré? Ce n'est pas que je vous conseille de le lire; il n'est bon à connaître que par extraits. Il passait pour plus aimable qu'il ne devait être, à en juger par ses lettres et par ses discours imprimés; il faisait profession de ce qui n'est bien que si on ne le professe pas, et que si l'on en use d'un air d'aisance et de naturel. Sa politesse est compassée, et je le soupçonne fort d'avoir été de ceux qui sont frivoles dans le sérieux et pédants dans le frivole; mais c'était certainement un homme de beaucoup d'esprit, établi sur ce pied-là dans le monde, ayant commerce avec ce qu'il y avait de plus considérable dans les lettres et à la cour, désigné par l'opinion, à un certain moment (de 1649 à 1664), pour un arbitre ou du moins pour un maître d'élégance. Son tort fut de prendre trop à la lettre et trop au sérieux ce rôle délicat, et de pousser à bout ce qui ne doit être qu'effleuré, ce qui doit être renouvelé toujours. On a dit de Benserade que c'était un Voiture trop prolongé: ç'a été l'inconvénient aussi du chevalier de Méré. Malgré ces défauts ou à cause de ces défauts mêmes, le chevalier de Méré est un type; et si aujourd'hui on veut étudier un des caractères les plus en honneur au XVIIe siècle, on ne saurait mieux s'adresser ni surtout plus commodément qu'à lui.

Il y eut, vers ce temps, des hommes qui nous représentent et qui réalisent en eux l'idée de l'honnête homme, comme on l'entendait alors, bien mieux que le chevalier de Méré ne le sut faire dans sa personne, et lui-même, parmi les gens de sa connaissance, il nous en cite qu'il propose pour d'accomplis modèles. Il n'en est aucun pourtant qui ait plus réfléchi que lui sur cet idéal, qui se soit plus appliqué à le définir, à en fixer les conditions, à disserter sur l'ensemble des qualités qui le composent, étales enseigner en toute occasion. Un maître à danser n'est pas toujours celui (tant s'en faut) qui danse le mieux; mais si quelque ancien maître fameux en ce genre a écrit quelque chose sur son art, et que cet art soit en partie perdu, on doit recourir au traité. Le chevalier de Méré a été, à son heure, un maître de bel air et d'agrément, et il a laissé des traités.

Il ne s'exagère point d'ailleurs, autant qu'on le pourrait croire, l'effet des préceptes: «Eh! qui doute, dit-il quelque part [26], que si quelqu'un était aussi honnête homme que l'on dit que Pignatelle étoit bon écuyer, il ne pût faire un honnête homme comme Pignatelle un bon homme de cheval? D'où vient donc qu'il en arrive autrement?» Il va lui-même au-devant des objections que soulève le didactique en pareille matière, lorsqu'il dit: «En tous les exercices, comme la danse, faire des armes, voltiger, ou monter à cheval, on connoît les excellents maîtres du métier à je ne sais quoi de libre et d'aisé qui plaît toujours, mais qu'on ne peut guère acquérir sans une grande pratique; ce n'est pas encore assez de s'y être longtemps exercé, à moins que d'en avoir pris les meilleures voies. Les agréments aiment la justesse en tout ce que je viens de dire, mais d'une façon si naïve, qu'elle donne à penser que c'est un présent de la nature[27].» Je ne saurais mieux comparer les écrits de Méré qu'à ceux de Castiglione, auteur du livre du Courtisan (Cortegiano). Celui-ci a fait le code de l'homme de cour, l'autre a fait celui de l'honnête homme.

[Note 26: Cinquième Conversation avec le maréchal de Clérembaut.]

[Note 27: Discours de la Conversation.]

Honnête homme, au XVIIe siècle, ne signifiait pas la chose toute simple et toute grave que le mot exprime aujourd'hui. Ce mot a eu bien des sens en français, un peu comme celui de sage en grec. Aux époques de loisir, on y mêlait beaucoup de superflu; nous l'avons réduit au strict nécessaire. L'honnête homme, en son large sens, c'était l'homme comme il faut, et le comme il faut, le quod decet, varie avec les goûts et les opinions de la société elle-même. L'abbé Prevost est peut-être le dernier écrivain qui, dans ses romans, ait employé le mot honnête homme précisément dans le beau sens où l'employaient, au XVIIe siècle, M. de La Rochefoucauld et le chevalier de Méré. Lorsque Voltaire disait en plaisantant:

Nos voleurs sont de très-honnêtes gens, Gens du beau monde...[28],

il détournait déjà un peu le sens et le parodiait, en lui ôtant l'acception solide qui, au XVIIe siècle, n'était pas séparable de l'acception légère. C'est ainsi que Bautru, dès longtemps, avait dit, en jouant sur le mot, qu'honnête homme et bonnes moeurs ne s'accordoient guère ensemble; franche saillie de libertin! L'honnête homme alors n'était pas seulement, en effet, celui qui savait les agréments et les bienséances, mais il y entrait aussi un fonds de mérite sérieux, d'honnêteté réelle qui, sans être la grosse probité bourgeoise toute pure, avait pourtant sa part essentielle jusque sous l'agrément; le tout était de bien prendre ses mesures et de combiner les doses; les vrais honnêtes gens n'y manquaient pas.

[Note 28: L'Enfant prodigue, acte III, scène II.]

Les dames surtout savaient vite à quoi s'en tenir, et quand on avait tout dit, tout expliqué, elles demandaient quelque chose encore; ce quelque chose, dit Méré, «consiste en je ne sais quoi de noble qui relève toutes les bonnes qualités, et qui ne vient que du coeur et de l'esprit; le reste n'en est que la suite et l'équipage.» Le chevalier recommande beaucoup cet entretien des dames; c'est là seulement que l'esprit se fait et que l'honnête homme s'achève; car, comme il le remarque très-bien, les hommes sont tout d'une pièce tant qu'ils restent entre eus.

En revanche, vers le même temps (et ceci complète le chevalier), Mlle de Scudery observait de son bord que «les plus honnêtes femmes du monde, quand elles sont un grand nombre ensemble (c'est-à-dire plus de trois), et qu'il n'y a point d'homme, ne disent presque jamais rien qui vaille, et s'ennuyent plus que si elles étoient seules.» Au contraire, «il y a je ne sais quoi, que je ne sais comment exprimer (avouait d'assez bonne grâce cette estimable fille), qui fait qu'un honnête homme réjouit et divertit plus une compagnie de dames que la plus aimable femme de la terre ne sauroit faire[29].» Quand on sent si vivement des deux côtés l'avantage d'un commerce mutuel, on est bien près de s'entendre ou plutôt on s'est déjà entendu, et la science de l'honnête homme a fait bien des pas.

[Note 29: Conversations sur divers sujets, par Mlle de Scudery, article de la Conversation.]

On sait bien peu de chose sur la vie du chevalier de Méré; la date de sa naissance est restée incertaine comme le fut longtemps celle de sa mort. Il était né, dit-on, vers la fin du XVIe siècle ou au commencement du XVIIe; mais je ne crois pas qu'il soit d'avant 1610, car il servait encore activement en 1664, et il ne mourut qu'en 1685, comme on l'apprend par hasard d'un mot échappé à la plume de Dangeau. Il était cadet d'une noble maison du Poitou. Son aîné, M. de Plassac-Méré, s'était aussi mêlé de bel-esprit, et il correspondait avec Balzac: c'est ce même M. de Plassac qui prétendait corriger le style de Montaigne. On a quelquefois confondu les deux frères[30]. Le chevalier ne commence à poindre dans les Lettres de Balzac qu'en l'année 1646; c'est bien à lui que ce grand complimenteur écrivait: «La solitude est véritablement une belle chose; mais il y auroit plaisir d'avoir un ami fait comme vous, à qui l'on pût dire quelquefois que c'est une belle chose[31].» Et encore: «Si je vous dis que votre laquais m'a trouvé malade, et que votre lettre ma guéri, je ne suis ni poëte qui invente, ni orateur qui exagère; je suis moi-même mon historien qui vous rend fidèle compte de ce qui se passe dans ma chambre[32].» Le chevalier, dans cette lettre, est traité comme un brave et comme un philosophe tout ensemble; il avait servi avec honneur sur terre et sur mer[33]. Avant même de s'être retiré du service et dans les intervalles des campagnes, il ne songeait qu'à vivre agréablement dans le monde, tantôt à la cour et tantôt dans sa maison du Poitou, par où il était assez voisin de Balzac. Celui-ci fut son premier modèle et son grand patron en littérature. En dédiant au chevalier ses Observations sur la Langue françoise, Ménage lui disait: «Quand je vins à Paris la première fois, vous étiez un des hommes de Paris le plus à la mode. Votre vertu, votre valeur, votre esprit, votre savoir, votre éloquence, votre douceur, votre bonne mine, votre naissance, vous faisoient souhaiter de tout le monde. Toutes ces belles qualités me furent un jour représentées par notre excellent ami monsieur de Balzac avec toute la pompe de son éloquence.» Cette pompe ne déplaisait pas au chevalier; il en tenait lui-même, et, sous ses airs d'homme du monde, il avait du collet-monté, comme disait de lui Mme de Sévigné. Entre Balzac et Voiture, le chevalier n'hésitait pas; il était pour le premier, et il se risqua souvent à critiquer le second, avec qui il était en commerce également. On peut conjecturer, par quelques passages des Lettres du chevalier, que Voiture, cet aimable badin, l'avait moins pris au sérieux que n'avait fait Balzac, et qu'il en était résulté quelque pique d'amour-propre entre eux. Balzac, dont les oeuvres subsistent bien plus que celles de Voiture, avait incomparablement moins d'esprit comme homme, et peu ou point de discernement des personnes. «Cet homme, qui faisoit de si belles lettres, dit quelque part le chevalier en parlant de Voiture, voulut être de mes amis en apparence; je voyois qu'il disoit souvent d'excellentes choses, mais je sentois qu'il étoit plus comédien qu'honnête homme; cela me le rendoit insupportable, et j'aimois Balzac de tout mon coeur, parce qu'il étoit tendre et plein de sentiments naturels[34].» On devine, sous ces beaux mots, ce que l'amour-propre ne sait pas voir ou ne veut pas dire. C'est, au reste, à la suite de ces deux épistolaires que vient se classer le chevalier et qu'il mérite d'avoir rang dans notre littérature. Ses Lettres participent de la manière de tous deux; il a beaucoup plus de finesse d'esprit et plus d'observation morale que Balzac; il sait par moments le monde tout autant que Voiture; son analyse est des plus nuancées; mais sa déduction est lente, sans légèreté, sans enjouement. Il écrivait un jour à quelqu'un:

[Note 30: Voir dans les Éloges de quelques auteurs françois, par Jolly, l'article qui concerne M. de Méré; M. de Plassac y est confondu avec son frère. Le volume imprimé des Lettres de M. de Plassac est de 1648.]

[Note 31: Lettre du 6 juin 1646.]

[Note 32: Lettre du 24 août 1646.]

[Note 33: Il servait encore en 1664, et il fit partie de l'expédition navale contre les pirates de Barbarie, laquelle, après un assez brillant début, eut une triste fin. Dans la Gazette extraordinaire du 28 août 1664, qui annonce la prise de la ville et du port de Gigèrie en Barbarie par les armées du Roy, sous le commandement du duc de Beaufort, général de Sa Majesté en Afrique, le chevalier a l'honneur d'être mentionné. Après le détail du débarquement et de la prise de la place, on y lit que, le lendemain, les Maures, qui s'étaient retirés sur les hauteurs, vinrent assaillir une garde avancée; le duc de Beaufort, accouru au bruit de l'escarmouche, s'étant mis à la tête des Gardes, et le comte de Gadagne à la tête de Malte, repoussèrent vertement les assaillants: «Tous les officiers des Gardes qui étoient en ce poste, dit le bulletin, et ceux qui survinrent, tant de leur corps que de celui de Malle, s'y comportèrent très-dignement... Les chevaliers de Méré et de Chastenay y furent blessés des premiers. «On pourrait conjecturer, d'après la teneur de ce bulletin, que M. de Méré était chevalier de Malte et servait sur les galères de l'Ordre.]

[Note 34: Lettre 128e.]

«Vous m'écrivez de temps en temps de ces lettres qu'on lit agréablement, et surtout quand on a le goût bon; mais elles coûtent toujours beaucoup, et je ne crois pas qu'on en puisse faire plus de deux en un jour. Balzac me dit une fois qu'avant que d'être content d'un certain billet au maire d'Angoulême, il y avoit passé plus de quatre matinées. Je ne trouve pourtant rien dans ce billet ni de beau ni de rare, et plus je le considère, moins j'en fais de cas. Voiture se plaignoit aussi de la peine que lui avoit donnée la lettre de la carpe, et, sans mentir, il en étoit à plaindre[35].»

Mais Voiture, quoi qu'il en dise, avait l'à-propos, la rapidité, le don du moment; ce qui n'empêche pas aujourd'hui les Lettres du chevalier d'être bien plus intéressantes et plus instructives pour nous que les siennes.

Les Lettres du chevalier, en effet, abondent en particularités qui touchent à la fois à l'histoire de la langue et à celle des moeurs, et qui nous y font pénétrer. Littérairement, elles sont antérieures à la révolution que fit Mme de Sévigné dans ce genre jusque-là si peu familier. Après Balzac, après Voiture, qui sont des épistolaires de profession, la charmante mère de Mme de Grignan sait être parfaitement naturelle et obéir à son propre génie, à son coeur, tout en soignant le détail plus qu'il n'y paraît, et en songeant bien un peu au monde qui attachait tant de prix alors à une lettre bien faite. Le chevalier de Méré, au contraire, est resté un épistolaire tout de profession; et de démon familier, il n'en a pas. C'est un précieux qui continue de l'être alors qu'il n'y avait déjà plus de précieuses, ou qu'il n'y avait plus que la vieille Mlle de Scudery qui l'était encore. Les Lettres du chevalier offrent un continuel exemple de cette espèce de finesse et de subtilité qu'on peut retrouver dans les Conversations et les Entretiens publiés vers la même date par l'auteur suranné de Clèlie. Comme pensée toutefois, comme coup d'oeil moral, il est très-supérieur à cette respectable demoiselle, et on ne saurait se figurer, avant de l'avoir lu, ce qui se rencontre parfois chez lui de délicat comme observation et comme langue.

[Note 35: Lettre 99e.]

Le chevalier a marqué assez bien lui-même le ton de ses lettres dans un endroit où il discute la question de savoir s'il faut écrire comme on parle et parler comme on écrit[36]. Il remarque finement que les choses qu'on ne prononce jamais et qui ne sont faites que pour être lues des yeux, comme une histoire ou quelque composition d'un genre rassis, ne doivent pas s'écrire comme l'on ferait un conte en conversation; l'histoire est plus noble et plus sévère, la conversation est plus libre et plus négligée. Et après avoir touché les harangues, il en vient aux lettres, lesquelles, dit-il, ne se prononcent point: «Car, encore qu'on en lise tout haut, ce n'est pas ce qu'on appelle prononcer; on ne les doit pas écrire tout à fait comme on parle.» Pour preuve de cela, continue-t-il, si l'on voit une personne à qui l'on vient d'écrire une lettre, fût-elle excellente, on ne lui dira pas les mêmes choses qu'on lui écrivait, ou pour le moins on ne les lui dira pas de la même façon. «Il est pourtant bon, lorsqu'on écrit, de s'imaginer en quelque sorte qu'on parle, pour ne rien mettre qui ne soit naturel et qu'on ne pût dire dans le monde; et de même quand on parle, de se persuader qu'on écrit, pour ne rien dire qui ne soit noble et qui n'ait un peu de justesse.» Ainsi, premièrement, il n'écrit point ses lettres comme il cause, et de plus même quand il cause, il parle un peu comme un livre; on voit d'ici le renchérissement qu'en doit prendre son style. Il se plaît à citer à ce propos son ami et son modèle, le maréchal de Clérembaut, «qui cherchoit autant d'esprit avec une femme de chambre entre deux portes que lorsqu'il parloit à la reine au milieu de toute la cour[37].» De même lui, quand il écrivait à un procureur, il ajustait son style comme quand il s'adressait à une duchesse. Cette manière d'écrire et cette manière de causer étaient celles qui eurent la vogue dans le meilleur monde, sous un certain régime de goût, entre l'Astrée et la Clélie; mais à quoi songeait-il de mener cela jusqu'après Mme de La Fayette et après Boileau?

[Note 36: Cinquième Conversation avec le maréchal de Clérembaut.]

[Note 37: Lettre 27e.]

Les Lettres du chevalier parurent en 1682, quand le grand siècle n'attendait plus, pour nouveauté dernière qui l'excitât, que les Caractères de La Bruyère. Un premier ouvrage, les Conversations du M. de C. et du C. de M. (du maréchal de Clérembaut et du chevalier de Méré) avait paru en 1669, l'année même des Pensées de Pascal. L'auteur-amateur avait fait imprimer dans l'intervalle quelques petites dissertations sur la Justesse, sur l'Esprit, sur la Conversation, sur les Agréments; tout cela venait trop tard, et l'on conçoit que Dangeau, enregistrant dans son Journal la mort du chevalier, ait dit: «C'étoit un homme de beaucoup d'esprit, qui avoit fait des livres qui ne lui faisoient pas beaucoup d'honneur.» Le goût de ces choses, et surtout de cette manière de les dire, avait passé, et, en matière légère comme bien souvent en matière plus grave, le moment est tout; on n'en rappelle pas. Aujourd'hui, pour nous intéresser aux oeuvres du chevalier, nous n'avons qu'à les remettre à leur vraie date, et à y étudier le goût et les prétentions des gens du monde qui étaient sur le pied de beaux-esprits aux environs de la Fronde, au temps de la jeunesse de Mme de Maintenon ou de Pascal.

Je cite ces deux noms à dessein, parce que le chevalier s'y est à jamais associé d'une manière fâcheuse et presque ridicule, et il serait trop rigoureux vraiment de le juger par là. Il y a de lui une lettre fort connue adressée à Pascal, et dans laquelle il prétend en remontrer à ce génie original, et cela ni plus ni moins que sur les mathématiques; c'est incroyable de ton:

«Vous souvenez-vous de m'avoir dit une fois que vous n'étiez plus si persuadé de l'excellence des mathématiques? Vous m'écrivez à cette heure que je vous en ai tout à fait désabusé, et que je vous ai découvert des choses que vous n'eussiez jamais vues si vous ne m'eussiez connu. Je ne sais pourtant, monsieur, si vous m'êtes si obligé que vous pensez. Il vous reste encore une habitude que vous avez prise en cette science, à ne juger de quoi que ce soit que par vos démonstrations, qui, le plus souvent, sont fausses. Ces longs raisonnements tirés de ligne en ligne vous empêchent d'entrer d'abord en des connoissances plus hautes qui ne trompent jamais. Je vous avertis aussi que vous perdez par là un grand avantage dans le monde...»

Et plus loin, sur la division à l'infini:

«Ce que vous m'en écrivez me paroît encore plus éloigné du bon sens que tout ce que vous m'en dites dans notre dispute...»

Il n'en faudrait pas plus qu'une pareille lettre pour perdre celui qui l'a pu écrire dans l'opinion de la postérité, et Leibniz a traité le chevalier avec bien du ménagement quand il a dit:

«J'ai presque ri des airs que M. le chevalier de Méré s'est donnés dans sa lettre à M. Pascal... Mais je vois que le chevalier savoit que ce grand génie avoit ses inégalités, qui le rendoient quelquefois trop susceptible aux impressions des spiritualistes outrés et qui le dégoûtoient même par intervalles des connoissances solides[38]... M. de Méré en profitoit pour parler de haut en bas à M. Pascal. Il semble qu'il se moque un peu, comme font les gens du monde qui ont beaucoup d'esprit et un savoir médiocre. Ils voudroient nous persuader que ce qu'ils n'entendent pas assez est peu de chose. Il auroit fallu l'envoyer à l'école chez M. Roberval. Il est vrai cependant que le chevalier avoit quelque génie extraordinaire pour les mathématiques, et j'ai appris de M. des Billettes, ami de M. Pascal, excellent dans les méchaniques, ce que c'est que cette découverte dont ce chevalier se vante ici dans sa lettre: c'est qu'étant grand joueur, il donna les premières ouvertures sur l'estime des paris; ce qui fit naître les belles pensées de alea de MM. Fermat, Pascal et Huyghens...»

[Note 38: La lettre de M. de Méré doit être antérieure à la conversion de Pascal et à ce que Leibniz appelle son spiritualisme outré. Le chevalier de Méré, qui était du Poitou comme le duc de Roannez, avait dû connaître, par cette relation, Pascal, alors lancé dans le monde (1651-1654).--Sur ces rapports de, Pascal et de Méré, M. F. Collet a écrit un ingénieux article (dans la Revue, la Liberté de penser, 15 février 1848); mais la conjecture qu'il émet me paraît très-sujette à contestation, et elle reste, à mes yeux, tort douteuse.]

Et Leibniz finit par conclure que le chevalier, dans ce qu'il dit contre la division à l'infini, se juge lui-même, et qu'un tel homme, évidemment, était beaucoup trop occupé des agréments du monde visible pour pénétrer fort avant dans ce monde supérieur que régit la pure intelligence[39]. Si l'on cherche maintenant ce que Pascal a pu penser de ce chevalier qui le régentait si rudement, il est difficile de ne pas croire qu'il a eu en vue M. de Méré dans la définition qu'il donne des esprits fins par opposition aux esprits géométriques, de ces «esprits fins qui ne sont que fins, qui, étant accoutumés à juger les choses d'une seule et prompte vue, se rebutent vite d'un détail de définition en apparence stérile et ne peuvent avoir la patience de descendre jusqu'aux premiers principes des choses spéculatives et d'imagination, qu'ils n'ont jamais vues dans le monde et dans l'usage.» On retrouve presque en cet endroit de Pascal les termes mêmes du chevalier et sa prétention perpétuelle à dénigrer la géométrie, sous prétexte qu'un coup d'oeil habile suffît à tout[40].

[Note 39: Leibnitii Opera omnia, au tome II, page 92.]

[Note 40: «Outre que cette méthode est lassante, et que jamais ce n'a été le langage d'aucune cour du monde, il me semble que tout ce qu'on dit de beau, de grand et de nécessaire, saute aux yeux quand on le dit bien.» (Seconde Conversation du chevalier de Méré avec le maréchal de Clérembaut.)]

Si le chevalier s'est fort compromis par sa manière de traiter Pascal en écolier, il ne fut guère plus d'à-propos avec Mme de Maintenon, qu'il avait plus de motifs d'ailleurs d'appeler son écolière. Il l'avait connue jeune, lorsqu'elle était Mlle d'Aubigné, et l'avait aussitôt estimée à son prix. Il s'était même appliqué à la former au monde, car c'était évidemment la vocation de ce galant homme et son goût dominant d'avoir toujours, comme dit Mlle de Launay, à instruire et à documenter quelqu'un sur les grâces. La jeune Indienne, comme il l'appelait, lui dut sa première réputation dans le beau monde. Plus tard, après des années, il rappelait cela un peu pédantesquement à Mme de Maintenon, déjà poussée dans les grandeurs et à la veille d'enchaîner Louis XIV:

«En vérité, madame, lui écrivait-il, il seroit bien mal aisé d'avoir tant d'amis d'importance au milieu de la cour, et d'estimer constamment ceux qui n'y sont de rien, quand ce seroit les plus honnêtes gens qu'on ait jamais vus. Il ne faut attendre que d'une vertu bien rare une faveur si extraordinaire. Mais, du temps que j'avois l'honneur de de vous approcher, je m'apercevois que vous saviez toujours distinguer le vrai mérite parmi de certaines choses brillantes qui ne dépendent que de la fortune, et cela me fait espérer que vous ne désapprouverez pas la liberté que je prends de vous écrire. Je pense avoir été le premier qui vous ai donné de bonnes leçons [41]... Je me souviens que je vous instruisois à vous rendre aimable, et que dès lors vous ne l'étiez que trop pour moi...»

[Note 41: Le chevalier oublie ici un de ses préceptes les plus essentiels, car il a dit: «Un jeune homme, pour apprendre à chanter, à danser, à monter à cheval, à voltiger ou à faire des armes, peut choisir de ces maîtres qui ne cachent pas leur science, parce que, s'ils excellent dans leur métier, ils s'en peuvent louer hardiment et sans rougir. Il n'en est pas ainsi de cette qualité si rare; on se doit bien garder de dire qu'on est honnête homme, quand on le seroit du consentement des plus difficiles... On ne trouve que fort peu de ces excellents maîtres d'honnêteté, et l'on n'en voit point qui se vantent de l'être.» (Discours de la vraie Honnêteté, Oeuvres posthumes.)]

On a voulu voir dans la suite de la lettre une façon détournée de demande en mariage; c'est infiniment trop dire: le chevalier badine là-dessus et ne veut que recommander à son ancienne amie un honnête homme qui a besoin de protection. Il faut pourtant avoir bien du contre-temps pour aller faire la leçon à Pascal sur la géométrie, et pour avoir l'air (ne fût-ce que cela) de s'offrir pour mari à Mme de Maintenon vers l'année 1680.

Quand l'abbé Nadal publia, en 1700, les Oeuvres posthumes du chevalier, les choses étaient devenues autrement manifestes, et l'humble Esther siégeait sous le dais. Il faut voir aussi comme l'honnête éditeur, se met en frais au nom du chevalier, et comme celui-ci, pour cette fois, nous apparaît tout d'un coup aux pieds de son écolière. Les rôles sont complètement renversés. Après avoir nommé les personnes les plus considérables qui étaient de l'intimité de M. de Méré, l'abbé Nadal continue en ces termes:

«C'étoit là toute sa société, si on ose y ajouter encore une personne illustre dont le nom emporte toutes les idées les plus sublimes de l'esprit, de la vertu, de la grandeur d'âme et de tant d'autres qualités qui mettent encore-au-dessous d'elle tout ce que la fortune a de plus élevé et de plus éblouissant. Aussi jamais ne fit-elle naître d'admiration plus vive que la sienne. Elle a été l'objet de ses méditations dans sa retraite; on la retrouve partout dans ses idées. Selon lui, ses derniers préceptes ne sont que l'éloge et l'expression de ses vertus mêmes, et c'est dans l'honneur d'approcher Mme de Maintenon qu'il a trouvé la source de ces bienséances si délicates, réduites ici en règles et en principes.»

C'est ainsi que les choses s'accommodent avec un peu de complaisance; cet abbé Nadal faisait le prophète après coup. Les Lettres publiées en 1682 montrent assez que le chevalier se posa jusqu'à la fin en maître plus disposé à donner qu'à recevoir des leçons[42].

Je n'ai pas dissimulé les torts et infime les petits ridicules du chevalier, et j'ai le droit, ce me semble, d'en venir maintenant à ses mérites; ils sont très-réels, très-fins, et ce m'a été un si sensible plaisir de les découvrir que je voudrais le faire partager. Il n'y a pour cela qu'une manière, c'est de le citer avec choix, car on ferait un délicieux recueil de ses pensées et de quelques-unes de ses lettres. N'était-ce pas, en effet, un homme de beaucoup d'esprit que celui dont on rencontre de telles pensées à chaque page?

[Note 42: Ainsi, à travers les fatuités de cette lettre qui nous paraît si étrange de ton, il savait très-bien indiquer le côté faible de Mme de Maintenon, lui dénoncer cet oubli où on l'accusait de laisser tomber insensiblement ses relations du passé: «On s'imagine que vos anciens amis ne tiennent pas en votre bienveillance une place fort assurée.» Il l'avertit qu'on lui reprochait à la cour de n'aimer à favoriser que des gens déjà élevés et par eux-mêmes en faveur. En même temps il reconnaissait son charme, qui faisait qu'on lui restait attaché malgré tout: «Si cela vous paroît peu vraisemblable à cause que vous m'avez extrêmement négligé, lui disait-il, je vous apprends qu'entre vos merveilleuses qualités qui font tant de bruit, vous en avez une que je regarde comme un enchantement: c'est que les gens de bon goût qui vous ont bien connue ne vous sauroient quitter, de quelque adresse que vous usiez pour vous en défaire, et j'en suis un fidèle témoin.» Tout cela est finement observé et n'est pas du tout ridicule. En somme, on ne connaîtrait pas bien Mme de Maintenon et surtout Mlle d'Aubigné, «belle et d'une beauté qui plaît toujours, douce, secrète, fidèle, modeste, intelligente...,» si on ne recourait au chevalier. (Lettres 38e, 6le, 48e, etc.) Je serais étonné si ce n'était pas d'elle aussi qu'il veut parler: «Une personne, la plus charmante que je connus de ma vie...» (Page 152 des Oeuvres posthumes.) La Beaumelle, ce chroniqueur si peu sûr, a romancé selon son usage le chapitre où figure le chevalier; il est temps qu'un noble et grave historien, M. le duc de Noailles, vienne remettre l'ordre et la justesse dans les choses de sa maison.]

«On n'est plus du monde quand on commence à le bien connoître; au moins le voyage est bien avancé devant que l'on sache le meilleur chemin.»

«Comme la voix vient en chantant, et que l'on apprend à s'en bien servir quand on l'exerce sous un bon maître, l'esprit s'insinue et se communique insensiblement parmi les personnes qui l'ont bien fait. Il ne faut point douter que l'on en puisse acquérir lorsqu'un habile homme s'en mêle.»

«Ceux qui ont le coeur droit ont le sens de même, pour peu qu'ils en aient; et prenez garde que de certaines gens qui ont tant de plis et de replis dans le coeur n'ont jamais l'esprit juste: il y a toujours quelque faux jour qui leur donne de fausses vues.»

«On ne saurait avoir le goût trop délicat pour remarquer les vrais et les faux agréments, et pour ne s'y pas tromper. Ce que j'entends par là, ce n'est pas être dégoûté comme un malade, mais juger bien de tout ce qui se présente, par je ne sais quel sentiment qui va plus vite, et quelquefois plus droit que les réflexions.»

«Il faut, si l'on m'en croit, aller partout où mène le génie, sans autre division ni distinction que celle du bon sens.»

«Celui qui croit que le personnage qu'il joue lui sied mal ne le saurait bien jouer, et qui se défie d'avoir de la grâce ne l'a jamais bonne.»

«Pour bien faire une chose, il ne suffit pas de la savoir, il faut s'y plaire, et ne s'en pas ennuyer.»

«Ce qui languit ne réjouit pas, et quand on n'est touché de rien, quoiqu'on ne soit pas mort, on fait toujours semblant de l'être.»

«La plupart des gens avancés en âge aiment bien à dire qu'ils ne sont plus bons à rien, pour insinuer que leur jeunesse étoit quelque chose de rare.»

Cet honnête homme que le chevalier veut former, et qui est comme un idéal qui le fuit (car l'ordre de société que ce soin suppose se dérobait dès lors à chaque instant), lui fournit pourtant une inépuisable matière à des observations nobles, délices, neuves, parfois singulières et philosophiques aussi. Comme, selon lui, le propre de l'honnête homme est de n'avoir point de métier ni de profession, il pensait que la cour de France était surtout un théâtre favorable à le produire: «car elle est la plus grande et la plus belle qui nous soit connue, disait-il, et elle se montre souvent si tranquille que les meilleurs ouvriers n'ont rien à faire qu'à se reposer.» Ce parfait loisir constitue véritablement le climat propice: être capable de tout et n'avoir à s'appliquer à rien, c'est la plus belle condition pour le jeu complet des facultés aimables: «Il y a toujours eu de certains fainéants sans métier, mais qui n'étoient pas sans mérite, et qui ne songeoient qu'à bien vivre et qu'à se produire de bon air.» Et ce mot de fainéants n'a rien de défavorable dans l'acception, car «ce sont d'ordinaire, comme il les définit bien délicatement, des esprits doux et des coeurs tendres, des gens fiers et civils, hardis et modestes, qui ne sont ni avares ni ambitieux, qui ne s'empressent pas pour gouverner et pour tenir la première place auprès des rois: ils n'ont guère pour but que d'apporter la joie partout[43], et leur plus grand soin ne tend qu'à mériter de l'estime et qu'à se faire aimer.» Voilà les fainéants du chevalier. Être ce qu'on appelle affairé, c'est là proprement la mort de l'honnête homme. M. Colbert, par exemple, était affairé, et de nos jours, hélas! chacun ne ressemble-t-il pas plus ou moins en cela à M. Colbert[44]?

[Note 43: Et non pas une joie de plaisants et de diseurs de bons mots, comme les Boisrobert, les Marigny, les Sarasin (M. de Méré les exclut nommément), mais une joie légère et insinuante.]

[Note 44: M. Colbert était tel, occupé et le paraissant; mais le fils de Colbert, l'aimable M. de Seignelai, comme il savait tout concilier! On se rappelle ces vers de Chaulieu parlant de son rêve d'Élysée:

Dans un bois d'orangers qu'arrose un clair ruisseau, Je revois Seignelai, je retrouve Béthune, Esprits supérieurs en qui la volupté Ne déroba jamais rien à l'habileté, Dignes de plus de vie et de plus de fortune.

Seignelai, Béthune, M. de Lionne, on les reconnaît honnêtes gens jusque dans les affaires; ils portent le poids légèrement, et, à les voir, rien ne paraît.]

Pour être honnête homme (selon le chevalier toujours), il faut prendre part à tout ce qui peut rendre la vie heureuse et agréable, agréable aux autres comme à soi. De même que le chrétien veut faire du bien même à ceux qui lui veulent du mal, le vrai honnête homme ne saurait négliger de plaire, même à ses ennemis, quand il les rencontre: «car celui qui croit se venger en déplaisant se fait plus de mal qu'il n'en fait aux autres.»--«Il y en a d'autres qui veulent bien plaire et se faire aimer; mais ni l'honneur, ni la vérité, ni le bien de ceux qui les écoutent, ne leur font jamais rien dire, s'ils n'y trouvent leur compte.» Ah! que cette vue sordide est bien loin du coeur du véritable honnête homme! Ne rien faire que par intérêt, même en ces choses légères, ne pas savoir être aimable, même gratuitement et en pure perte, M. de Méré appelle cela les mauvaises moeurs. Qu'aurait-il pensé de N., qui a tant d'esprit et qui se croit si moral, mais qui dès sa jeunesse, et jusque dans ses frais d'esprit, n'a jamais rien fait d'inutile? L'honnête homme est plus généreux; il cherche à plaire partout et à tous, même aux moindres que lui, et sans intérêt. Qui n'a rencontré dans le monde, depuis qu'on n'a plus le loisir d'y être parfaitement honnête homme, de ces gens qui sont charmants avec vous le soir, à condition d'être brusques s'ils vous rencontrent le matin, et de s'arranger, du plus loin qu'ils vous avisent, pour ne vous point reconnaître? Ces procédés-là (qui sont déjà les procédés américains) n'entrent pas dans l'idée du chevalier: au fond d'un désert comme au milieu de la cour, à l'écart, à l'improviste, à chaque heure, son honnête homme est le même, car il a son inspiration dans le coeur. Aussi la vraie honnêteté est indépendante de la fortune; comme elle s'en passe au besoin, elle ne s'y arrête pas chez les autres; elle n'est dépaysée nulle part: «Un honnête homme de grande vue est si peu sujet aux préventions que, si un Indien d'un rare mérite venoit à la cour de France et qu'il se pût expliquer, il ne perdroit pas auprès de lui le moindre de ses avantages; car, sitôt que la vérité se montre, un esprit raisonnable se plaît à la reconnoître, et sans balancer.» Mais ici il devient évident que la vue du chevalier s'agrandit, qu'il est sorti de l'empire de la mode; son savoir-vivre s'élève jusqu'à n'être qu'une forme du bene beateque vivere des sages; son honnêteté n'est plus que la philosophie même, revêtue de tous ses charmes, et il a le droit de s'écrier: «Je ne comprends rien sous le ciel au-dessus de l'honnêteté: c'est la quintessence de toutes les vertus.»

Vous êtes-vous jamais demandé quelle nuance précise il y a entre l'honnête homme et le galant homme? Le chevalier va vous le dire. Un galant homme a de certains agréments qu'un honnête homme n'a pas toujours; mais un honnête homme en a de bien profonds, quoiqu'il s'empresse moins dans le monde. On n'est jamais tout à fait honnête homme que les dames ne s'en soient mêlées; cela est encore plus vrai du galant homme. Cette dernière qualité plaît surtout dans la jeunesse; prenez garde qu'elle ne passe avec elle aussi, comme une fleur ou comme un songe. Le véritable galant homme ne devrait être qu'un honnête homme un peu plus brillant ou plus enjoué qu'à son ordinaire, un honnête homme dans sa fleur.

On confond quelquefois le bon air avec l'agrément; il y a pourtant beaucoup de différence. «Le bon air, dit le chevalier, se montre d'abord, il est plus régulier et plus dans l'ordre. L'agrément est plus flatteur et plus insinuant; il va plus droit au coeur, et par des voies plus secrètes. Le bon air donne plus d'admiration, et l'agrément plus d'amour. Les jeunes gens qui ne sont pas encore faits, pour l'ordinaire n'ont pas le bon air, ni même de certains agréments de maître.» Le chevalier revient plus d'une fois sur cette idée que «ce qu'on appelle le goût bon, il ne faut pas l'attendre des jeunes gens, à moins qu'ils n'y soient extrêmement nés ou que l'on n'ait eu grand soin de les y élever.» Les jeunes gens, par une impétuosité naturelle, vont d'abord à ce qui leur paraît le plus nécessaire, et le reste les touche fort peu. Il est besoin, selon une expression heureuse, de faire l'esprit, de faire le goût: l'étoffe un peu roide a besoin d'un certain usé pour acquérir toute sa souplesse et son délicat. Au reste, ceux et surtout celles qui sont dignes d'avoir du goût y arrivent assez tôt, et de bien des manières. On se rappelle cette charmante et toute jeune Mlle de Saint-Germain chez Hamilton, qui avait tout bien dans sa personne, hormis les mains: «Et la belle se consoloit de ce que le temps de les avoir blanches n'étoit pas encore venu.»

A cet égard, tout épicurien qu'il se montre en bien des endroits, le chevalier ne sait sans doute pas la recette aussi bien que les Grammont, les Hamilton, ces voluptueux rompus à l'art de plaire. Lui qui nous parle si souvent de Pétrone et de César, ces honnêtes gens de l'antiquité, il ne s'est peut-être jamais posé, dans toute sa portée morale, la question délicate et périlleuse: «A quel prix le goût se perfectionne-t-il? et quel mélange secret le mûrit le mieux?» Mais, dans sa méthode plus honnête et moins hasardée, il sait trouver de bons conseils. Avec les femmes il recommande les procédés qui servent à montrer l'esprit tout en favorisant le sentiment. Il a remarqué que celles qui ont le plus d'esprit, dit-il, préfèrent à trop d'éclat et à trop d'empressement je ne sais quoi de plus retenu. Selon lui, on est trop prompt à leur jeter son coeur à la tête, et on leur en dit plus d'abord que la vraisemblance ne leur permet d'en croire, et bien souvent qu'elles n'en veulent: «On ne leur donne pas le loisir de pouvoir souhaiter qu'on les aime, et de goûter une certaine douceur qui ne se trouve que dans le progrès de l'amour. Il faut longtemps jouir de ce plaisir-là pour aimer toujours, car on ne se plaît guère à recevoir ce qu'on n'a pas beaucoup désiré, et quand on l'a de la sorte, on s'accoutume à le négliger, et d'ordinaire on n'en revient plus.» Pour le coup, on reconnaît, tissez bien, ce me semble, le maître de Mme de Maintenon; et qui donc sut mettre en pratique, comme elle, cet art de douce et puissante lenteur?

Le chevalier sait bien l'antiquité latine et grecque; il en parle très-volontiers, d'une manière qui nous paraît bien d'abord un peu étrange, car il l'accommode, bon gré mal gré, à ses façons modernes; pourtant il y a de quoi profiter à l'entendre. Comme il cherche partout des honnêtes gens, il s'est avisé de découvrir que le premier en date était Ulysse: «Il connoissoit le monde, comme Homère en parle, dit-il; mais je crois qu'il n'avoit que bien peu de lecture.» Puis vient Alcibiade, autre honnête homme selon Platon. On est tout étonné de le voir prendre sérieusement à partie Alexandre, et le morigéner en deux ou trois circonstances, comme civil et galant hors de propos[45]; il essaye tout aussitôt de se justifier de l'étrange idée: «Que si l'on m'allègue que c'étoit la bienséance de ce temps-là, ce n'est rien à dire; les grâces d'un siècle sont celles de tous les temps. On s'y connoissoit alors à peu près comme aujourd'hui, tantôt plus, tantôt moins, selon les cours et les personnes; car le monde ne va ni ne vient, et ne fait que tourner.» L'erreur du chevalier se saisit bien nettement dans ce passage. Oui, le monde ne fait que tourner, mais les grâces, et surtout les bienséances, restent-elles les mêmes? Voilà ce qui ne saurait se soutenir, à moins d'être entiché; et, s'il est de certaines grâces naturelles et vraies qui, après des éclipses de goût, se maintiennent éternellement belles et restent jeunes toujours, sont-ce de ces grâces comme il l'entend, lui le bel-esprit et le raffiné?

[Note 45: De même pour Scipion, de qui il a dit: «Je trouve Scipion si formaliste et si tendu, que je ne l'eusse pas cherché pour un homme de bonne compagnie.» (Oeuvres posthumes, page 63). Et sur Virgile, qui écrivoit plus en poëte qu'en galant homme, voir la lettre 22e à Costar.]

Le chevalier, je le répète, était fort instruit; il avait présent à la pensée, sans doute, ce mot d'Hérodote: «Il y a longtemps que les hommes ont trouvé ce qui est bien, et ce qu'il importe de savoir.» Il avait assez d'étendue et de sagacité d'esprit pour deviner, chez ces hommes de l'antiquité, ceux qui réalisaient en eux quelque chose de l'idée subtile qu'il se faisait. En un sens, Pétrone et César lui paraissaient avec raison de vrais honnêtes gens, et ce Ménon le Thessalien, dont parle Xénophon dans sa Retraite, personnage qui avait tous les vices, surtout la fausseté, qui croyait exactement que la parole a été donnée pour déguiser sa pensée, même entre amis, et qui regardait tout net les gens vrais comme des êtres sans éducation[46], ce Ménon si avancé en moeurs lui eût paru un faux honnête homme et un roué de ce temps-là. Mais le travers était de vouloir suivre dans le détail ce qui ne se laissait entrevoir que dans un aperçu rapide. Le chevalier, en vieillissant et en devenant plus vertueux, faisait subir à son idée d'honnête homme une métamorphose graduelle qui le menait jusqu'à y comprendre tous les sages, Platon, Pythagore lui-même. A force d'y voir je ne sais quelle puissance de charmer et d'adoucir les coeurs farouches, peu s'en faut qu'il n'y ait fait entrer Orphée. Il était tombé évidemment dans la confusion.

Il n'y était pas encore, quand il parlait de Pétrone et de César, et quoiqu'il y ait dans le ton dont il disserte de ces fameux Romains un faux air de Clélie, il s'y trouve une connaissance incontestable du fond des choses et du caractère des personnages. Sur César, il sait très-bien accueillir par un éclat de rire un des faiseurs de romans d'alors qui, pour se venger de ce que le conquérant avait appelé les Gaulois des barbares, n'avait pas craint de décider que César était peu cavalier. Pour lui, il le juge assez au vrai, surtout son style, dont il marque ainsi la physionomie:

«On sent son mérite et sa grandeur aux plus petites choses qu'il dit, non pas à parler pompeusement, au contraire sa manière est simple et sans parure, mais à je ne sais quoi de pur et de noble qui vient, de la bonne nourriture[47] et de la hauteur du génie. Ces maîtres du monde, qui sont comme au-dessus de la fortune, ne regardent qu'indifféremment la plupart des choses que nous admirons, et, parce qu'ils en sont peu touchés, ils n'en parlent que négligemment. Dans un endroit où il raconte qu'il y eut deux ou trois de ses légions qui furent quelque temps en désordre, combattant contre celles de Pompée: On croit, dit-il, que c'étoit fait de César, si Pompée eût su vaincre. Cette victoire eût décidé de l'empire romain. Et, voilà bien peu de mots, et bien simples, pour une si grande chose.--César étoit né avec deux passions violentes: la gloire et l'amour, qui l'entraînoient comme deux torrents[48]...»

[Note 46: [Grec: Tôn apaideutôn]: la noble chose que les Grecs appelaient [Grec: paideia], et dont ils étaient si fiers, est bien, en effet ce qui constituait chez eux l'honnête homme, pour parler le style de notre sujet.]

[Note 47: Nourriture pour éducation.]

[Note 48: Sixième Conversation avec le maréchal de Clérembaut. C'est de ces Conversations que j'ai tiré le plus grand nombre de mes citations, et aussi du premier des traités posthumes, qui a pour titre: de la vraie Honnêteté.]

Quant à Pétrone, il était fort à la mode en ce moment. Les Saint-Évremond, les Ninon, les Saint-Pavin, les Mitton[49], tous gens aimables et de plaisir, avec qui correspond le chevalier, raffolaient du voluptueux Romain. Lui-même, en son bon temps, le chevalier était de cette secte; il en était à sa manière, épicurien un peu formaliste et compassé, rédigeant le code d'Aristippe plutôt que de s'y laisser doucement aller. On entrevoit dans ses Lettres tout un groupe plus naturel que lui, plus hardi et plus libre, toute une délicieuse bande qui précède en date et qui présage le groupe des Du Deffand, des Hénault et des Desalleurs, de ces contemporains de la jeunesse de Voltaire. Sous les airs réguliers du grand règne, si l'on sait y lire et y pénétrer, que de petites coteries ininterrompues, du XVIe siècle jusqu'au XVIIIe, qui ont eu ainsi pour patron Rabelais ou Pétrone!

[Note 49: Mitton ne se connaît bien que dans les Lettres de M. de Méré: c'est là qu'on apprend que cet épicurien insouciant avait écrit quelques pages sur l'Honnêteté qui se sont trouvées comprises dans les Oeuvres mêlées de Saint-Évremond: «Vous savez dire des choses, Lui écrit M. de Méré, et vous devez être persuadé qu'il n'y a rien de si rare. Vous souvenez-vous que Mme la marquise de Sablé nous dit qu'elle n'en trouvoit que dans Montaigne et dans Voiture, et qu'elle n'estimoit que cela? Je m'assure que, si vous l'eussiez souvent vue, ou qu'elle eût eu de vos écrits, elle vous eût ajouté à ces deux excellents génies.»--Pascal avait fort connu Mitton, et, dans les ébauches de ses Pensées, il le nomme par moments et le prend à partie, quand il songe au type du libertin qu'il veut réfuter: «Le moi est haïssable. Vous, Mitton, le couvrez; vous ne l'ôtez pas pour cela...» En effet, selon Mitton, «pour se rendre heureux avec moins de peine, et pour l'être avec sûreté sans craindre d'être troublé dans son bonheur, il faut faire en sorte que les autres le soient avec nous;» car alors tous obstacles sont levés, et tout le monde nous prête la main. «C'est ce ménagement de bonheur pour nous et pour les autres que l'on doit appeler honnêteté, qui n'est, à le bien prendre, que l'amour-propre bien réglé.» C'est à cela que Pascal semble répondre directement dans son apostrophe à l'aimable égoïste.]

Dans une lettre à la duchesse de Lesdiguières, qui était son héroïne tout comme le maréchal de Clérembaut est son héros, le chevalier traduit la Matrone d'Éphèse, qui amusera aussi la plume de Saint-Évremond. En traduisant Pétrone, et dans de certains détails de moeurs qui précèdent le récit de l'aventure, le chevalier l'arrange un peu: «Je le mets dans notre langue, dit-il, non pas toujours comme il est dans l'original, mais comme je crois qu'il y devroit être.» Il se trouve ainsi que Pétrone ne nous parle que de l'aimable Phryné et de Climène, au lieu de nous parler d'autre chose; mais ce n'est pas là un grave reproche que nous adresserons au chevalier; sa traduction du morceau est des plus agréables à lire en elle-même, et se peut dire dans tous les cas une belle infidèle.

Pétrone, livre charmant et terrible par tout ce qu'il soulève de pensées et de doutes dans une âme saine! Ce Satyricon est bien l'oeuvre d'un démon. Que la composition y soit absente, que l'intention générale reste énigmatique, eh! qu'importe? chaque morceau en est exquis, chaque détail suffit pour engager. Je ne me flatte pas d'avoir rompu toute l'enveloppe, et je n'y ai pas visé le moins du monde; j'ai lu, j'ai glissé, et il m'a suffi de cet à-peu-près facile pour apprécier du moins, au milieu de tout ce qui m'échappait, la façon de dire vite et bien, la touche légère, l'élégante familiarité, cette nouveauté qui n'est pas tirée de trop loin et qui rencontre aisément ce qu'elle cherche (curiosa felicitas, comme Pétrone lui-même a dit d'Horace), en un mot, ce cachet qui a caractérisé de tout temps les écrivains maîtres en l'art de plaire. Quelques narrations, parmi lesquelles se détache le conte de cette Matrone tant célébrée, sont des pièces accomplies, et les vers que l'auteur s'est passé la fantaisie d'insérer à travers sa prose, à la différence de ce qu'offrent en français ces sortes de mélanges, ont une solidité et un brillant qui en font de vraies perles enchâssées. Pourtant cette jouissance du goût laisse après elle une impression inquiétante et soulève dans l'esprit un problème qui lui pèse. Que le goût ne soit pas la même chose que la morale, nous le savons à merveille; mais est-il possible qu'il s'en sépare à ce point, et que la perfection de l'un se rencontre dans la ruine et la perversion de l'autre? Quoi! se peut-il? Combien de corruption pour cette perfection! combien de fumier pour cette fleur! De quels éléments est-elle donc pétrie, cette grâce suprême et dernière qui n'a qu'un point et un moment? Car cette délicatesse-là, qui est celle de la fin, ressemble, on l'a dit, à ces viandes faites qui ne sauraient attendre un instant de plus. Disons vite qu'il est un certain goût primitif et sain, né du coeur et de la nature, plus rude parfois, mais tout généreux, et dont la franche saveur répare et ne s'épuise pas. Il y a Lucrèce enfin tout à l'opposé de Pétrone; il y en a quelques autres encore dans l'intervalle, et l'on n'est pas absolument tenu de choisir entre l'historien d'Eucolpe et le vertueux académicien Thomas.

Il y avait, si j'ose dire, un peu de ce dernier dans M. de Méré. J'ai fait assez voir qu'il n'a jamais su triompher de sa roideur. Si Pétrone et le chevalier de Grammont étaient les deux héros de Saint-Évremond, Pétrone et le maréchal de Clérembaut étaient ceux de notre chevalier, et, si habile de conduite que pût être ce maréchal au parler bègue[50], je le soupçonne sans injure d'avoir été un modèle un peu moins ravissant que le beau-frère d'Hamilton. Pour les idées aussi bien que pour les agréments, le chevalier peut bien n'être jamais allé au delà d'une certaine surface et n'avoir point percé la glace, même en fait d'épicuréisme. Je n'en voudrais qu'une petite preuve que je jette à l'avance ici. Les anciens avaient remarqué que de toutes les écoles de philosophie on passait dans celle d'Épicure, mais qu'une fois dans celle-ci on y restait et qu'on ne passait point à d'autres. Cela est encore vrai, même des modernes; les vrais épicuriens, ceux qui sont allés une fois au fond, m'ont bien l'air de vivre tels jusqu'au bout et de mourir tels, sauf les convenances. Or le chevalier vieillissant se convertit tout de bon, et ce ne fut pas, comme La Rochefoucauld, à l'extrémité, et pour faire une fin; il suffit de lire les écrits de ses dernières années pour voir quel bizarre amalgame se faisait, dans son esprit, de son ancien jargon d'honnête homme avec ses nouveaux sentiments de dévot. J'en conclus qu'il ne fut jamais à fond de la secte de La Rochefoucauld, de Saint-Évremond et de Ninon.

[Note 50: Sur le maréchal de Clérembaut (Palluau), plus adroit courtisan que grand guerrier, on peut voir les Mémoires de Mme de Motteville, 31 mars 1649.--Je craindrais pourtant de ne pas donner une idée assez favorable du maréchal, si je n'indiquais un passage de Saint-Évremond dans un très-agréable morceau sur la Retraite, et encore dans la Conversation avec le duc de Caudale. Ninon paraît aussi avoir fait grand cas de l'esprit du maréchal. Mme Cornuel parlait de lui plus légèrement.]

Le seul ouvrage de M. de Méré qui vaille aujourd'hui la peine qu'on s'y arrête avec détail, ce sont ses Lettres; l'on en pourrait tirer un certain nombre de singulières et d'intéressantes. J'en donnerai trois ici. La première est longue; mais, je ne sais si je m'abuse, elle me paraît charmante, et elle a semblé telle à de bons juges sur qui je l'ai essayée. C'est tout un petit roman finement touché, tendre et discret, un tableau peint de couleurs du temps, qui, à demi passées, font sourire et plaisent encore. Le chevalier écrit à la duchesse de Lesdiguières sur son sujet favori, sur les maîtres en fait d'usage et d'agréments. Mais où les trouver ces maîtres accomplis? Ils sont souvent si libertins qu'ils échappent et qu'on ne les a pas comme on veut:

«Le meilleur expédient, poursuit-il, pour apprendre une chose en peu de temps et sans maître, c'est de s'imaginer qu'on n'a que cette seule voie pour obtenir ce qu'on souhaite le plus. Les violents désirs sont industrieux, et c'est ce qu'on dit que, lorsqu'on aime, ou ne trouve rien d'impossible.

«Un de mes amis, fort galant homme, m'étant un jour venu voir, lisoit je ne sais quoi que j'avois écrit, et le lisoit d'une manière que j'en fus charmé, quoique je n'eusse jamais eu de plaisir à le lire. Je lui demandai comment il avoit acquis cette science.--«Ha! me répondit mon ami avec un profond soupir, de quoi m'allez-vous parler? En revenant de Rome, je passai par une ville de France; c'étoit sur la fin de mai, et le soir, prenant le frais dans un jardin où les dames se promenoient, j'en vis une qui me blessa dans la foule, sans dessein de me nuire, car elle ne m'avoit pas regardé, et je ne lui avois pu dire un seul mot. Cependant j'en devins, en moins de deux heures, si ardemment amoureux, que je fus toute la nuit sans dormir. Son visage et sa taille, son air à marcher et sa mine enjouée avec un sourire flatteur me repassoient devant les yeux, et ses paroles m'avoient tant plu qu'il me sembloit que je l'entendois encore discourir, et j'en étois enchanté, de sorte que, le lendemain, je la cherchois partout; et, comme je m'en informois, j'appris qu'il y avoit peu de temps qu'elle étoit mariée, et que, dès le matin, elle étoit partie pour retourner dans une maison de campagne, et que cette maison étoit dans un désert. Je sus aussi que son mari étoit inaccessible aux gens du monde, qu'il ne songeoit qu'à son ménage et qu'à goûter le repos et les douceurs de la retraite. Je ne cherchois que des personnes qui me pussent parler d'elle, et j'en trouvois assez, parce que tout le monde l'aimoit; et tant de choses qu'on m'en disoit augmentaient le désir que j'avois de la revoir et m'en ôtoient l'espérance. J'étois bien triste, et je ne savois par où me consoler; car de l'ôter de mon coeur, cela me sembloit impossible; et, quoique le peu d'apparence de pouvoir passer ma vie auprès d'elle m'eût désespéré, je me plaisois trop à m'en souvenir pour essayer de l'oublier.

«La maison où demeuroit cette dame étoit au milieu d'une grande forêt, et située entre deux collines par où passe une petite rivière dont l'eau est aussi claire et aussi pure que celle d'une source vive; et ce qui la rend bien considérable, c'est que cette dame s'y est quelquefois baignée. La ville où j'étois est à cinq lieues de cette maison, et j'allois souvent rôder de ce côté-là, non pas en espérance de voir cette aimable personne; mais, comme je ne me sentois malheureux que par son absence, il me sembloit que plus je m'approchois du lieu où elle étoit, moins j'étois à plaindre. Voilà, disois-je, l'endroit qui possède tout ce qui m'est cher au monde, et le seul qui m'est défendu! Plus je le considérois, plus j'étois vivement touché, et je ne pouvoir m'en éloigner sans redoubler mes soupirs et mes plaintes. Hélas! disois-je en soupirant, que ses domestiques sont heureux qui peuvent la regarder et lui parler! mais n'en pourrois-je pas être en me déguisant? Je ne puis v en l'état où je suis, et je n'ai plus à garder ni mesure, ni bienséance.--Je savois que son mari avoit deux enfants encore jeunes, d'une première femme, et je m'allai mettre dans l'esprit de feindre que j'étois de ces précepteurs libertins qui courent, le monde. Un jour que je n'en pouvois plus, un de mes gens, qui m'avoit suivi, m'avertit que la nuit s'approchoit et qu'il n'y avoit point de lune; je m'arrêtai dans un village à l'entrée de la forêt, et là, parce que cet homme étoit secret et fidèle, je lui communiquai mon dessein qui l'étonna; mais il fallut m'obéir. Je le fis partir tout à l'heure avec ordre de ce qu'il avoit à faire, d'envoyer mon équipage chez moi, de dire que j'avois pris une autre route, et de m'apporter un habit comme je le voulois (c'étoit lui qui m'habilloit), et je lui recommandai surtout de ne pas tarder.

»Je fus en ce lieu deux jours dans une grande impatience de commencer le rôle que j'allois jouer. Enfin mon homme revint sur le midi, et tout aussitôt je montai à cheval et perçai dans la forêt pour changer d'habit. J'avancois insensiblement du côté de la maison, et, n'en étant plus qu'à deux mille pas, je descendis de cheval dans une touffe d'arbres fort épaisse, et je fus longtemps à m'ajuster: car, encore que je me voulusse déguiser, je songeois beaucoup plus à prendre l'air et la mine d'un honnête homme. Quand je me fus mis le plus décemment que je pus, mon homme, prenant mon cheval, se retira du côté de la ville, et je demeurai seul avec un petit sac de hardes que je portai sous mon bras jusqu'à une ferme proche de la maison, et je priai la fermière de me le garder. Après, j'entrai dans la cour où il y avoit trois ou quatre dogues qui se vouloient déchaîner. Le maître vint à ce bruit, et je le saluai. C'étoit un homme avancé en âge, fort timide et d'une foible constitution; mais il aimoit à se faire craindre, et parce qu'il avoit cru que ces dogues m'avoient épouvanté, il me dit qu'il seroit bien dangereux de se promener la nuit autour de chez lui; et me faisant entrer dans une salle, il me demanda ce que je cherchois: Je suis, lui dis-je, un homme de lettres qui me mêle d'instruire les jeunes gens.--Vous êtes propre et leste, reprit-il; mais n'avez-vous ni bonnet ni chemise, et marchez-vous comme cela sans hardes?--Je lui répondis que j'avois laissé mon paquet chez une femme proche du château, pour me présenter plus respectueusement et pour offrir mon service de meilleure grâce.--C'est bien fait, me dit-il, et je me doute que vous savez chanter et faire quelques méchants vers. Tous vos confrères se mêlent de l'un et de l'autre; ce sont des vagabonds qui ne vont de çà, de là, que pour apporter du scandale et séduire quelque innocente, et quand on les pense tenir, ils ne manquent jamais de faire un trou à la nuit.--Je lui repartis que j'étois d'un esprit plus modéré, que j'avois passé deux ans et demi chez un gentilhomme de Normandie à élever ses enfants, et que je ne les avois point quittés qu'ils ne fussent bons latins et bons philosophes; du reste, qu'il n'avoit pas besoin d'un autre que de moi pour apprendre à messieurs ses enfants à faire des armes ni à danser, que je savois tous les exercices, parce que j'avois été cinq ans à Rome auprès d'un jeune homme de qualité qui m'aimoit et me faisoit instruire par ses maîtres;--et pour lui montrer mon adresse, je me mis en garde avec une canne que j'avois; j'allongeois et parois, j'avançois et reculois en maître, et puis, ayant quitté ma canne, je fis quelques pas forts de ballet et plusieurs caprioles qui le réjouirent; mais ce qui lui plut encore, je ne fus pas difficile pour mes appointements.

«Il m'ordonna de me reposer, et monta dans l'appartement de madame pour lui raconter cette aventure. Elle m'envoya querir tout aussitôt, et cette nouvelle, quoique je n'en dusse pas être surpris, m'ôta presque la respiration. Je ne pouvois vivre en l'absence de cette aimable personne, et je ne l'osois aborder; j'avois tant d'amour et de joie, tant de respect et de crainte, que quand je me voulus lever, il me prit, un tremblement comme d'un accès de fièvre. Enfin, m'étant remis le mieux que je pus, j'entrai dans un cabinet fort propre où je fis la révérence à la plus belle femme qu'on ait jamais vue; je me baissai avec beaucoup de respect pour lui baiser la robe, mais elle m'en empêcha et me voulut bien saluer aussi civilement que si je n'eusse pas été déguisé. Elle tenoit un livre d'Astrée entre ses mains, et sur ses genoux la Jérusalem du Tasse[51], car elle savoit parfaitement la langue italienne, et faisoit cas de ces deux livres comme une personne de bon goût, de sorte qu'elle aimoit à s'en entretenir, et même à les ouïr lire d'un ton agréable. Je m'en aperçus bien vite, parce qu'en s'informant de ce que je savois, elle me demanda si je savois lire; et comme son mari trouvoit cette question fort plaisante de s'enquérir d'un docteur s'il savoit lire, et qu'il en rioit à ne s'en pouvoir apaiser: Il y a, dit-elle, plus de mystère à lire qu'on ne pense;--et cela me fit bien connoître qu'elle s'y plaisoit et qu'elle avoit le sentiment délicat. Aussi, pour dire le vrai, c'étoit le principal divertissement qu'elle pût avoir dans une si grande solitude.

«On le vint avertir qu'on avoit servi à souper, et monsieur me fit mettre auprès de ses enfants et me dit qu'il souhaiteroit bien de les voir savants, mais de la science du monde plutôt que de celle des docteurs.--Autrefois, continua-t-il, j'étudiai plus que je n'eusse voulu, parce que j'avois un père qui, n'ayant pas étudié, rapportoit à l'ignorance des lettres tout ce qui lui avoit mal réussi. Cela l'obligea de me laisser jusqu'à l'âge de vingt-deux ans au collège, et lorsque j'en fus sorti, je connus par expérience qu'excepté le latin que j'étois bien aise de savoir, tout ce qu'on m'avoit appris m'étoit non-seulement inutile, mais encore nuisible, à cause que je m'étois accoutumé à parler dans les disputes sans entendre ni ce qu'on me disoit, ni ce que je répondois, comme c'est l'ordinaire. J'eus beaucoup de peine à me défaire de cette mauvaise habitude quand j'allai dans le monde, et même à ne pas user de ces certains termes qui n'y sont pas bien reçus, outre que je me trouvois si neuf et si mal propre à ce que les autres faisoient que je ne m'osois montrer en bonne compagnie. Je m'imagine donc que tout ce qu'on doit le plus désirer pour aller dans le monde, c'est d'être honnête homme et d'en acquérir la réputation; mais, pour y parvenir, que jugeriez-vous de plus à propos et de plus nécessaire?--Alors je m'écriai d'une façon modeste et respectueuse: Ah! monsieur, que vous parlez de bon sens et en habile homme! Si vous vouliez vous-même instruire ces messieurs, ils n'auroient que faire d'un autre précepteur ni d'un autre gouverneur pour se rendre aussi aimables par leur procédé que par leur présence...»

[Note 51: La Jérusalem et l'Astrée, c'étaient les plus belles nouveautés d'alors.]

Je supprime ici le discours de l'amoureux, dans lequel il ne manque pas de définir en détail les qualités de l'honnête homme, et de se faire valoir par là auprès de la dame en même temps qu'auprès du mari.

«Comme je discourais de la sorte (continue-t-il), madame m'écoutoit avec une attention qui témoignoit assez qu'elle se plaisoit à m'entendre. Monsieur, de son côté, prenant un visage riant, but à ma santé, et, me faisant goûter d'excellent vin, m'en demanda mon avis. Il aimoit la bonne chère, et sa table étoit bien servie. Madame aussi, qui plaisoit partout, étoit de bonne compagnie à la table, et nous y fûmes plus d'une heure sans qu'elle fît le moindre semblant d'en vouloir sortir. A la fin, s'étant levée, elle se retira dans son cabinet, et le maître en son appartement fort éloigné de celui de madame, où il n'alloit que bien peu, car on eût dit qu'il ne l'avoit épousée que pour l'ôter au monde. On me donna une chambre fort commode, et je m'étonnois qu'en un lieu si sauvage il y eût tant d'ordre et de propreté; mais j'admirois principalement qu'une si rare personne y fût cachée. Que je serois heureux, disois-je en soupirant d'amour et de joie, si je me pouvois insinuer dans son coeur! Le meilleur moyen qui s'en présente dépend de bien lire; il faut donc que je tâche de lui plaire en tirant la quintessence de tous les agréments qui la peuvent toucher par la meilleure manière de lire; elle consiste à bien prononcer les mots, et d'un ton conforme au sujet du discours, que ma parole la flatte sans l'endormir, qu'elle l'éveille sans la choquer, que j'use d'inflexions pour ne la pas lasser, que je prononce tendrement et d'une voix mourante les choses tendres, mais d'une façon si tempérée, qu'elle n'y sente rien d'affecté[52]. Je fis en peu de jours tant de progrès en cette étude qu'elle ne se plaisoit plus qu'à me faire lire et qu'à s'entretenir avec moi. Son mari en étoit fort aise, parce que je la désennuyois et qu'elle ne lui parloit plus d'aller dans les villes. Encore, pour la divertir, je lui contois souvent quelque aventure à peu près comme la mienne, et je voyois qu'elle étoit souvent attendrie, et que, pour m'en ôter la connoissance, elle se cachoit de son éventail, car je fus longtemps sans m'oser déclarer.»--Mon ami, après m'avoir dit ce qui l'avoit rendu si bon lecteur, se voyant quitte de ce que je lui avois demandé, se tint dans un morne silence. J'avois eu tant d'attention à son discours, que j'allois le prier de continuer, quand je vis dans ses yeux une tristesse si tendre et si profonde, que je crus qu'il étoit près de s'évanouir. Il commençoit à extravaguer, et je le remis le mieux qu'il me fut possible. Je sus depuis toute cette aventure, et je n'en fus guère moins touché que lui. Je voudrois vous la pouvoir conter tout d'une suite, car je crois que vous seriez bien aise de l'apprendre; mais, madame, outre que cela ne serait pas si tôt fait, et que je me lasse fort aisément, il me semble qu'il y a plus de huit heures que je vous écris, et je suis accablé de sommeil.»

[Note 52: C'est aussi le précepte d'Ovide:

Elige quod docili molliter ore legas.

(Art d'aimer, liv. III.)]

La suite de l'histoire ne vient pas et ne vint jamais, et n'est-ce point, en effet, sur ce propos brisé qu'il sied de finir? Ainsi coupé, l'aimable récit est plus délicat; un peu de malice s'y mêle; le conteur n'a voulu que faire valoir les avantages du bien lire; c'est un conseil et un encouragement qu'il donne aux jeunes gens pour s'y former: que lui demandez-vous davantage?

Ces pages, qui sont au plus tard de l'année 1656, puisqu'elles s'adressent à la duchesse de Lesdiguières[53], présagent déjà la réforme discrète qui va se faire dans le roman, et elles promettent madame de La Fayette. Elles sont si pures et si châtiées de ton, que Fléchier, jeune et galant, aurait pu les écrire.

[Note 53: La duchesse mourut le 2 juillet 1656, l'année des Provinciales et du miracle de la Sainte-Épine, et elle eut même recours à cette relique, alors dans toute sa vogue, sans pouvoir guérir.]

La seconde lettre que je veux citer est courte, mais fort bizarre; elle prouve, ce qu'on savait déjà beaucoup trop, combien ce raffinement de langage et ce précieux tant cherché se combinaient très-bien quelquefois avec un reste de grossièreté dans le procédé et dans les manières. La lettre est adressée à Madame la maréchale ***, qui est probablement Mme de Clérembaut, fille de M. de Chavigny, personne d'esprit et qui passait pour extrêmement savante:

«Puisque vous êtes si curieuse, madame, que de vouloir apprendre tout ce qui se passa au rendez-vous d'avant-hier, j'aurai tantôt l'honneur de vous voir et de vous en dire jusqu'aux moindres circonstances. Cependant vous saurez qu'il y eut un excellent concert, et qu'après que les musiciens furent las de chanter, on se mit à discourir. Il y avoit sept ou huit des plus belles personnes de la Cour, entre lesquelles la duchesse de Montbazon paroissoit fort parée et dans une grande beauté, de sorte qu'on n'avoit les yeux que sur elle. On avoit espéré que la duchesse de Lesdiguières[54] s'y trouveroit, et, comme on ne s'y attendoit plus, elle parut, et nous la vîmes poindre avec cet air fin et brillant que vous savez et qui plaît toujours. La duchesse de Montbazon, qui s'avança vers elle, lui parla tout bas et lui fit ensuite des compliments mêlés de louanges, et de la meilleure, foi du monde, comme vous pouvez juger. L'autre se couvroit de temps en temps de son manchon, et, d'un air modeste et même timide en apparence, faisoit semblant de n'oser paroître auprès d'une si belle personne; mais on sentoit bien, à la regarder, que ces façons ne tendoient qu'à vaincre plus-sûrement et de meilleure grâce. Sitôt que tout le monde fut assis: La conversation, dit monsieur le maréchal, a été fort agréable; mais, à cause de madame, il faut renouveler d'esprit[55]; elle mérite qu'on n'épargne rien de galant. La belle duchesse ne répondit qu'avec un doux sourire; mais elle parut si aimable, qu'on s'attacha plus que devant à dire de bons mots et de jolies choses. Ce dessein ne réussit pas toujours, et principalement lorsqu'on témoigne de le souhaiter, si bien que je ne laissai pas de vous trouver fort à dire. Aussi je m'en allois si l'on ne m'eût retenu, et je n'ose vous écrire combien la débauche fut grande; vous le pouvez conjecturer par l'emportement du sage ***, qui ne se contenta pas de nous parler des secrètes beautés de sa femme, et qui vouloit encore que nous en pussions juger par nous-mêmes. Elle s'en mit fort en colère, et les autres dames, les plus sévères, ne faisoient qu'en rire. Même il y en eut une qui, pour l'apaiser, lui représenta que son mari ne lui vouloit faire autre mal que de nous montrer qu'elle avoit la peau belle, qu'on n'en usoit pas autrement parmi les dames de conséquence et d'une excellente beauté, surtout un jour de réjouissance comme celui du carnaval. Ces raisons l'adoucirent bien fort, et je vis l'heure qu'elle étoit persuadée; mais enfin elle dit que cet homme, qui paroissoit si sage, n'étoit qu'un fou dans la débauche, et qu'elle ne désarmeroit point qu'on ne l'eût mis dehors, car elle avoit pris mon épée et menaçoit d'en tuer le premier qui s'approcheroit d'elle. On fit pourtant le traité à des conditions plus douces, et le tumulte finit agréablement.»

[Note 54: Cette duchesse de Lesdiguières, qui revient à tout instant sous la plume du chevalier, la Reine des Alpes, comme il l'appelle, la même qui joua un certain rôle sous la Fronde et que Sénac de Meilhan a fort agréablement mise en jeu dans ses prétendus Mémoires de la Palatine, était Anne de la Magdeleine de Ragny, fille unique de Léonor de la Magdeleine, marquis de Ragny, et d'Hippolyte de Gondi. Par sa mère, elle se trouvait cousine germaine du cardinal de Retz, qui fit ce qu'il put pour qu'elle lui fût encore autre chose. Mariée en 1632, elle mourut, je l'ai dit, en 1656, laissant le chevalier de Méré dans tout son brillant d'homme à la mode. Tallemant des Réaux a consacré à la duchesse un petit article gaillard à la suite de M. de Roquelaure. Il ne faut pas confondre cette duchesse de Lesdiguières avec sa belle-fille, qui était une Gondi et nièce du cardinal de Retz.]

[Note 55: Renouveler d'esprit, comme on disait renouveler de jambes, se remettre en train de plus belle.]

Ainsi voilà, en si beau monde, un sage mari qui, pour être en pointe de vin, se met à jouer un très-vilain jeu, et si au vif que la dame alarmée dégaine l'épée de quelqu'un de la compagnie pour se défendre. Il est vrai que tout cela se passait en carnaval[56].

[Note 56: C'est dans un temps de carnaval aussi que le chevalier écrivait à une jeune dame une lettre incroyable (la 98e), dans laquelle il disserte à fond sur certaine syllabe que les précieuses trouvaient déshonnête. On noierait bien d'autres endroits encore où une sorte de grossièreté perce sous la quintessence et prend même le dessus; la lettre 195e, qui contient une théorie savante sur le mariage à trois; la 130e, où il fait, du bel-esprit sur des choses simplement malpropres; la 30e, où, à travers la gaudriole, les Filles de la Reine sont traitées fort lestement. Mais la 17e, qui est une lettre de rupture, ne saurait se qualifier autrement que de brutale, et elle paraîtrait aujourd'hui indigne d'un honnête homme. Ces taches fréquentes, jusque dans un homme aussi poli que l'était le chevalier, attestent les moeurs d'alentour et donnent raison à Tallemant des Réaux. C'est sur tous ces points que notre siècle, notre société moyenne, moins raffinée, se rachète pourtant et retrouve en gros ses avantages.]

La dernière lettre que j'ai à produire, et qui est restée jusqu'ici enfouie dans le recueil qu'on ne lit pas, est d'un tout autre caractère que la précédente, et d'un intérêt moral tout particulier; elle nous rend la conversation d'un des hommes qui causaient le mieux, avec le plus de douceur et d'insinuation, de ce La Rochefoucauld qui n'avait de chagrin que ses Maximes, mais qui, dans le commerce de la vie, savait si bien recouvrir son secret d'une enveloppe flatteuse. La lettre du chevalier nous le montre devisant et moralisant dans l'intimité; si fidèle qu'ait voulu être le secrétaire, on sent, à le lire, qu'il n'a pu tout rendre, et l'on découvre bien par-ci par-là quelque solution de continuité dans ce qu'il rapporte: «Il y a, dit La Rochefoucauld, des tons, des airs, des manières qui font tout ce qu'il y a d'agréable ou de désagréable, de délicat ou de choquant dans la conversation.» Mais, quoique tout cela s'évanouisse dès qu'on écrit, on croit saisir dans le mouvement prolongé du discours quelque chose même de ces tons qui faisaient de ce penseur amer un si doux causeur, et qui attachaient en l'écoutant. Cette page du chevalier devrait s'ajouter, dans les éditions de La Rochefoucauld, à la suite des Réflexions diverses dont elle semble une application vivante. La lettre est adressée à une duchesse dont on ne dit pas le nom:

«Vous voulez que je vous écrive, madame, et vous me l'avez commandé de si bonne grâce et si galamment, que je n'ai pu vous le refuser... Et peut-être qu'il seroit encore de plus mauvais air de vous manquer de parole que de ne vous rien dire d'agréable. Quoi qu'il en soit, vous me donnez le moyen de me sauver de l'un et de l'autre, en m'ordonnant de vous rapporter la conversation que j'eus avant-hier avec M. de La Rochefoucauld, car il parla presque toujours, et vous savez comme il s'en acquitte. Nous étions dans un coin de chambre, tête à tête, à nous entretenir sincèrement de tout ce qui nous venoit clans l'esprit. Nous lisions de temps en temps quelques rondeaux où l'adresse et la délicatesse s'étoient épuisées[57].--Mon Dieu! me dit-il, que le monde juge mal de ces sortes de beautés! et ne m'avouerez-vous pas que nous sommes dans un temps où l'on ne se doit pas trop mêler d'écrire?--Je lui répondis que j'en demeurois d'accord, et que je ne voyois point d'autre raison de cette injustice, si ce n'est que la plupart de ces juges n'ont ni goût ni esprit.--Ce n'est pas tant cela, ce me semble, reprit-il, que je ne sais quoi d'envieux et de malin qui fait mal prendre ce qu'on écrit de meilleur.--Ne vous l'imaginez pas, je vous prie, lui repartis-je, et soyez assuré qu'il est impossible de connoître le prix d'une chose excellente sans l'aimer, ni sans être favorable à celui qui l'a faite. Et comment peut-on mieux témoigner qu'on est stupide et sans goût, que d'être insensible aux charmes de l'esprit?--J'ai remarqué, reprit-il, les défauts de l'esprit et du coeur de la plupart du monde, et ceux qui ne me connoissent que par là pensent que j'ai tous ces défauts, comme si j'avois fait mon portrait. C'est une chose étrange que mes actions et mon procédé ne les en désabusent pas.--Vous me faites souvenir, lui dis-je, de cet admirable génie[58] qui laissa tant de beaux ouvrages, tant de chefs-d'oeuvre d'esprit et d'invention, comme une vive lumière dont les uns furent éclairés et la plupart éblouis; mais, parce qu'il étoit persuadé qu'on n'est heureux que par le plaisir, ni malheureux que par la douleur (ce qui me semble, à le bien examiner, plus clair que le jour), on l'a regardé comme l'auteur de la plus infâme et de la plus honteuse débauche, si bien que la pureté de ses moeurs ne le put exempter de cette horrible calomnie.--Je serais assez de son avis, me dit-il, et je crois qu'on pourroit faire une maxime que la vertu mal entendue n'est guère moins incommode que le vice bien ménagé n'est agréable[59].--Ah! monsieur, m'écriai-je, il s'en faut bien garder; ces termes sont si scandaleux, qu'ils feroient condamner la chose du monde la plus honnête et la plus sainte.--Aussi n'usé-je de ces mots, me dit-il, que pour m'accommoder au langage de certaines gens qui donnent souvent le nom de vice à la vertu, et celui de vertu au vice. Et parce que tout le monde veut être heureux, et que c'est le but où tendent toutes les actions de la vie, j'admire que ce qu'ils appellent vice soit ordinairement doux et commode, et que la vertu mal entendue soit âpre et pesante. Je ne m'étonne pas que ce grand homme[60] ait eu tant d'ennemis; la véritable vertu se confie en elle-même, elle se montre sans artifice et d'un air simple et naturel, comme celle de Socrate. Mais les faux honnêtes gens, aussi bien que les faux dévots, ne cherchent que l'apparence, et je crois que, dans la morale, Sénèque étoit un hypocrite et qu'Épicure étoit un saint. Je ne vois rien de si beau que la noblesse du coeur et la hauteur de l'esprit; c'est de là que procède la parfaite honnêteté que je mets au-dessus de tout, et qui me semble à préférer, pour l'heur de la vie, à la possession d'un royaume. Ainsi, j'aime la vraie vertu comme je hais le vrai vice; mais, selon mon sens, pour être effectivement vertueux, au moins pour l'être de bonne grâce, il faut savoir pratiquer les bienséances, juger sainement de tout, et donner l'avantage aux excellentes choses par-dessus celles qui ne sont que médiocres. La règle, à mon gré, la plus certaine pour ne pas douter si une chose est en perfection, c'est d'observer si elle sied bien à toutes sortes d'égards; et rien ne me paroît de si mauvaise grâce que d'être un sot ou une sotte, et de se laisser empiéter aux préventions. Nous devons quelque chose aux coutumes des lieux où nous vivons, pour ne pas choquer la révérence publique, quoique ces coutumes soient mauvaises; mais nous ne leur devons que de l'apparence: il faut les en payer et se bien garder de les approuver dans son coeur[61], de peur d'offenser la raison universelle qui les condamne. Et puis, comme une vérité ne va jamais seule, il arrive aussi qu'une erreur en attire beaucoup d'autres. Sur ce principe qu'on doit souhaiter d'être heureux, les honneurs, la beauté, la valeur, l'esprit, les richesses et la vertu même, tout cela n'est à désirer que pour se rendre la vie agréable[62]. Il est à remarquer qu'on ne voit rien de pur et de sincère, qu'il y a du bien et du mal en toutes les choses de la vie, qu'il faut les prendre et les dispenser à notre usage, que le bonheur de l'un seroit souvent le malheur de l'autre, et que la vertu fuit l'excès comme le défaut. Peut-être qu'Aristide et Socrate n'étoient que trop vertueux, et qu'Alcibiade et Phédon ne l'étoient pas assez; mais je ne sais si, pour vivre content et comme un honnête homme du monde, il ne vaudrait pas mieux être Alcibiade et Phédon qu'Aristide ou Socrate. Quantité de choses sont nécessaires pour être heureux, mais une seule suffit pour être à plaindre; et ce sont les plaisirs de l'esprit et du corps qui rendent la vie douce et plaisante, comme les douleurs de l'un et de l'autre la font trouver dure et fâcheuse. Le plus heureux homme du monde n'a jamais tous ces plaisirs à souhait. Les plus grands de l'esprit, autant que j'en puis juger, c'est la véritable gloire et les belles connoissances, et je prends garde que ces gens-là ne les ont que bien peu, qui s'attachent beaucoup aux plaisirs du corps. Je trouve aussi que ces plaisirs sensuels sont grossiers, sujets au dégoût et pas trop à rechercher, à moins que ceux de l'esprit ne s'y mêlent. Le plus sensible est celui de l'amour; mais il passe bien vite si l'esprit n'est de la partie. Et comme les plaisirs de l'esprit surpassent de bien loin ceux du corps, il me semble aussi que les extrêmes douleurs corporelles sont beaucoup plus insupportables que celles de l'esprit. Je vois, de plus, que ce qui sert d'un côté nuit d'un autre; que le plaisir fait souvent naître la douleur, comme la douleur cause le plaisir, et que notre félicité dépend assez de la fortune et plus encore de notre conduite.--Je l'écoutois doucement quand on nous vint interrompre, et j'étois presque d'accord de tout ce qu'il disoit. Si vous me voulez croire, madame, vous goûterez les raisons d'un si parfaitement honnête homme, et vous ne serez pas la dupe de la fausse honnêteté.»

[Note 57: Sans doute le Recueil de Rondeaux imprimé en 1650, celui même d'où La Bruyère a tiré les deux rondeaux qu'on lit dans l'un de ses chapitres.]

[Note 58: Épicure.]

[Note 59: Je rétablis ici deux mots omis qui sont indispensables pour le sens.]

[Note 60: Toujours Épicure.]

[Note 61: On retrouve tout à fait ici cette pensée de derrière dont a parlé Pascal.]

[Note 62: Je rétablis cette phrase telle qu'elle est dans l'édition de 1682; elle a été corrigée maladroitement dans la réimpression de Hollande.]

Dans ce curieux discours, qui semble renouvelé d'Aristippe ou d'Horace, on a pu relever au passage bon nombre de pensées toutes faites pour courir en maximes; on a dû sentir aussi par instants quelques-unes des idées familières au chevalier, qui se sont glissées comme par mégarde dans sa rédaction, mais tout aussitôt le pur et vrai La Rochefoucauld recommence. Par exemple, c'est bien La Rochefoucauld qui dit: «Nous devons quelque chose aux coutumes des lieux où nous vivons, pour ne pas choquer la révérence publique, quoique ces coutumes soient mauvaises; mais nous ne leur devons que de l'apparence: il faut les en payer et se bien garder de les approuver dans son coeur» Puis c'est le chevalier qui, pour arrondir sa phrase, ajoute: de peur d'offenser la raison universelle qui les condamne. Il ne s'est pas aperçu que cette raison universelle et tant soit peu platonicienne n'était pas compatible avec les idées de La Rochefoucauld. Et, en général, le chevalier ne paraît pas s'être bien rendu compte de la portée de cette doctrine insinuante: il ne pense qu'à l'extérieur et à la façon de l'honnête homme; La Rochefoucauld allait un peu plus avant et savait mieux le fin mot[63].

[Note 63: M. de la Rochefoucauld était mort depuis le mois de mars 1680, quand le chevalier fit imprimer la lettre à la fin de 1681, et il ne paraît pas que cette profession, au fond si épicurienne, ait choqué personne, ni même qu'on l'ait seulement remarquée.]

Cette lettre une fois connue, je n'ai plus guère longtemps affaire avec le chevalier; il était surtout bon, lui le maître des cérémonies, à nous introduire auprès des autres, de ceux qui valent mieux que lui. Il paraît s'être retiré à une certaine époque dans son manoir des champs et n'avoir plus été du monde. Il avait été gros joueur et s'était mis sur le corps force dettes, il en convient, et une foule de créanciers, quoiqu'il n'ait point fait entrer cette condition dans sa définition de l'honnête homme[64]. La piété, dit-on, de la marquise de Sevret, sa belle-soeur, contribua à déterminer sa conversion. Un mot d'une lettre de Scarron, si on y attachait un sens sérieux, ferait croire qu'il avait été hérétique dans sa jeunesse[65]. On ne sait d'ailleurs rien de précis. Ce qui reste pour nous bien certain, c'est qu'il était de ces esprits distingués d'abord, fins et déliés, mais qui se figent vite et qui ne se renouvellent pas. Les écrits sortis de sa plume dans ses dernières années sont insipides; il baisse à vue d'oeil, il se rouille; il parle de la Cour en bel-esprit redevenu provincial; il a des ressouvenirs d'épicurien qu'il amalgame comme il peut avec des visées platoniques, et, dans son type d'honnête homme qui est sa marotte éternelle, après avoir épuisé la liste des anciens philosophes, il va jusqu'à essayer en quelques endroits d'y rattacher... qui?... je ne sais comment dire: celui qu'il appelle le parfait modèle de toutes les vertus et qui n'est rien moins que le Sauveur du monde. Le chevalier vieillissant, avec ses airs solennels, n'est plus qu'une ruine, le monument singulier d'une vieille mode, un de ces originaux qu'il aurait fallu voir poser devant La Bruyère.

[Note 64: Voir la lettre 11e, où il se montre comme assiégé par les créanciers, qui l'empêchaient, de sortir de chez lui et de faire des visites; la lettre 37e, sur le triste état de ses affaires; la lettre 8e, sur une dette de jeu. On reconnaît encore le joueur d'alors et le contemporain du chevalier de Grammont à de certaines anecdotes; en voici une qu'il entame en ces termes: «Il y avoit à la suite de Monsieur un fort galant homme qui ne laissoit pourtant pas d'user de quelque industrie en jouant...» (Oeuv. posth., p. 150). Cette petite industrie sert de texte à un bon mot et ne le scandalise pas autrement. Que les. plus honnêtes gens ont donc de peine à ne pas être de leur temps et à ne pas se sentir de la coutume!]

[Note 65: Ce qui cadrerait peu avec la conjecture précédente (page 87), qu'il aurait été chevalier de Malte. Je ne fais que poser ces petits problèmes pour les biographes futurs, s'il en vient.]

Il obtint pourtant, à cette époque, une sorte de célébrité par ses écrits; on le trouve assez souvent cité par Bouhours, par Daniel, par Bayle, par ceux qui, étant un peu de province ou de collége et arriérés par rapport au beau monde, le croyaient un module du dernier goût. Il eut ce que j'appelle un succès de Hollande, lui à qui les manières de Hollande déplaisaient tant. Chez nous, Mme de Sévigné l'a écrasé d'un mot, pour avoir osé critiquer Voiture: «Corbinelli, dit-elle[66], abandonne le chevalier de Méré et son chien de style, et la ridicule critique qu'il fait, en collet-monté, d'un esprit libre, badin et charmant comme Voiture: tant pis pour ceux qui ne l'entendent pas!» Ceci demande quelque explication et touche à un point très-fin de notre littérature. J'ai dit que M. de Méré était bon surtout à nous initier près des autres, et j'en profite jusqu'au bout.

[Note 66: Lettre du 24 novembre 1679.--Mais, à propos de Mme de Sévigné et de ses rigueurs, je m'aperçois que j'ai omis de dire, sur la foi des meilleurs biographes modernes, que le chevalier de Méré en avait été autrefois amoureux; c'est que je n'en crois rien, et je soupçonne qu'il y a eu ici quelque méprise. Ménage, dans l'Épître dédicatoire de ses Observations sur la Langue françoise, disait à M. de Méré: «Je vous prie de vous souvenir que, lorsque nous fesions notre cour ensemble à une dame de grande qualité et de grand mérite, quelque passion que j'eusse pour cette illustre personne, je souffrois volontiers qu'elle vous aimât plus que moi, parce que je vous aimois aussi plus que moi-même.» C'est sur cette seule phrase que porte la supposition; on n'a pas mis en doute qu'il ne fût question de Mme de Sévigné, comme si Ménage ne connaissait pas d'autres grandes dames à qui il eut l'honneur de faire sa cour avec passion (style du temps). Il dit positivement ailleurs: «Ce fut moi qui introduisis le chevalier de Méré chez Mme de Lesdiguières... Il la vit jusqu'à sa mort, et, après elle, il passa à Mme la maréchale de Clérembaut.» (Menagiana, tome II.) Je crois tout à fait que c'est de cette duchesse, déjà morte, qu'il s'agit dans la phrase précédente. Mme de Lesdiguières, en effet, aima bientôt le chevalier plus que le bon pédant Ménage qu'il n'eut pas de peine à supplanter, et celui-ci, qui n'aurait pas si galamment proclamé sa défaite auprès de Mme de Sévigné, en prenait très-bien son parti pour ce qui était de la duchesse; car ici il n'y avait pas moyen de se faire illusion, et la préférence était plus claire que le jour. Notez que le nom de Mme de Sévigné ne revient jamais sous la plume du chevalier, qui ne se fait pas faute de citer à tout moment les dames de ses pensées. Je soumets ces observations à la critique attentive des deux excellents biographes MM. de Monmerqué et Walckenaer, qui ont dès longtemps comme la haute main sur ce beau domaine de notre histoire littéraire.]

Dans une lettre à Saint-Pavin, le chevalier, en lui envoyant des remarques sur la Justesse dans lesquelles Voiture est critiqué, lui avait dit:

«Je ne sais si vous trouverez bon que j'observe des fautes contre la justesse en cet auteur. Je pense aussi que je n'en eusse rien dit sans Mme la marquise de Sablé, qui ne croit pas que jamais homme ait approché de l'éloquence de Voiture, et surtout dans la justesse qu'il avoit à s'expliquer. Et combien de fois ai-je entendu dire à cette dame: Mon Dieu! qu'il avoit l'esprit juste! qu'il pensoit juste! qu'il parloit et qu'il écrivoit juste! jusqu'à dire qu'il rioit si juste et si à propos, qu'à le voir rire elle devinoit ce qu'on avoit dit. J'ai connu Voilure: on sait assez que c'étoit un génie exquis et d'une subtile et haute intelligence; mais je vous puis assurer que dans ses discours ni dans ses écrits, ni dans ses actions, il n'avoit pas toujours cette extrême justesse, soit que cela lui vînt de distraction ou de négligence. Je fus assez étourdi pour le dire à Mme la marquise de Sablé, un soir que j'étois allé chez elle avec Mme la maréchale de Clérembaut; je m'offris même de montrer dans ses Lettres quantité de fautes contre la justesse, et vous jugez bien que cela ne se passa pas sans dispute. Mme la maréchale prit le parti de Mme la marquise, soit par complaisance ou qu'en effet ce fût son sentiment. Quelques jours après, je fis ces observations, où je ne voulus pas insulter; je me contentai d'apprendre à ces dames que je n'étois pas chimérique et que je n'imposois à personne. Un de mes amis fit voir à Mme la marquise les endroits que j'avois remarqués, et cette dame, que toute la Cour admire, me parut encore admirable en cela qu'elle ne les eut pas plutôt vus qu'elle se rendit sans murmurer. Je vous assure aussi que Mme de Longueville, que Voiture a tant louée, trouve que j'ai raison partout. Que si M. le Prince, comme vous dites, se montre un peu moins favorable à mes observations, c'est que, dès sa première enfance, il estime cet excellent génie, et que les héros ne reviennent pas aisément. Aussi je tiens d'un auteur grec que c'étoit un crime à la cour d'Alexandre de remarquer les moindres fautes dans les oeuvres d'Homère.»

Voiture et Homère! Mais, après avoir ri, on remarque pourtant cet accord singulier des personnes les plus spirituelles d'alors, de Mme de Sévigné, de Mme de Sablé, cette Sévigné de la génération précédente. Boileau lui-même ne parle de Voiture qu'avec égards et en toute révérence. Pour se rendre compte de la grande réputation du personnage, et, en général, pour s'expliquer ces hommes qui laissent après eux des témoignages d'eux-mêmes si inférieurs à la vogue dont ils ont joui, il faut se dire que les contemporains, surtout, dans la société, s'attachent bien plus à la personne qu'aux oeuvres du talent; là où ils voient une source vive, volontiers ils l'adorent, tandis que la postérité, qui ne juge que par les effets, veut absolument, pour en faire cas, que la source soit devenue un grand fleuve.

Qu'on soit Voiture ou Bolingbrock, la postérité vous demande ce que vous aurez laissé plutôt que ce que vous aurez été, et elle se montrera même d'autant plus exigeante que aurez eu plus de nom.

Pour la réputation du chevalier, il est à regretter, que dans ses beaux jours, il n'ait pas eu une place à l'Académie française; il en était très-digne à sa date. D'Olivet ensuite lui aurait consacré une de ses petites notices en deux ou trois pages d'un style si exact et si excellent, et qui l'aurait fixé à son rang littéraire. Si on me demandait, en effet, ce qu'était proprement et par-dessus tout le chevalier de Méré, je n'hésiterais pas à répondre: C'était un académicien. Ses écrits, surtout ses Lettres et ses Conversations avec le maréchal de Clérembaut, fourniraient matière à une infinité de remarques pour les définitions précises et pour les fines nuances des mots en usage dans le langage poli. Le chevalier est tout à fait un écrivain. Son style a de la manière; mais, entre les styles maniérés d'alors, c'est un des plus distingués, des plus marqués au coin de la propriété et de la justesse des termes. Il avait le sentiment du mieux et de la perfection dans l'expression, même en causant. Il aimait les choses bien prises. J'ai dit qu'il était précieux; il se sépare pourtant, par plus d'un endroit, des précieuses. «Quelques dames qui ont l'esprit admirable, écrit-il, et qui s'en devroient servir pour rendre justice à chaque chose, condamnent des mots qui sont fort bons, et dont il est presque impossible de se passer. Les personnes qui en usent trop souvent, et d'ordinaire pour ne rien dire, leur ont donné cette aversion; mais encore qu'il se faille soumettre au jugement et même à l'aversion de ces dames, je crois pourtant que l'on ne feroit pas mal de s'en rapporter quelquefois à tant d'excellents hommes qui jugent sainement et sans caprice, et qui sont assemblés depuis si longtemps pour décider du langage.» Il aurait eu voix au chapitre en bien des cas, s'il avait siégé parmi ces excellents hommes. Encore aujourd'hui, s'il s'agissait de bien fixer le moment où le terme d'urbanité, par exemple, fut introduit, non sans quelque difficulté, dans la langue, du monde, à quel témoignage pourrait-on recourir plus sûrement qu'à celui du chevalier, qui, dans une lettre à la maréchale de ***, écrivait: «J'espère, madame, qu'enfin vous donnerez cours à ce nouveau mot d'urbanité que Balzac, avec sa grande éloquence, ne put mettre en usage, car vous l'employez quelquefois... Il me semble que cette urbanité n'est point ce qu'on appelle de bons mots, et qu'elle consiste en je ne sais quoi de civil et de poli, je ne sais quoi de railleur et de flatteur tout ensemble.» Nous avons déjà au passage noté de ces locutions qu'il affectionne et qui avaient cours autour de lui: dire des choses; faire l'esprit. Ce sont des gallicismes attiques. Madame de Sablé usait volontiers de la première de ces expressions, dire des choses, donnant à entendre que la manière relève tout et fait tout passer; c'était sentir d'avance comme Voltaire:

La grâce, en s'exprimant, vaut mieux que ce qu'on dit.

Quant à cet autre mot: faire l'esprit, il était du maréchal de Clérembaut, et le chevalier le confirme aussitôt et l'explique de la sorte: «Je me souviens de quelques bons maîtres qui montroient les exercices dans une si grande justesse qu'il n'y avoit rien de défectueux ni de superflu; pas un temps de perdu, ni le moindre mouvement qui ne servît à l'action. Ces maîtres me disoient que, si une fois on a le corps fait, le reste ne coûte plus guère. Il me semble aussi que ceux qui ont l'esprit fait entendent tout ce qu'on dit, et qu'il ne leur faut plus après cela que de bons avertisseurs.» Quand le Dictionnaire de l'Académie, continué par nos petits-neveux, en sera au mot incompatible, quel meilleur exemple aura-t-on à citer, pour le sens absolu du mot, que ce trait du chevalier contre les raffinés qui ne savent causer, dit-il, qu'avec ceux de leur cabale, et qui voudraient toujours être en particulier, comme s'ils avaient à dire quelque mystère: «Je trouve d'ailleurs que d'être comme incompatible, et de ne pouvoir souffrir que des gens qui nous reviennent, c'est une heureuse invention pour se rendre insupportable à la plupart des dames, parce que, d'ordinaire, elles sont bien aises d'avoir à choisir.» Je pourrais continuer ainsi et varier les détails sur ce mérite d'écrivain et presque de grammairien du chevalier, qui s'en piquait tant soit peu; mais il ne faut pas abuser. Je crois en avoir bien assez dit pour montrer qu'il ne méritait pas le mépris et l'oubli total où il est tombé, et que c'est un de ces personnages du passé qu'il n'est pas inutile ni trop ennuyeux de rencontrer une fois dans sa vie, quand on sait les prendre par le bon coté. Mme de Sablé et M. de La Rochefoucauld, en leur temps, trouvaient plaisir à s'entretenir avec lui: est-ce à nous d'être si difficiles?

Et puis, en relisant tout ceci, une pensée dernière me vient, qui remet chacun à sa place. Qu'est-ce que prétendre tirer de l'oubli? Nous ressemblons tous à une suite de naufragés qui essaient de se sauver les uns les autres, pour périr eux-mêmes l'instant d'après.

1er janvier 1848.

MADEMOISELLE AÏSSÉ[67]

L'imagination humaine a sa part de romanesque; elle a besoin dans le passé de se prendre au souvenir de quelque passion célèbre; de tout temps elle s'est complu à l'histoire, cent fois redite, d'un couple chéri, et aux destinées attendrissantes des amants. Quelques noms semés çà et là, donnés d'ordinaire par la tradition et touchés par la poésie, suffisent. Les choses politiques ont leurs révolutions et leur cours; les guerres se succèdent, les règnes glorieux font place aux désastres; mais, de temps à autre, là où l'on s'y attend le moins, il arrive que sur ce fond orageux, du sein du tourbillon, une blanche figure se détache et plane: c'est Françoise de Rimini qui console de l'enfer. La Renommée, ce monstre infatigable, du même vol dont elle a touché les ruines des empires, s'arrête à cette chose aimable, s'y pose un moment; elle en revient, comme la colombe, avec le rameau.

[Note 67: Cette Notice a paru dans la Revue des Deux Mondes du 15 janvier 1846; elle a été reproduite en tête d'une édition des Lettres de Mademoiselle Aïssé (1846), non sans beaucoup d'additions et de corrections qui nous sont venues de bien des côtés. Pour ne pas faire une trop grande surcharge de notes, nous avons rejeté après la Notice celles qui sont plus étendues et qui contiennent des pièces à l'appui, en nous servant pour cet ordre d'indications des lettres [A], [B],[C], etc.]

Dans les temps modernes, si la poésie proprement dite a fait défaut à ce genre de tradition, le roman n'a pas cessé; sous une forme ou sous une autre, certaines douces figures ont gardé le privilège de servir d'entretien aux générations et aux jeunesses successives. Que dire d'Héloïse? qu'ajouter à ce que réveille le nom de La Vallière? Vers 1663, il entra dans la politique de Louis XIV de secourir le Portugal contre l'Espagne, mais de le secourir indirectement; on fournit sous main des subsides, on favorisa des levées, une foule de volontaires y coururent. Entre cette petite armée commandée par Schomberg, et la pauvre armée espagnole qui lui disputait le terrain, il y eut là, chaque été, bien des marches et des contre-marches de peu de résultat, bien des escarmouches et de petits combats, parmi lesquels, je crois, une victoire. Qui donc s'en soucie aujourd'hui? Mais le lecteur curieux, qui ne veut que son charme, ne peut s'empêcher de dire que tout cela a été bon puisque les Lettres de la Religieuse portugaise en devaient naître.

La tendre anecdote que nous avons à rappeler n'a pas eu la même célébrité ni le même éclat; elle conserve pourtant sa gracieuse lueur, et ses pages touchantes ont mérité de survivre. À l'époque la moins poétique et la moins idéale du monde, sous la Régence et dans les années qui ont suivi, Mlle Aïssé offre l'image inattendue d'un sentiment fidèle, délicat, naïf et discret, d'un repentir sincère et d'une innocence en quelque sorte retrouvée. Entre ces deux romans si dissemblables, si comparables en plus d'un trait, qui marquent les deux extrémités du siècle, Manon Lescaut, Paul et Virginie, Mlle Aïssé et son passionné chevalier tiennent leur place, et par le vrai, par le naturel attachant de leur affection et de leur langage, ils se peuvent lire dans l'intervalle. Il est intéressant de voir, dans une histoire toute réelle et où la fiction n'a point de part, comment une personne qui semblait destinée par le sort à n'être qu'une adorable Manon Lescaut redevient une Virginie: il fallait que cette Circassienne, sortie des bazars d'Asie, fût amenée dans ce monde de France pour y relever comme la statue de l'Amour fidèle et de la Pudeur repentante.

Les Lettres de Mlle Aïssé, imprimées pour la première fois en 1787 (à la veille même de Paul et Virginie), ont eu depuis plusieurs éditions; elles étaient accompagnées dès l'abord de quelques courtes notes dues à la plume de Voltaire, qui les avait parcourues en manuscrit. On les réimprimait dès 1788. En 1800, elles reparurent avec une Notice bien touchée de M. de Barante, qui avait recueilli quelques détails nouveaux (dont un pourtant très-hasardé, on le verra) dans la société de M. Suard. C'est ainsi encore qu'elles ont été reproduites en 1823. Le style avait subi de petites épurations dans ces éditions successives; il y avait pourtant dans le texte bien d'autres points plus essentiels, ce me semble, à éclaircir, à corriger: on ne saurait imaginer la négligence avec laquelle presque tous les noms propres, cités chemin faisant dans ces Lettres, ont été défigurés; quelques-uns étaient devenus méconnaissables. De plus, un grand nombre des dates d'envoi sont fautives et incompatibles avec les événements dont il est question; il y a eu des transpositions en certains passages, et tel paragraphe d'une lettre est allé se joindre à une autre dont il ne faisait point d'abord partie. Enfin il est arrivé que des notes plus ou moins exactes, écrites en marge du manuscrit, sont entrées mal à propos dans le texte imprimé. À une première et rapide lecture, ces inconvénients arrêtent peu; on ne suit que le cours des sentiments de celle qui écrit. Une édition correcte n'en était pas moins un dernier hommage que méritait et qu'attendait encore cette mémoire charmante, si peu en peine de la postérité, et n'aspirant qu'à un petit nombre de coeurs. Un érudit bien connu par sa conscience, sa rectitude et sa sagacité d'investigation en ces matières, M. Ravenel, après s'être avisé le premier de tout ce qu'avaient de défectueux les éditions antérieures, a préparé dès longtemps la sienne, qui est en voie de s'exécuter. Un ami dont le nom reviendra souvent sous notre plume, et dont le talent animé d'un pur zèle fait faute désormais en bien des endroits de la littérature, M. Charles Labitte, devait s'y associer à M. Ravenel: c'est avec les notes de l'un, c'est moyennant les renseignements continus et les directions de l'autre, qu'il m'est permis ici de venir repasser sur cette histoire et d'en fixer quelques particularités avec plus de précision qu'on n'avait fait jusqu'à présent. L'érudition ou ce qui pourrait en avoir l'air, en s'appliquant à ces sujets qui en sont si éloignés par nature, change véritablement de nom et prend quelque chose de la piété qui se met en quête vers les moindres reliques d'un mort chéri.

M. de Ferriol, ambassadeur de France à Constantinople, vit un jour, parmi les esclaves qu'on amenait vendre au marché, une petite fille qui paraissait âgée d'environ quatre ans, et dont la physionomie l'intéressa: les Turcs avaient pris et saccagé une ville de Circassie, ils en avaient tué ou emmené en esclavage les habitants; l'enfant avait échappé au massacre de ses parents, lesquels étaient princes, dit-on, en leur pays. Du moins les souvenirs de la petite fille lui retraçaient un palais où elle était élevée, et une foule de gens empressés à la servir. M. de Ferriol acheta assez cher (1,500 livres) la petite Circassienne; il était coutumier d'acheter de belles esclaves, et ce n'était guère dans un but désintéressé[68]. Ici il ne paraît pas que son intention fût beaucoup plus pure ni exempte d'arrière-pensée: il songeait à l'avenir et à cultiver cette jeune fleur d'Asie. Étant revenu en France, il y amena l'enfant[69] et la plaça, en attendant mieux, chez sa belle-soeur Mme de Ferriol. Celle-ci, Tencin de son nom, soeur de la célèbre chanoinesse et du futur cardinal, était digne de la famille à tous égards, belle, galante et intrigante. Le mari, M. de Ferriol, receveur-général des finances du Dauphiné, et conseiller, puis président au parlement de Metz, ne joua dans la vie de sa femme qu'un rôle insignifiant et commode. La grande liaison de Mme de Ferriol fut avec le maréchal d'Uxelles. Les recueils du temps[70] donnent comme s'appliquant au premier éclat de leurs amours l'ode de J.-B. Rousseau imitée d'Horace:

Quel charme, beauté dangereuse, Assoupit ton nouveau Pâris? Dans quelle oisiveté honteuse De tes yeux la douceur flatteuse A-t-elle plongé ses esprits?

[Note 68: Voici une petite anecdote à l'appui: «M. le comte de Nogent, qui s'appelle Bautru en son nom, est lieutenant-général des armées du roi, fils et peut-être petit-fils d'officier-général, frère de Mme la duchesse de Biron. C'est un homme qui toujours l'a porté fort haut et a fait le seigneur à la cour. Sa hauteur lui a attiré une scène fort déplaisante, en insultant à sa table, à Nogent-le-Roi, pendant les vacances, un officier de son voisinage au sujet d'un mariage pour sa fille. Il a même eu la sottise de demander une réparation devant les juges de Chartres. Cela a donné occasion à cet officier de faire ou faire faire un petit mémoire que l'on a trouvé parfaitement écrit, et qui a été répandu dans tout Paris... Dans le mémoire susdit, l'officier parle de la noblesse de la mère: on demanderait à propos de quoi. C'est une petite allusion sur ce que M. de Ferriol, ambassadeur à Constantinople, ramena ici deux esclaves très-belles. Il en garda une pour lui; le comte de Nogent, qui peut-être était son ami, prit l'autre. Non-seulement il l'a gardée, mais il l'a épousée, et c'est d'elle que vient la fille à marier qui a fait le sujet de la dispute.» (Journal de l'avocat Barbier, avril 1732.)]

[Note 69: M. de Ferriol eut plusieurs missions et fit plusieurs voyages et séjours à Constantinople. Une première fois, en 1692, il fut envoyé auprès de l'ambassadeur de France, qui le présenta au grand-vizir, et celui-ci l'autorisa à le suivre à l'armée; M. de Ferriol fit ainsi les campagnes de 1692, 1693 et 1694, dans la guerre des Turcs et des Hongrois mécontents contre l'Empereur. Revenu en France au printemps de 1695, il reçoit en mars 1696 une nouvelle mission, et cette fois il est accrédité directement auprès du grand-vizir; il fait la campagne de 1696, celle de 1697, passe l'hiver et le printemps de 1698 à Constantinople, s'embarque pour la France le 22 juin 1698, et arrive à Marseille le 20 août.--C'est dans ce second voyage qu'il acheta et qu'il amena en France la jeune Aïssé.--En 1699, M. de Ferriol, qui n'avait eu jusque-là que des missions temporaires, remplaça à Constantinople, en qualité d'ambassadeur, M. Castagnères de Châteauneuf. Parti de Toulon dans les derniers jours de juillet 1699, il alla résider en Turquie durant plus de dix ans, ne fut remplacé qu'en novembre 1710 par M. Desalleurs, et ne rentra en France que le 23 mai 1711. Ces dates, que nous devons aux bienveillantes communications de M. Mignet, nous seront tout à l'heure précieuses.]

[Note 70: Bibliothèque du roi, mss., dans le Recueil dit de Maurepas (XXX, page 279, année 1716).--Voir ci-après la note [A].]

La fin de l'ode semblait menacer l'amant crédule de quelque prochaine inconstance de la perfide:

Insensé qui sur tes promesses Croit pouvoir fonder son appui, Sans songer que mêmes tendresses, Mêmes serments, mêmes caresses, Trompèrent un autre avant lui!

Mais il ne paraît pas que le pronostic ait eu son effet: Mme de Ferriol comprit vite que son crédit dans le monde et sa considération étaient attachés à cette liaison avec le maréchal-ministre, et elle s'y tint. On voit, dans les lettres nombreuses que lord Bolingbroke adresse à Mme de Ferriol[71], qu'il n'en est aucune où il ne lui parle du maréchal comme du grand intérêt de sa vie. Il résulte du témoignage de mademoiselle Aïssé qu'il y avait dans cet état plus de montre que de fond, et que le crédit de la dame baissa fort avec l'éclat de ses yeux[72]. Tant qu'elle fut jeune pourtant, Mme de Ferriol parut fort recherchée, et elle eut rang parmi les femmes en vogue du temps. Ses deux fils, MM. de Font-de-Veyle et d'Argental, surtout ce dernier, furent élevés avec la jeune Aïssé comme avec une soeur. Les Registres de la paroisse Saint-Eustache, à la date du 21 décembre 1700, nous montrent damoiselle Charlotte Haidée[73] et le petit Antoine de Ferriol (Pont-de-Veyle), représentant tous deux le parrain et la marraine absents au baptême de d'Argental, «lesquels, est-il dit des deux enfants témoins, ont déclaré ne savoir signer.» Aïssé pouvait avoir sept ans au plus à cette date de 1700, ayant été achetée en 1697 ou 1698. L'éducation répara vite ces premiers retards. Un passage des Lettres semble indiquer qu'elle fut mise au couvent des Nouvelles Catholiques; mais c'est surtout dans le monde qu'elle se forma. Cette décadence de Louis XIV, où la corruption pour éclater n'attendait que l'heure, faisait encore une société bien spirituelle, bien riche d'agréments; cela était surtout vrai des femmes et du ton; le goût valait mieux que les moeurs; on sortait de Saint-Cyr, après tout, on venait de lire La Bruyère. On retrouverait jusque dans madame de Tencin la langue de madame de Maintenon. L'esprit d'Aïssé ne fut pas lent à s'orner de tout ce qui pouvait relever ses grâces naturelles sans leur ôter rien de leur légèreté, et la jeune Circassienne, la jeune Grecque[D], comme chacun l'appelait autour d'elle, continua d'être une créature ravissante, en même temps qu'elle devint une personne Accomplie.

[Note 71: Lettres historiques, politiques, philosophiques et littéraires de lord Bolingbroke; 3 vol. in-8°, 1808. Ces lettres sont une source des plus essentielles pour l'histoire d'Aïssé.]

[Note 72: «Tout le monde est excédé de ses incertitudes (il s'agissait d'un voyage à faire à Pont-de-Veyle en Bourgogne); le vrai de ses difficultés, c'est qu'elle ne voudrait point quitter le maréchal, qui ne s'en soucie point et ne ferait pas un pas pour elle. Mais elle croit que cela lui donne de la considération dans le monde. Personne ne s'adresse à elle pour demander des grâces au vieux maréchal...» (Lettre

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