‹ Pourquoi et comment je suis boulangisteChapitre 1 sur 6 · Parce que je suis patriote.

Parce que je suis patriote.

C’est chez moi une conviction profonde, conviction confirmée par une observation constante des faits pendant plus d’une année, que le général Boulanger, depuis le jour de son arrivée au ministère de la guerre jusqu’au jour de sa chute, n’a cessé de s’occuper avec une infatigable ardeur de la défense du pays. Il l’a fait en déployant une activité, une puissance de travail dont ses prédécesseurs n’avaient pas, au même degré, donné l’exemple. Peut-être les circonstances ont elles contribué, de leur côté, à imprimer encore plus de vigueur à ce développement d’activité.

Quoiqu’il en soit, l’impulsion donnée a eu un double résultat. D’une part, il s’est produit dans tout le pays comme un regain de patriotisme et de confiance. De l’autre, l’inquiétude, le mécontentement et la colère des gouvernants prussiens ont pris de telles proportions qu’il n’a même pas été possible de les dissimuler.

Nous avons donc vu la France tout entière, désireuse du maintien de la paix, mais s’apprêtant à repousser toute agression et à remplir les terribles devoirs que la guerre impose. Jamais provocatrice, mais confiante et résolue, l’opinion française était parvenue à un degré de sang-froid. qui se manifesta au plus haut point lors de l’incident de Pagny, et qui lui mérita la juste admiration de l’Europe entière.

Il n’y avait alors, à ce moment qui remonte à quelques mois à peine, et qui pourtant semble aujourd’hui si éloigné de nous, nulle dissidence dans aucun parti. Sans forfanterie, sans jactance, chacun s’apprêtait à faire noblement et simplement son devoir de Français. Le bon droit était si évidemment de notre côté que tous, nous nous demandions quel pouvait bien être le but d’une telle provocation, et nous ajoutions : Si le gouvernement prussien veut décidément anéantir la France, eh bien, qu’il en porte la responsabilité devant l’histoire, et qu’il y vienne !

Le sentiment unanime était que la France, bien préparée, bien menée au combat, serait capable non pas seulement de sauver l’honneur, mais d’avoir raison de sa puissante ennemie.

Ce sentiment de confiance, au moment d’une guerre, c’est plus de la moitié de la victoire. C’est là ce qui fait qu’on ne désespère pas, qu’on supporte, s’il le faut, sans perdre la tête, quelques échecs partiels au début de la campagne. Pour tout dire d’un mot, la confiance c’est la préparation morale à côté de la préparation matérielle, et non moins importante que cette dernière.

Cette confiance, c’est le général Boulanger qui l’avait inspirée. Le pays lui en fit honneur. De là, son immense et rapide popularité. De là, cette sorte de légende, qui répandit son nom jusque dans les moindres hameaux, d’un bout à l’autre du territoire.

Par cela même, la haine et la crainte qu’il inspirait au gouvernement prussien furent poussées jusqu’à la rage. On vit commencer, dans toute la bande des reptiles de M. de Bismarck, une abominable campagne de calomnies contre le ministre de la guerre. Cette presse gagnait son argent et d’ailleurs était dans son rôle.

Chose triste à dire, il y eut un homme qui ne fut pas dans le sien. Cet homme, artisan principal de la chute du général Boulanger, était l’ambassadeur de France à Berlin. Sans rapporter certains détails dont je dois la connaissance à des confidences particulières, j’ai le droit de dire que M. Herbette a été beaucoup moins un agent français auprès de l’Allemagne qu’un agent allemand auprès de la France. J’ai le droit d’ajouter que je mets le ministère actuel au défi de publier la correspondance diplomatique de M. Herbette au sujet du guet-apens de Pagny. Jamais un livre jaune ne sera publié complet sur cette affaire, tant que resteront au pouvoir les hommes qui s’y trouvent aujourd’hui.

L’explication de cette politique d’abandon de la France par l’ambassadeur de France ne peut guère se trouver que dans la grande admiration professée par ce fonctionnaire pour M. Jules Ferry qui, le premier, avait tenté de vautrer la France aux pieds de M. de Bismarck. Il est juste d’ajouter que M. Herbette s’était trouvé flatté, dans, son orgueil de parvenu, par les amabilités calculées qu’on affectait de lui prodiguer à la cour de Berlin.

Sa haine de la démocratie s’ajoutant au reste, M. Herbette fit dignement sa partie, — en sourdine, — dans le concert des reptiles. Il n’eut pour ainsi dire qu’un but unique, aussitôt la conclusion, tout à notre honneur, de l’incident de Pagny : détruire le général Boulanger. Volontiers il eut repris le projet de l’obscur député qui d’un coup s’est rendu célèbre en parlant d’administrer au général une forte dose de mort aux rats, dans le fond de sa tasse de café.

Cette intrigue contre un homme qui avait fait son devoir, et parce qu’il avait son devoir, était surtout une intrigue contre la patrie. Elle finit par réussir quand même. On sait comment.

On avait la complicité de certains hommes sans scrupules, las d’attendre le pouvoir et désireux de s’en emparer par tous les moyens. Par l’une de ces hypocrisies dont les tripotages parlementaires n’offrent que trop d’exemples, on obtint le concours de républicains de bonne foi, mais qui furent naïfs plus qu’il n’est permis de l’être.

Je l’ai dit du premier jour ; les républicains du Parlement qui ont contribué au renversement du ministère Goblet sous prétexte d’économies et de réformes fiscales ont été des dupes et des victimes. Ils ont donné dans un piège abominable, et sont devenus, sans le vouloir, les artisans de la fortune des malfaiteurs publics qui se servaient d’eux. Ils conservent des droits à l’estime, car ils étaient sincères ; mais qu’on ne nous parle pas de leur perspicacité en cette occasion.

Quoiqu’il en soit, une fois le ministère Goblet renversé, le coup était fait. Avant même la constitution du nouveau cabinet, on entreprit dans le Parlement, — contre le général Boulanger, — une campagne de calomnies, dans laquelle aucun moyen ne fut épargné. Depuis la terminaison de la crise, cette campagne a été poursuivie et se poursuit encore, alors que l’homme en butte à de telles attaques se trouve, par sa situation même, hors d’état d’y répondre.

On ne s’est pas aperçu que cette entreprise allait directement contre le but poursuivi. Loin d’affaiblir ainsi la popularité de l’ancien ministre de la guerre, popularité qui tient à des causes nationales, on a déconsidéré le Parlement, et voilà tout. En voyant les représentants du pays trouver parmi eux une majorité servile pour aider le nouveau ministère dans sa politique d’abandon, l’opinion publique, qui possède au plus haut point l’instinct du patriotisme, s’est retirée dé cette majorité comme elle se retirait du ministère lui-même. Tout ce qu’on faisait perdre dans le Parlement au général Boulanger, on le lui faisait gagner dans le pays.

Quant au ministère Bouvier, sans aller jusqu’à prétendre qu’il trahit systématiquement la patrie, on est en droit d’affirmer qu’il est engagé dans la voie politique souhaitée par M. de Bismarck, voie dans laquelle s’était précédemment engagé M. Jules Ferry. C’est dans ce sens qu’un homme politique, parmi ceux qui ont refusé d’assumer une si lourde responsabilité, a pu dire : « Je ne veux pas qu’on puisse nous appeler le ministère de la défaillance nationale. » C’est dans ce sens que le gros public, moins délicat dans le choix des termes, a pu, avec raison, qualifier le ministère actuel du titre de ministère allemand.

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