III
Àcôté des hommes qui par calcul, haine et perfidie, s’évertuent à simuler une épouvante qu’ils ne ressentent pas, il y a dans le Parlement quelques républicains très sincères, animés d’une inquiétude sur laquelle il est bon de s’expliquer. Ceux-là reconnaissent, sans hésiter, qu’aucune dictature ni tentative de dictature n’est à redouter du fait du général Boulanger, qu’il n’a jamais eu la moindre pensée de coup d’État. Mais, ajoutent-ils, sa popularité dans les circonstances où elle s’est développée, tend à créer en ce pays un état d’esprit dont on s’était déshabitué, et qui peut devenir dangereux. Cette renommée d’un homme, et surtout d’un général, se mettant si rapidement en possession de la faveur populaire, ne présente-t-elle pas un symptôme redoutable pour l’avenir de la République !
Cette manière de voir, si sincère qu’elle puisse être, est à mon avis, complètement erronée, et tire son origine de l’état d’isolement dans lequel vivent les politiciens parlementaires. À force de voir pour tout horizon les quatre murs de la Chambre des députés, ils finissent par ne plus comprendre du tout le pays.
La vérité, c’est que la France est républicaine. en dépit des efforts faits par les gouvernants pour la dégoûter de la République.
Elle est indépendante, et ne veut pas se livrer. Si un usurpateur commettait l’imprudence de porter la main sur sa souveraineté, elle lui infligerait sans retard une terrible leçon.
Mais si elle ne veut pas se livrer à un homme, elle ne veut pas non plus être livrée à la Prusse.
Et c’est dans ce sentiment patriotique qu’elle garde une profonde reconnaissance, une confiance affectueuse à l’homme qui a travaillé avec tant d’ardeur à la préparation de la défense nationale.
Cette reconnaissance et cette confiance se doublent de la répugnance et des inquiétudes qu’inspirent les hommes d’affaires aujourd’hui au pouvoir. On sait que leur politique est celle de M. Ferry, c’est-à-dire selon le cœur de M. de Bismarck. On sait que leur haine contre le général Boulanger est faite surtout de haine contre la patrie. On sait que, tout en se proclamant républicains, ils ne veulent rien de ce qui fait la grandeur de la République.
Dans ces conditions, le cri de « Vive Boulanger ! » a pour triple signification, dans l’esprit de ceux qui le poussent :
Ya-t-il rien là qui ressemble à un courant de servitude ?
Qu’on y prenne garde ; et qu’avec les meilleures intentions du monde on n’aille pas créer des périls très réels, pour éviter un danger imaginaire.
Notre époque a plus d’un point de ressemblance avec l’époque révolutionnaire de la fin du siècle dernier. Nous sommes peut-être appelés à voir s’accomplir des événements graves pour notre destinée et pour les destinées du monde.
Il y avait alors un cri populaire que nous avons quelque peu désappris et qui contenait tout un programme. C’était : « Vive la Nation ! » Cela voulait dire : Vive la France, vive la Révolution, à bas les émigrés, à bas les traîtres, à bas la réaction !
Qu’on y revienne, à ce vivat de nos pères ! Que le mot de patriote reprenne, lui aussi, la belle signification qu’il avait en ce temps là. Mais qu’on n’essaie pas de résister à l’esprit national qui s’est si admirablement réveillé chez nous.
Al’heure présente, devant les hontes gouvernementales, l’abandon de la patrie, les défections républicaines, devant la réaction hypocrite, le cléricalisme d’Etat, le règne des tripotages et des décorations stupéfiantes, devant toutes ces ignominies qui produisent l’effet d’un cauchemar, le cri de : « Vive Boulanger » est devenu le cri de ralliement des patriotes, et, comme à l’époque héroïque, il veut dire :
« VIVE LA NATION ! »