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(Voir le Messager du 16.)
8 Juillet. Bien certainement il aurait fallu avoir été rompu dès son enfance aux travaux de Sisyphe, pour ne pas éprouver un sensible plaisir quand, ce matin, à l’heure du réveil, on vint nous annoncer que nous passions ici la journée à nous reposer ; aussi beaucoup, à l’ouï de cette nouvelle, se trouvent-ils dans l’humidité et la fraîcheur du matin un prétexte suffisant pour disparaître plus que jamais sous leurs couvertures ; mais d’autres, s’apercevant à leur réveil qu’ils ont couché par terre, sur de simples nattes, avec des bûches en guise d’oreillers, jugent infiniment moins dur d’aller secouer leur engourdissement aux premiers rayons du soleil qui brille par instants. Le temps, en effet, paraît vouloir revenir au beau ; nos soldats en profitent pour remettre un peu d’ordre dans leurs fourniments, et les promeneurs trouvent partout, sur le bord des ruisseaux, des blanchisseuses barbues, savourant d’un bras vigoureux les effets boueux de la veille.
Àla fin du déjeuner, nous apercevons à l’horizon, redevenu clair, la fumée du Latouche-Tréville, puis la mâture de l’Infatigable, partis hier matin de Papeete, et qu’une forte brise contraire a forcés de s’éloigner des côtes. Ces navires se rendent à Hitia où nous les trouverons demain. Les deux chaloupes du Gouvernement, Ressource et Résolue, passent aussi à petite distance, rudement secouées par une mer houleuse ; elles sont chargées de nos vivres de campagne et doivent suivre jour par jour notre marche, en se tenant assez près de terre pour répondre au premier signal.
La journée s’écoule rapidement ; on se promène, on pêche ; les amateurs de coquilles vont à la découverte, et le soir arrive sans qu’on ait pensé à trouver le temps long. À la nuit, les himene se forment dans la fare-apoo-raa, voisine de la case du chef, qu’occupent le Commandant et ses aides de camp. Ces chœurs durent jusqu’à une heure assez avancée ; enfin, tout le monde se disperse, et nous remontons à notre premier étage de la maison du missionnaire indien, dans laquelle nous avons presque tous reçu l’hospitalité.
9 Juillet. Complètement reposés de nos fatigues, nous sommes prêts de bonne heure à continuer notre route. Monoa, le chef suppléant, exprime en vain au Commandant le désir qu’il a de nous garder encore un jour dans son district ; il nous faut dire adieu à tous ces bons indigènes qui ont été pour nous si complaisants et si hospitaliers.
Le chemin que nous prenons a été ouvert à coups de hache à travers d’inextricables buraos, dont les branches vigoureuses arrondissent au-dessus de nos têtes leur feuillage touffu, au milieu duquel se joue une jolie hirondelle à collier rouge fauve ; à chaque pas, de petits ruisseaux traversent la route et fuient rapidement sous les massifs de verdure.
Le drapeau de Mahaena, vient remplacer celui de Tiarei, nous contournons le pied d’une muraille de rochers dont un bouquet d’arbres de fer occupe le sommet, et nous entrons dans la large vallée de Mahaena, qui fut le théâtre d’un des plus sanglants épisodes de notre guerre d’occupation. Une belle rivière y coule paisiblement, et réfléchit dans ses eaux profondes les grands arbres du rivage. Deux ou trois pirogues doubles, montées par des indiens, sont là à nous attendre, nous portent heureusement sur l’autre bord, et peu après, nous entrons chez la cheffesse Roura. Au discours de réception prononcé par l’orateur du district, le Commissaire Impérial répond en ces termes : « C’est avec joie, que nous saluons en amis le district de Mahaena, bien que ce nom rappelle à chacun de sanglants souvenirs ; en effet, c’est dans une bataille acharnée, livrée sur ces hauteurs, que Tahitiens et Français purent s’apprécier à leur juste valeur, en se donnant mutuellement des preuves de leur courage et de leurs vertus guerrières. Ces sentiments d’estime réciproque cimentèrent l’union qui existe entre nos deux nations, union que rien dans l’avenir ne sera capable de rompre. »
Après avoir serré la main de la cheffesse et celle de Roura tane, le plus renommé des médecins indigènes, qui a orné pour la circonstance son respectable chef d’un gibus colossal, nous nous mettons à table, pendant que le détachement se partage les vivres qui lui sont destinés, vivres dont l’abondance semble augmenter à mesure que nous avançons dans notre tournée.
En narrateur fidèle, nous ne pouvons passer sous silence une particularité qui signala de commencement du repas, et appela le rire sur tous les visages, même sur les plus sérieux. Un potage de bonne mine et d’agréable odeur est placé sur la table, mais le vase qui le contient, pourvu d’une seule anse, présente une forme assez bizarre, et son couvercle, surmonté d’une feuille de vigne dorée que quelques-uns trouvent allégorique, ne laisse aucune ouverture pour le passage de la cuiller ; en saison des dorures, des couronnes de roses et de violettes qui embellissent les flancs de cette soupière d’un nouveau genre, nous comprenons parfaitement l’admiration dont tous les kanaques présents sur les lieux semblent saisis à son sujet, mais cependant, malgré les efforts que nous faisons pour nous rassurer les uns les autres, nous voudrions avoir pour amphitryon ce riche dont parle Juvénal, et qui mettait son orgueil à prouver à chaque repas à ses convives, que la vaisselle de sa table servait pour la première fois.
En nous promenant, après le déjeuner, nous trouvons, en deux ou trois endroits, des boulets de 30, à moitié enfoncés dans la terre ; ce sont probablement quelques-uns des projectiles que l’amiral Bruat appelait les cartes de visites du Phaéton, ce Phaéton dont les officiers et l’équipage ont joué un rôle si brillant dans cette journée de Mahaena, fatale à beaucoup d’entre eux. Les Indiens, retranchés derrière des fossés et des palissades, attendirent nos compagnies de pied ferme, et leurs premières décharges faites à bout portant, firent d’affreux ravages dans nos rangs. Le lieutenant du Phaéton tomba un des premiers, atteint en pleine poitrine par la charge d’un pierrier, et c’est sur un des flots que nous apercevons d’ici, qu’il fut inhumé le soir de la bataille ; cet îlot a gardé depuis le nom d’îlot Nansouty,
Un grain qui passe, retarde notre départ, et force tout le monde à se réfugier dans la case où le déjeuner a eu lieu ; nous profitons de l’occasion pour aller causer un moment avec notre honorable collègue Roura tane, qui nous entretient de ses opinions médicales, des dernières cures qu’il a opérées, et qui nous paraît en somme avoir des idées suffisamment justes et rationnelles sur l’art difficile de guérir.
La colonne laisse Mahaena à deux heures ; jusqu’ici, nous n’avons pas trouvé de route aussi bien entretenue que celle dans laquelle nous nous engageons ; élevée de deux ou trois pieds, elle est formée d’un sable bien tassé, retenu sur les bords par des blocs de coraux superposés ; des rivières assez larges et dépourvues de ponts se présentent souvent à nous ; quelquefois, l’eau monte jusqu’au poitrail de nos chevaux, mais nos hommes, aguerris par notre seconde journée, passent partout sans difficultés ; tous, du reste, sont enthousiasmés de ce nouveau genre de vie dont l’imprévu les séduit.
Après deux petites heures de marche, on atteint la chefferie de Hitia. Le Commissaire Impérial y est reçu comme il l’a été partout, c’est décidément une marche triomphale que nous accomplissons autour de Taïti.
De l’endroit où nous sommes, nous voyons le Latouche-Tréville mouillé dans cette baie d’Hitia où Bougainville conduisit ses vaisseaux en 1768. Le vapeur se prépare à franchir la passe, pour aller donner la remorque à l’infatigable, accalminé près des récifs sur lesquels le drossent les courants. Immédiatement après avoir été reçu par le chef, le Commandant se rend, avec un aide de camp, à bord du Latouche-Tréville.
Pendant son absence, on va se baigner ou parcourir les environs. La chefferie de Hitiaa (le chef titulaire est le prince Tuavira, un des lanciers d’escorte) est pittoresquement placée entre deux ruisseaux, au bord de la mer, à côté d’un bois de Tamanus centenaires. Le Tamanus, ainsi que le Aito et le Miro, était un arbre sacré dans les anciennes idées religieuses des Tahitiens. On le plantait autour des marai royaux, et avec son bois se faisaient les grandes statues des dieux. Eu dehors de ces idées qui se rattachent à son nom, son énorme tronc rugueux, son luisant feuillage d’un vert sombre, émaillé de grappes de fleurs blanches et parfumées, en font un arbre d’un port majestueux.
Sous le demi-jour de ce bois touffu, où, d’après les traditions, s’accomplirent souvent jadis les cérémonies sanglantes du culte d’Oro, nos hommes ont allumé les feux de leurs cuisines, et préparent leurs repas dont la prodigue générosité des Indigènes a fait tous les frais ; un peu plus loin sont établis nos chevaux, qui disparaissent à moitié derrière des monceaux de fourrage formés des feuilles nutritives du mapé et du figuier banian.
Le Commandant revient à terre aussitôt le mouillage des deux navires de la station locale ; on n’attendait que son retour pour se mettre à tables ici comme partout, l’appétit robuste que nous devons aux fatigues de notre nouveau genre de vie, nous permet de faire honneur à un festin distingué par tous les raffinements de l’art culinaire tahitien. À la fin du dîner, plusieurs des officiers des deux navires de la rade viennent passer avec nous quelques moments à terre ; la soirée s’écoule doucement au son des chants indiens, dont l’harmonie un peu monotone, mais toujours agréable, parvient encore jusqu’à nous, après que chacun a gagné la couche qui lui était destinée.
(À continuer.)