‹ Pourquoi et comment je suis boulangisteChapitre 2 sur 6 · Parce que je désire la paix.

Parce que je désire la paix.

L’un des principaux moyens employés pour ruiner le général Boulanger dans l’esprit du Parlement a consisté à le représenter comme un homme belliqueux, désireux de provoquer une guerre où il aurait trouvé un accroissement de gloire et le couronnement de son ambition. Sa seule présence dans un ministère, s’empressait-on d’ajouter, est, qu’il le veuille ou non, un danger pour la paix de l’Europe.

Sans m’arrêter, pour l’instant à réfuter ce qu’il y avait de calomnieux dans les intentions prêtées au général, je crois plus utile d’examiner de sang-froid, sans aucune idée préconçue, sans aucune passion, la situation faite à l’heure actuelle au gouvernement prussien.

L’annexion brutale et violente de l’Alsace-Lorraine, l’impossibilité de germaniser les provinces annexées, les progrès constants et incessants du socialisme, progrès favorisés par l’excès de la misère, sont autant de causes, d’inquiétude pour l’empire d’Allemagne. Si l’on y ajoute l’état troublé de l’Europe, les complications imprévues que cet état peut faire naître d’un jour à l’autre, enfin l’accroissement continuel de nos forces militaires, il est mille fois évident que le gouvernement prussien aurait le plus grand intérêt à brusquer les choses, pour anéantir la France par une guerre rapidement menée.

Mais une aussi terrible partie ne peut être engagée qu’à coup sûr, ou du moins avec des conditions telles de supériorité qu’on puisse se croire assuré de la victoire. D’un autre côté, l’opinion allemande exerce une certaine action, en dépit du régime despotique auquel l’Allemagne est soumise. Or, la nation allemande, pas plus que la nation française, ne désire la guerre. Celui des deux adversaires qui serait agresseur se placerait par cela même dans un état certain et fort dangereux, d’infériorité morale.

Étant donnée cette situation, qui n’est pas exempte d’embarras, le rôle de la France était tout indiqué. Son intérêt et ses traditions le lui commandaient. Il s’agissait de continuer à outrance l’organisation de notre force défensive, de nous abstenir de toute provocation réelle ou apparente, et de tenir un langage ferme et net. Il n’y avait, en un mot, qu’à continuer d’être ce que nous avions été lors de l’incident de Pagny.

Depuis la chute du ministère Goblet, tout au contraire, l’œuvre de désorganisation a commencé ; le seul programme militaire adopté a semblé être la destruction de l’œuvre du général Boulanger ; il est inutile d’insister sur les détails.

Acôté de la désorganisation matérielle, il s’est produit un désarroi moral résultant de la stupéfaction éprouvée par le pays, en présence de la chute d’un ministre de la guerre qui lui inspirait une confiance entière.

Donc, affaiblissement de la France, et par suite accroissement des chances de guerre, l’Allemagne étant fondée a se croire aujourd’hui plus forte.

Il a a un danger tout aussi grave dans la politique férryste d’aplatissement, devant l’Allemagne, politique qui inspire actuellement le ministère. Après avoir cédé sur un point, puis sur un autre, il pourra finir par arriver une heure où les exigences, par leur excès même, produiront un sentiment de révolte du patriotisme français. Après avoir obéi, on résistera ; et M. de Bismarck ne manquera pas d’interpréter cette résistance, opposée aux soumissions antérieures, comme un acte de provocation le couvrant vis-à-vis de son pays. Attaqués en fait, on nous représentera comme agresseurs.

De ce fait encore, accroissement des chances de guerre, puisque nous courons le risque de perdre l’appui que donne aux défenseurs de la paix l’opinion de la nation, allemande.

Je me hâte de dire qu’à mon avis M. de Bismarck et les gouvernants prussiens se font de grandes illusions. Ils n’ont pas mesuré exactement l’étendue des progrès faits par notre pays, depuis ces dernières années, au point de vue matériel aussi bien qu’au point de vue moral. Ils oublient que nous avons des facultés merveilleuses pour improviser au moment du péril ; et j’ai la ferme confiance que la guerre venant à éclater dans les conditions que j’ai dites, les choses ne tourneraient pas comme l’espère le parti militaire prussien. Mais il n’en est pas moins vrai que par la retraite du général Boulanger, on a donné satisfaction à M. de Bismarck, qu’on a augmenté la confiance de la Prusse en ses forces, et accru par cela même les probabilités d’un conflit franco-allemand.

Quant aux opinions personnelles de l’ancien ministre de la guerre, nous n’avons pour nous guider à ce sujet que ses actes passés. Or, il est impossible à ses plus mortels ennemis de citer un seul acte de lui qui puisse être raisonnablement interprété comme une tentative belliqueuse. Il a fait de la défense toujours ; de la provocation, jamais.

C’est donc en présence des faits que je crois à la complète et absolue sincérité de sa déclaration (reproduite, ci-dessus comme épigraphe), lorsqu’il me disait un jour, au cours d’une des conférences que j’ai eues avec lui à l’occasion de la loi organique militaire :

Si je poussais à la guerre, je serais un fou. Si je ne m’y préparais pas, je serais un misérable.

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