01
Dans un de nos précédents n, nous avons annoncé à nos lecteurs, le récit détaillé de la promenade militaire faite autour de l’Île Taïti, au mois de juillet 1861, nous tenons maintenant notre promesse, que des retards dans la traduction nous avaient forcé d’ajourner.
Une promenade militaire autour de Taïti, projetée depuis longtemps, est enfin définitivement fixée aux premiers jours de juillet. C’est le samedi 6 qu’on doit se mettre en route, et ceux qui doivent faire partie du corps expéditionnaire, reçoivent avis d’avoir à faire leurs préparatifs de départ. Cent cinquante hommes de l’infanterie de marine, trente de l’artillerie, la compagnie indigène et les cavaliers d’escorte, composent la colonne. Bidons, gamelles, quarts, marmites ont été distribués aux troupes, et chaque fraction de quatre hommes est munie d’une tente, avec ses montants, piquets et accessoires, demeure portative qui doit garantir ses habitants des ardents rayons du soleil pendant le jour et des rosées abondantes de la nuit…
6 juillet. Le jour du départ arrive, dès six heures du matin, les troupes en tenue de campagne, sont rangées en bataille dans la cour du gouvernement ; Les détachements d’artillerie et d’infanterie qui n’ont pas été désignés pour partie de l’expédition, vont au moins accompagner leurs camarades pendant une partie de l’étape, et fraterniser avec eux à Arue, le premier district que nous avons à traverser, et où la reine Pomare, désireuse de faire elle-même au Commissaire Impérial, aux officiers et aux troupes qui l’accompagnent, les honneurs d’un fief héréditaire de sa famille, a fait préparer un Amu-raa-maa qu’on annonce devoir être magnifique.
Madame de la Richerie, qui daigne honorer de sa présence ce repas d’adieu, donne le signal du départ, et nous précède à cheval, accompagnée d’une nombreuse escorte que composent les états-majors des navires sur rade, et tous les officiers civils et militaires de la station locale.
Sept heures sonnent, les troupes se mettent en mouvement ; les cavaliers d’escorte, parmi lesquels se trouve le prince Tuavira, ouvrent la marche ; dernière eux, les drapeaux de Pare et d’Arue, portés par deux mutois à cheval, précédent le Commandant, Commissaire Impérial, suivi de son état-major et accompagné de Ariifaite, le prince époux, et de Ariipaia, chef de Papeete, qui, tous deux, doivent rester avec nous pendant la durée de l’expédition. Les troupes viennent ensuite, tambours et clairons en tête ; l’artillerie, avec ses obusiers campagne et ses mules de charge, est placée entre deux sections d’infanterie de marine, dont la dernière est séparée de l’arrière-garde par les chevaux, les mulets, les cantines et autres impédimenta.
Le détachement, longeant le bord de la mer, arrive par la rue de la Pologne à la porte de l’Est, au delà de laquelle les troupes sont mises en colonne de route. Les conversations, les rires, les chants, commencent aussitôt ; le temps est beau, le soleil supportable, la brise rafraîchissante, les bidons encore raisonnablement pleins : puis on va vers l’inconnu, on va errer perdant vingt ou trente jours à travers un pays dont quelques mois de séjour, à Papeete, n’ont pu donner qu’une idée favorable, un pays dont les habitants hospitaliers ont toutes les sympathies du soldat ; aussi, persuadés qu’ils seront partout bien reçus, nos hommes marchent gais et légers sous le lourd édifice de leurs sacs, se faisant part de leurs projets et de leurs impressions, avec cette verve joyeuse qui ne les abandonne jamais.
Nous traversons rapidement la vallée de Fautaua, célèbre, à plus d’un titre, dans les annales de Taïti, et au fond de laquelle se dressent les dentelures bleuâtres du diadème ; celles de Pirae et d’Hamuta, fermées par les hauts sommets boisés de l’Aorai, et par une route, large et unie, partout bordée de goyaviers, d’arbres à pain et d’orangers couverts de fruits, nous arrivons à l’embouchure de la grande rivière de Papaua. Là, nous opérons notre jonction avec les compagnies de débarquement du Latouche-Treville et de l’Infatigable, rendues à cet endroit par la place, et la colonne, reprenant sa marche, s’engage dans un chemin bien entretenu qui laisse la grande route à droite et conduit directement à Arue.
Heureuse d’obéir à l’appel des chefs, presque toute la population tahitienne de Papeete et des environs s’est rendue dans ce district ; beaucoup d’Européens s’y sont aussi donné rendez-vous. Au milieu de cette foule curieuse, les troupes viennent se ranger sur trois faces devant la vaste Fare-pure-raa, dans laquelle la Reine a attendu notre arrivée ; près de la porte se lient le Conseil du district, conseil dont un des membres, prenant la parole au nom de la Reine, harangue en ces termes le Commissaire Impérial : « Salut à vous Commandant, Commissaire Impérial, à vous qui êtes parmi nous le représentant de la France. Salut à vous et à tous ceux qui vous accompagnent, les officiers et les soldats. Soyez tous les bienvenus dans notre district d’Arue. La Reine et nous tous ici réunis, chefs, juges, hommes, femmes, enfants, désirons vivement pour vous, une heureuse continuation du voyage que vous entreprenez aujourd’hui ; et, tous aussi, nous faisons des vœux sincères pour que vous restiez encore de longues années parmi nous, afin que vous puissiez continuer à nous guider dans la bonne voie par votre sagesse et votre expérience. Vive l’Empereur ! Vive la Reine ! Vive le Commissaire Impérial ! » — Après ces cris trois fois répétés, le Commandant prend la parole : — « Salut à la Reine des îles de la Société. Salut au district d’Arue. Salut à tous ceux qui sont ici réunis. Nous sommes heureux de la cordialité de votre réception ; nous y voyons une preuve de l’affection que vous portez à tous les français. À notre tour, nous souhaitons de voir unis à jamais les drapeaux de la France et du Protectorat, afin que nous puassions toujours crier ensemble : Vive l’Empereur ! Vive la Reine ! »
Les troupes forment les faisceaux, rompent les rangs et se mêlent à la foule qui pousse encore des hourras enthousiastes. En descendant de cheval, nous entrons tous dans le temple présenter nos respects à la Reine et aux dames qui sont avec elle, puis on se disperse, pour aller jouir du coup-d’œil animé que présentent les apprêts du repas.
De toute part, les parfums des Umu qu’on découvre chatouillent agréablement nos estomacs à jeun. Les indiens affairés disposent sur les larges feuilles du bananier des monceaux de viandes dorées et succulentes ou y entassent des pyramides fumantes de Taro, de Maiore, de Feï. Les femmes les aident dans ces travaux où se rassemblent pour les himene.
Enfin, le repas est prêt ; la Reine, le Commissaire Impérial, Madame de la Richerie, plusieurs dames européennes et tahitiennes, les chefs, les officiers, prennent place à une table dressée en plein air et couverte d’une tente de feuilles de cocotier tressées. À trois autres tables, formant avec la première un vaste carré et garnies à profusion de mets kanaques, vont s’asseoir les deux cent cinquante hommes qui composent la colonne. Au centre, sont les chœurs qui dureront sans interruption pendant tout le repas.
Après les premiers moments de tumulte et de confusion, inséparables du début de tout grand festin, un toast est porté à la Reine par le Commissaire Impérial, et aux vivats qu’il soulève, se joint le bruit d’une salve d’artillerie exécutée par nos obusiers de campagne. On boit ensuite au Commandant, au prince Ariifaite ; la population indienne qui circule autour des tables s’associe à ces santés par des acclamations prolongées.
Une surprise nous attendait au dessert ; au moment où l’Amu-raa-maa s’achève, une baleinière de la direction du port accoste le rivage ; elle apporte au Commandant des dépêches d’Europe, qu’elle est allée chercher à bord d’un navire de commerce que nous apercevons au large. Un bureau de poste s’établit au bort de la mer, sous un Burao ; les sacs sont ouverts par des mains impatientes, chacun reçoit ce qui lu est destiné et le poste-office se change en salon de lecture. C’est un bon souvenir du pays qui nous arrive au moment où nous allons nous éloigner pour quelques jours de notre petite capitale de Papeete.
Le soleil commence à descendre, et c’est dans l’éloignement que paraît la pointe Vénus où doit finir l’étape ; aussi parle-t-on du départ. Cependant il nous reste assez de temps pour aller visiter sur le rivage, un petit monument construit en coraux blanchis et surmonté d’une simple toiture de pandanus. C’est dans ce modeste mausolée, caché sous une voûte épaisse de barringtonias et d’arbres de fer, que furent inhumés Pomare II en 1821 et depuis Arii-aue, premier fils de la Reine actuelle, mort en 1855, d’une maladie de poitrine.
On sonne le départ ; il faut prendre congé de tous ceux qui nous ont accompagnés jusqu’ici et remonter à cheval à la hâte. Les troupes défilent de nouveau devant la Reine qui a repris sa place sur le seuil du temple, et après dix minutes de marche dans le sable et les coraux, la colonne reprend cette longue et pittoresque route qui fait le tour de l’île en passant par Papeete, où elle se nomme rue de Rivoli.
Pour le moment, cette route est encore belle, large et peu fatigante. Cependant voici les sables de Tahara où notre marche se ralentit un peu, puis la montagne du même nom, (Cap de l’arbre) où une halte devenant nécessaire, après une ascension assez rude, nous pouvons examiner à l’aise le gracieux panorama qui se déroule derrière nous, et dont un horizon clair nous permet de suivre du regard les accidents les plus lointains.
C’est du haut de cette première des nombreuses montagnes qu’il nous faudra franchir d’ici à Taravao, que Amo et Berea, sa femme, qui régnaient en 1767, sur une grande partie de l’île, purent juger pour la première fois des effrayants effets de l’artillerie. Après avoir envoyé contre les navires de Wallis, dont ils voulaient s’emparer et qui étaient mouillés dans la baie de Matavai, de nombreuses pirogues de guerre, ils gravirent la montagne, pour assister en spectateurs à l’événement qui allait se passer. Mais les canons de cette proie qu’ils croyaient assurée, foudroyèrent leur flotte qui fut détruite, et eux-mêmes échappèrent avec peine aux boulets qui venaient briser les arbres autour d’eux, en les couvrant de débris de pierres et d’éclats de bois.
Sur le sommet du morne de Tahara, une roche placée debout indique les limites des districts d’Arue et de Mahina. À cet endroit, les drapeaux de Pare et d’Arue, qui cessent de nous accompagner, s’inclinent devant le Commissaire Impérial, et celui d’Haupape les remplace à la tête de notre colonne.
La pointe Vénus, chère aux anciens navigateurs, apparaît et s’étend à notre gauche avec sa verte parure de cocotiers élancés, tandis que, à droite, du côté de la montagne, l’œil s’élève en suivant une succession de vallées ombreuses, de collines et de roches pittoresquement découpées, jusqu’au pic de l’Orofena dont les deux pilons jumeaux se perdent dans les nuages.
La descente est plus facile et plus rapide ; on marche ensuite sans interruption jusqu’au sentier qui conduit à Haapape, endroit où les troupes prennent l’avance pour aller se ranger dans le grand enclos qui entoure la belle maison à l’européenne du chef, et dans lequel tous les habitants du district sont depuis longtemps réunis. Taariirii, chevalier de la Légion-d’Honneur pour le courage et le dévouement dont il a fait preuve en combattant dans nos rangs à Faatakua, Taariirii, que nous connaissons tous de longue date, fait au corps expéditionnaire une réception aussi cordiale que celle qui nous attendait à Arue. À la fin d’un discours dans lequel il adresse au Commissaire Impérial les mêmes vœux que les députés de la Reine, il exprime le désir de se joindre à nous pendant la tournée, et termine par ces cris qui trouvent de l’écho partout : « Vive L’Empereur ! Vive La Reine ! » Le Commandant répond par une courte allocution, et après le cérémonial d’usage, nous entrons dans la maison où nous attendent des rafraîchissements offerts par la femme de Taariirii et Mere, sa fille, une de nos danseuses des bals du Gouvernement. Pendant ce, les tentes sont dressées, une ville improvisée s’élève dans l’enclos, et nos hommes se partagent une immense quantité de cochons, de poulets, de poissons, de feï, de maioré, etc., etc… dons offerts par la générosité des habitants d’Haapape.
On se disperse après quelques instants de repos ; la sonnerie aux champs, sera la cloche du dîner pour ceux qui s’éloignent du camp ; les uns vont savourer les délices d’un plongeon dans les eaux limpides du Haaunu, les autres s’empressent de parcourir les environs et de visiter le tamarinier, les orangers de Cook, et enfin la pierre sur laquelle le grand navigateur venait faire ses observations astronomiques ; les plus prévoyants se mettent en quête d’un lit, d’un canapé, d’un moyen quelconque de couchage ; mais rassurons-nous tous à ce sujet, les nombreux appartements de la case contiennent, à nous destinées, des couches confortables en nombre suffisant, et même ceux des soldats qui craindraient trop les courants d’air de leurs abris de toile, sont sûrs de trouver un gîte dans l’immense Fare-Hau voisine, dans laquelle mille hommes dormiraient à l’aise sur l’épais tapis d’aretu qui couvre le sol.
Plus sûrement que les sons du clairon, les appétits aiguisés par la brise de mer rappellent à tout le monde l’heure fixée pour le dîner, et vers 6 heures nous sommes réunis autour d’une table bien garnie. Des toasts sont portés à la France, à l’Empereur, à la prospérité de Taïti, au Commissaire Impérial, à Taariirii ; le plus aimable entrain anime le repas, égayé par des himene de circonstance. La retraite nous surprend à table ; on va prendre l’air un instant, puis chacun gagne l’appartement dont il occupe le quart, le tiers ou la totalité, et s’endort sur les impressions de cette première journée si agréablement passée sous tous les rapports.
7 Juillet. — Le 7 juillet, les sons matinaux de la diane arrachent au sommeil les dormeurs les plus obstinés. C’est à Tiarei que nous devons camper ce soir ; il faut donc se hâter, car la course est rude, sinon à cause de la distance, au moins par les difficultés de la route ; aussi n’est-il donné aux hommes qu’une demi-heure pour préparer et absorber leur café, plier leurs tentes et faire leurs préparatifs de départ.
Àcinq heures, le monde est prêt et nous prenons congé du district de Mahina dont le chef nous accompagne. Nous arrivons au petit jour à une des branches du delta que forme à son embouchure le Haaunu rivière de Matavai ; il faudrait passer à gué ce torrent peu profond du reste, mais avec quelques arbres déracinés qu’on trouve arrêtés dans les roches et des branchés plus petites, coupées sur les bords, notre avant-garde a promptement construit un pont qui permettra au détachement de traverser à peu près à sec ; et si quelque pied peu assuré, glisse et précipite dans l’eau son propriétaire avec armes et bagages, le tout sera vite séché par les chauds rayons du soleil qui se lève. Tout n’est pas roses en campagne et nous en verrons bien d’autres ; enfin, la colonne passe sans encombre et poursuit sa route. Au bout d’une heure de marche, en suivant toutes les sinuosités du chemin, elle arrive au pied du morne de Tapai qui sépare le district que nous venons de laisser de celui de Papenoo. Les chevaux sont envoyés en avant, sous la conduite des lanciers d’escorte, et on commence à gravir à pied les flancs escarpés de la montagne dont la terre ferrugineuse et grasse ralentit notre marche. Après quelques haltes indispensables pour reprendre haleine, nous atteignons le sommet où la route, décrivant des sinuosités sur un vaste plateau garni seulement de fougères desséchées, s’abaisse par la rampe opposée jusqu’au bord de la mer. Cette descente commence à présenter des difficultés ; les obusiers franchissent avec peine de véritables escaliers creusés par le sabot des chevaux dans un sol glissant et raviné par les pluies de l’hivernage. Malgré cela, nous nous retrouvons sains et saufs au pied de la montagne ; il nous faut encore faire un quart d’heure de marche sous de frais ombrages, franchir une colline peu élevée, avant d’entrer dans la partie cultivée et habitée du district de Papenoo.
Dans les dernières guerres qui désolèrent l’île, les arbres à pain, les feï et les cocotiers de Papenoo furent coupés et les plantations de taro anéanties. Une disette prochaine menaçait les habitants, car les animaux errants, dont le nombre augmentait rapidement, venaient dévaster le peu que la guerre avait épargné et détruire les jeunes pousses des feï et des maioré qui, grâce à la fertilité du sol, croissaient rapidement auprès des troncs abattus. Les indiens de Papenoo obtinrent d’être affranchis de la vaine pâture. Bornés vers l’intérieur par des hauteurs inaccessibles, défendus de chaque côté par deux montagnes élevées qui viennent plonger à pic dans la mer, ils avaient peu à faire pour se mettre complétement à l’abri des incursions des bestiaux libres contre lesquels des chasses furent organisées et qui furent tous parqués, ou expulsés du district. Aussi, preuve concluante à opposer aux défenseurs de la vaine pâture, cette partie de Taïti se fait-elle remarquer maintenant parmi les plus florissantes et les plus riches en végétaux alimentaires de toute sorte ; sous d’autres rapports enfin, elle présente un caractère tout pittoresque avec sa large et mystérieuse vallée, la plus profonde de toute l’île, et dans laquelle, à la place de la monotone verdure des goyaviers, on voit les cimes découpées des vitiers et des maiorés, les larges feuilles des feïs, les panaches des cocotiers, couvrir de leurs ombres de nombreuses plantations de cannes à sucre, de manioc, de taro de Omara étendues depuis le pied des montagnes jusqu’aux bords de la belle rivière qui serpente au milieu des richesses de cette végétation luxuriante. Il semble que Papenoo, retiré et séparé des territoires voisins par les difficultés des communications, a conservé, plus que tout autre lieu, les traditions des anciens âges ; tout, jusqu’aux habitations y est marqué d’un cachet particulier ; ces cases vastes, bien aérées, sont élevées au milieu d’un perron de galets noirs et luisants, large de plusieurs mètres ; c’est là que les heureux indigènes viennent le soir s’étendre sur des nattes et respirer la brise de terre parfumée des suaves émanations des fleurs de l’oranger et du pandanus.
Dans un endroit découvert, à côté d’un grand temple de construction moderne, le chef Ori s’avance à notre rencontre à la tête de son district. Un discours adressé au Commissaire Impérial, exprime le plaisir qu’éprouvent les habitants en nous voyant au milieu d’eux ; de nouveaux vœux sont formés pour la bonne continuation de notre voyage, et, comme la veille, d’énormes quantités de fruits et de viandes sont offertes aux troupes.
Mais, pendant qu’après un déjeuner copieux qui nous a été offert dans la case du chef, nous goûtons les douceurs réparatrices d’une courte sieste, l’horizon si pur hier et ce matin encore, s’est ouvert complétement et paraît menaçant ; de gros nuages roulent dans la vallée leurs masses grises qui nous cachent les sommets des montagnes, et devant nous, au vent, le ciel a revêtu une teinte ardoisée, signé curseur de pluies et d’orages. Malgré cette mauvaise apparence du temps, on sonne le départ à 2 heures, et nous nous mettons en route après avoir prudemment largué les courroies qui retiennent nos manteaux à nos selles, précaution utile, car un quart d’heure après nous nous engageons dans les montagnes par une pluie torrentielle.
La portion du littoral de Taïti comprise entre Haapape et Mahaena n’est pas comme le reste de son pourtour entourée d’une ceinture de coraux. C’est, sans doute, à l’absence de cette digue naturelle dont des courants d’une direction constante ont empêché la formation, que la partie N. O. de l’île, exposée sans défense aux vents réguliers du large, doit ses promontoires escarpés et ses falaises abruptes contre lesquelles, semblables à des béliers antiques, de puissantes lames viennent incessamment se briser, Dans de telles conditions, il était impossible de tracer une route en dessous de certaines limites et le chemin a dû être creusé dans le roc, à une hauteur moyenne de soixante-dix ou quatre-vingts pieds ; ce sont ces sentiers de chèvres qu’il nous faudra faire suivre presque continuellement jusqu’à Tiarei à nos chevaux, à nos mulets et à nos canons. Pour le moment, tout va assez bien ; la pluie cesse par instants et nous avançons sans trop de retards sur une route suffisamment large pour nous éviter la crainte d’une chute dans les précipices qui s’ouvrent à notre gauche, masqués par les fougères et les arbrisseaux. À chaque pointe, nous pouvons en nous retournant jeter un coup d’œil à la longue file d’hommes et de chevaux qui nous suit, et qui paraît cheminer comme sur une étroite corniche accrochée au-dessus de l’abîme. De temps à autre, le chemin s’éloigne du rivage et va traverser dans le fond de quelque vallée étroite et sombre, un ruisseau bondissant, pour remonter se suspendre de nouveau aux flancs de la montagne.
Nous marchons longtemps ainsi, et à mesure que nous avançons, le chemin devient plus étroit, plus accidenté, plus difficile ; dans certains endroits, où des éboulements récents ont eu lieu, l’avant-garde est obligée de se servir de ses pioches pour nous faciliter le passage ; les pièces de campagnes sont démontées et placées avec leurs affûts sur les mulets de charges ; malgré cette facilité apportée à notre marche, il nous faut souvent nous arrêter pour attendre les traîneurs, et ces retards sont d’autant plus inquiétants que la nuit va nous surprendre avant que nous ne soyons arrivés à la moitié de notre course. Nous doublons une pointe du sentier et nous apercevons à nos pieds la délicieuse petite vallée de Faaurumai, terrain d’alluvion placé à cent cinquante pieds environ au-dessous de la route, creusée dans une muraille verticale, descend avec une forte inclinaison vers le fond de la vallée, et s’y tord à angle aigu pour revenir vers le bord de mer, si bien que ce coude franchi, nous qui descendons les premiers, voyons en levant la tête, défiler un à un tous les individus qui composent la colonne ; cette pesée se présente alors naturellement, que si un faux pas des mules ou des chevaux au-dessus de nous leur faisait perdre l’équilibre, des jambes et des bras seraient brisés en assez grand nombre dans notre troupe : Tout-à-coup nous sommes témoins de la réalisation de cette hypothèse, mais par un hasard providentiel, nous n’avons aucun malheur à déplorer. Un mulet chargé de cantines, butte à un pas difficile, roule bruyamment sur la pente rapide en brisant les arbustes et les fougères, tombe sur la partie de la route que nous venons à peine de parcourir, ne s’y arrête même pas en raison de la vitesse acquise et va s’accrocher plusieurs mètres plus bas entre un tronc d’arbre et le rocher. Assurés qu’aucun de leurs camarades n’a été entraîné, nos hommes s’empressent de secourir le pauvre animal qui, protégé par son bât, a accompli sans blessures sa terrible dégringolade et qui, dégagé de sa position gênante, se remet de ses émotions en broutant paisiblement les herbes à sa portée.
La nuit tombe tout à fait et au train dont nous allons, il nous faut encore quatre ou cinq heures pour arriver à Tiarei. — Pourtant, il n’y a pas à songer à s’arrêter. Les vivres nous ont précédé de beaucoup et sont sans doute déjà rendus à destination. La crainte d’être obligés de coucher sans avoir fait au préalable un repas réconfortant, nous ranime tous et on continue à marcher au milieu des ténèbres qui s’épaississent ; Seulement, les lanciers indigènes, dont le jeune lieutenant, Hitoti, est chef de Tiarei, sont envoyés par lui prévenir de notre position et inviter les indiens à se munir de torches pour venir à notre rencontre. Au bout d’une demi-heure, les premiers prévenus accourent en foule, heureux de pouvoir nous être utiles. Des morceaux de burau, des bambous secs, donnent des feux brillants dont le nombre s’accroît chaque instant et aux clartés desquels nous pouvons avancer presque aussi rapidement qu’en plein jour.
Nous franchissons de cette façon, des montagnes, des rivières, de longues plages de sable, des montagnes encore ; Dans quelques endroits, par un faux-pas sur la pierre glissante et boueuse du sentier qui souvent n’a pas trois pieds de large, on serait lancé dans des précipices qui donnent le vertige, quand la lueur d’une torche qu’on y secoue dissipe les ténèbres de leurs profondeurs. On passe là un à un, en se collant sur la paroi qui surplombe, et en s’accrochant aux bruyères qui croisent dans ses interstices. L’artillerie nous suit de près, car toutes les parties des affûts démontés sont portées par nos homes et par les kanaques, dont l’empressement et le bon vouloir sont au-dessus de tout éloge. Chacun de nos obusiers, attaché au moyen de l’écorce solide du burau, à des branches coupées du même arbre, est porté sur les épaules de deux robustes indiens, lesquels courent avec ce lourd fardeau de ce pas relevé qu’on leur voit prendre quand ils descendent les vallées avec leurs énormes charges de feï. Malgré la fatigue que nous éprouvons après dix ou douze heures de marche, nous ne pouvons nous empêcher d’admirer l’effet pittoresque de ces nombreuses lumières qui, réfléchies par la mer, paraissent, disparaissent et s’agitent en tout sens sur les hauteurs, tandis que, auprès de nous, les torches de nos guides font jouer fantastiquement au milieu des arbres et des rochers, de bizarres contrastes d’ombres et de lumières. C’est réellement un spectacle, dont tous nous seront contents d’avoir été témoins, mais auquel, aussi, aucun de nous ne retournera assister de son plein gré.
Mais nous approchons de la fin de nos infortunes, car nous apprenons que les hauteurs que nous venons de franchir, sont les dernières d’ici Tiarei, maintenant très rapproché de nous. On nous annonce de plus qu’elles ont été traversées par toute la colonne, sans autre accident que la chute d’une seconde mule, précipitée d’aussi haut à peu près que la première, et qui, comme celle-ci, a eu assez de souplesse dans les membres pour ne s’en briser aucun. Décidément, nous avons eu du bonheur.
La certitude d’être bientôt rendus nous réjouit tous, et ouvre les bouches depuis longtemps silencieuses ; chacun se délecte en songeant au repos dont il va jouir après s’être sustenté.
Nous entrons dans l’enclos de la chefferie illuminé des feux de torches nombreuses, portées par les femmes du district ; toutes sont vêtues de blanc et couronnées de fleurs. C’est encore une belle scène de réception aux flambeaux. Nos hommes, fatigués et couverts de boue, défilent en bon ordre ; ils excitent partout des sympathies, et plus d’un sans doute, pourra trouver sous le toit hospitalier d’une case, un abri plus sûr qu’une tente de toile, contre les pluies de la nuit. Le camp s’établit, puis vient la distribution aux troupes de monceaux de cochons rôtis, de viandes de toute espèce. Un dîner confortable a été préparé pour le Commissaire Impérial et sa suite, et pas un de nous ne songe à recourir, pour y faire honneur, aux apéritives vertus de l’absinthe et du vermouth ; on peut s’en passer quand on est à jeun depuis quinze longues heures. Le repas est court et peu bruyant ; ensuite, peu difficile sur le couchage et insensible à l’harmonie des chants indiens, chacun va s’étendre où il peut, convaincu qu’un sommeil réparateur ne se fera pas longtemps attendre.
(À continuer.)