II
On a cherché à épouvanter la France républicaine du fantôme d’une dictature militaire. On a représenté le général Boulanger comme pouvant faire courir à la République des périls sérieux, à un jour donné.
Si je me bornais à répondre que j’ai confiance en lui, que je le crois incapable de desseins criminels, on pourrait à bon droit me répliquer que c’est là un sentiment personnel, que je ne suis pas infaillible, que je me laisse peut-être abuser par des sentiments d’estime et d’amitié dont je suis la propre victime et que ne mérite pas celui qui en est l’objet.
Mieux vaut laisser parler les faits. Le général Boulanger, personne ne le conteste, s’est trouvé, à un moment donné, en possession d’une popularité immense, alors qu’il était en même temps ministre de la guerre. Y a-t-il une heure, y a-t-il une minute où l’on puisse dire qu’il a tenté de se servir de sa situation et de cette popularité pour manifester la moindre velléité dictatoriale, pour la laisser même entrevoir ?
Il y a plus. J’ai fait allusion plus haut à la volte-face subite opérée par la droite dans son attitude vis-à-vis du ministre de la guerre. Il a été publie récemment à ce sujet par un journal des informations sur lesquelles me semble qu’une partie de l’opinion a singulièrement ; tenté de prendre le change.
Dussé-je laisser dans l’esprit de mes lecteurs une grande déception, je me hâte de dire que je suis hors d’état d’apporter ici aucune révélation nouvelle, aucun détail à sensation, d’apparence plus ou moins mélodramatique.
Ce que je sais, par exemple, et ce que j’ai su depuis longtemps, c’est qu’à l’époque où la France passa par les émotions patriotiques que l’on se rappelle, où l’on se demandait si nous n’allions pas être attaqué, d’un jour à l’autre, des officiers généraux et supérieurs, des chefs de corps en grand nombre vinrent trouver spontanément et successivement le ministre de la guerre. Ils lui dirent : « Comptez sur notre patriotisme ; nous sommes prêts, et les hommes que nous commandons sont prêts. L’armée a pleine confiance en son chef. Commandez, vous serez obéi. Le cœur de la France bat dans nos cœurs. »
Et c’est là le langage sur lequel, volontairement ou involontairement, on arrive à se méprendre ! Ces paroles patriotiques, on les transforme en une sorte d’invitation déguisée à un coup d’État.
En vain voudrait-on prétendre que ces protestations étaient inutiles, que l’armée est toujours prête et doit toujours être prête. Si vrai que cela puisse être en théorie, il n’en est pas moins certain que l’affirmation de la confiance n’est jamais, inutile, la confiance ne se commandant jamais, et que dans les paroles que je viens de rappeler, il y avait simplement la manifestation d’un entrain patriotique dont tout bon Français ne peut que se féliciter.
C’était d’autant plus significatif que ce spectacle ne nous avait pas été donné depuis longtemps. Est-il donc impossible que des membres de la Droite, en présence d’un pareil état de choses, aient pensé que le moment pourrait être bon pour utiliser à leur profit cette bonne volonté mise au service de la patrie, pour employer les forces de la France contre la France elle-même, pour renouveler enfin l’un de ces attentats qui sont des crimes, mais que les monarchistes ne considèrent pas comme des crimes, lorsque le succès couronne l’entreprise ?
Il est infiniment probable que les tentatives faites alors eurent lieu sous forme de conversations insidieuses, ne donnant nulle prise à une réplique péremptoire, c’est-à-dire à l’incarcération immédiate des coupables. On procéda, sans doute par allusions, par insinuations enveloppées sous des formes de langage plus que courtoises, aimables même jusqu’à l’exagération, et ne pouvant attirer d’autre réponse, de la part d’un homme sensé, qu’un sourire de pitié accompagnant une mise à la porte polie.
Si les choses se sont ainsi passées, et tout porte à le croire, sans quoi le revirement d’opinion de la Droite serait inexplicable, il s’ensuit que la perte du ministre de la guerre a été résolue dans l’esprit des monarchistes, du jour où ils eurent bien constaté qu’il refuserait d’obéir à leurs conseils criminels et qu’il ne se prêterait jamais à un coup d’Etat. Si bien qu’il a contre lui des hommes qui lui en veulent de ne pas s’être, prêté à un coup de force, et d’autres qui le considèrent comme capable de ce même coup de force. Singulière coalition de haines irréfléchies.
Chez certains monarchistes, le culte et l’amour de la force sont poussés à un degré d’aberration qu’on ne pourrait pas soupçonner, J’en ai entendu, de mes oreilles, manifester devant moi le regret que le général Boulanger, le jour de son départ et au moment de la manifestation de la gare de Lyon, n’eût pas pris la résolution de marcher sur l’Elysée et d’aller s’y installer, en s’appuyant sur le consentement populaire. Comme si, en dehors des sentiments d’honnêteté et de la droiture républicaine qui l’animent, le général Boulanger ne comprenait pas que les mêmes amis qui le saluaient le plus chaleureusement à son départ lui auraient brûlé la cervelle dans le trajet entre la gare de Lyon et l’Elysée.
Certes on a le droit de porter par erreur sur un homme des jugements injustes et de lui supposer des intentions qui ne sont pas les siennes ; mais au moins faudrait-il faire l’honneur à un homme qu’on reconnaît intelligent de ne pas le croire capable de commettre contre lui-même des actes de folie. C’est ce qu’on fait lorsqu’on associe au nom de général Boulanger des idées de coup d’Etat ou de dictature. Au fond, très peu y croient. Tout au plus un nombre infime de républicains à l’esprit inquiet se laissent-ils aller sincèrement à manifester des appréhensions de cette nature. La vérité vraie, c’est que cette campagne de haine, fondée sur l’exploitation de la peur, est inspirée surtout par les monarchistes unis au ministère, c’est-à-dire par des hommes qui savent parfaitement à quoi s’en tenir, qui simulent des appréhensions, mais ne les éprouvent pas.
C’est ce que la France a parfaitement compris. C’est pour cela qu’elle a conservé toute sa confiance à l’ancien ministre de la guerre, en même temps qu’elle manifestait son aversion pour les politiciens ambitieux qui travaillent, à la fois, à la déconsidération de la. République et à l’anéantissement de la patrie.