‹ Promenade militaire autour de TaïtiChapitre 5 sur 5 · 05

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(Voir le Messager des 16, 23 février, 2 et 16 mars.)

20 Juillet. L’espoir que nous avions de séjourner à Papara est déçu, et la colonne se met en route au point du jour pour se rendre à Punaauia où elle doit s’arrêter demain ; nous arrivons assez promptement à la pointe de Mara ; ici, la montagne ne laisse entre elle et la mer qu’un étroit passage ; sur sa pente presque verticale, des arbres et des fougères entrelacent de mille manières leurs tiges et leurs feuillages épais ; les énormes racines rampantes des hutu s’enfoncent comme des griffes dans toutes les anfractuosités du roc qui semble, en beaucoup d’endroits, s’être fendu sous les constants efforts de cette végétation puissante ; de gros quartiers de roche gisent çà et là sur les côtés du chemin ; la plupart, couverts de mousse, ont depuis longtemps roulé des hauteurs, mais quelques autres encore garnis de terre végétale, ont dû être entraînés depuis peu, et indiquent au voyageur qu’un long séjour dans cet endroit pourrait être dangereux ; cependant, on ne peut passer à Mara sans en visiter les cavernes si remarquables à cause du singulier phénomène d’optique qu’elles présentent : en se frayant un passage à travers un lacis de lianes et de végétaux enchevêtrés, on arrive en présence de l’ouverture des grottes ; une nappe d’une eau paisible et sombre s’étend aux pieds de l’observateur : elle baigne partout le roc qui forme les parois et la voûte d’une excavation assez large, mais dont le fond paraît éloigné de vingt-cinq ou trente mètres tout au plus ; à part de brillantes stalactites d’où perlent quelques gouttes d’eau troublant seules par leur chute intermittente le silence du lieu, il n’y a là à première vue rien de bien remarquable ; mais, si on s’efforce d’atteindre avec une pierre un point quiconque de cette paroi du fond qui paraît si rapprochée, on est littéralement stupéfait en voyant le projectile, quelle que soit du reste la vigueur du bras qui l’a lancé, faire jaillir l’eau en tombant à peine au cinquième de la distance à parcourir ; l’illusion est si complète, le but qu’on voulait atteindre paraît si proche, qu’il faut répéter plusieurs fois les mêmes essais avant d’être en convaincu de leur inutilité ; il semble que le corps pesant, fruit, pierre ou pièce de monnaie, qui a servi à l’expérience, perdant foute force de projection en avant, se soustrait même aux lois de la pesanteur, ou qu’on le plonge dans ua milieu d’une densité telle qu’il y obéit à l’attraction universelle comme le feraient à l’air libre, une plume ou tout autre objet léger ; il serait plein d’intérêt de s’aventurer sur ces eaux noires et inconnues du soleil comme celles du Cocyte, et d’aller parcourir ces souterrains naturels, dont la génération moderne ignore les profondeurs.

Nous dépassons la seconde pointe de Mara où doit bientôt se dresser la barrière qui mettra à l’abri de la vaine pâture une grande partie de l’île. Devant nous, se dégageant des brumes du matin, Moorea s’élève peu à peu sur la mer, et détache vigoureusement ses crêtes sinueuses sur le bleu pur de l’horizon. Ici, la route unie et facile passe sous des massifs de cocotiers, ou s’enfonce sous de fraîches voûtes d’orangers ; plus loin, elle se continue sablonneuse et fatigante à travers des buissons de goyaviers brûlés par le soleil ; le temps est lourd, la chaleur accablante et la marche se ralentit, car à chaque ruisseau s’arrêtent en foule des traîneurs altérés. Vers 10 heures seulement, nous atteignons le village de Paea ; nous y trouvons tous les habitants réunis près de la case du chef ; d’un côté sont les hommes, coiffés de casques aux plumes multicolores et couverts de longues tuniques rouges et jaunes ; à notre droite sont rangées les femmes ; pour coiffure elles ont de gracieuses couronnes, chefs-d’œuvre de patience et de bon goût, que rehaussent encore les touffes ondoyantes des revareva ; ces légères parures ont coûté bien des heures de travail, il a fallu bien du temps pour enlever au cocotier l’épiderme nacré de ses feuilles, et pour tresser ainsi les blanches pailles du pia, cependant, quand nous nous mettons en route après le repas, couronnes et revareva nous sont offerts en foule, et chacune se dessaisit sans regrets de l’élégant diadème qui tout à l’heure faisait son orgueil.

Nous voici de nouveau en route au milieu des arides plages de sable qui s’étendent entre Puea et Punaauia, où nous nous rendons ; mais la marche nous paraît moins pénible, car la brise du large s’est levée et tempère l’ardeur du soleil ; du reste, la distance à parcourir est courte, et à trois heures environ nous entrons à Punaauia ; la cheffesse Ai-fenua adresse elle-même au Commandant le discours de réception ; les habitants s’empressent autour de nos hommes auxquels ils offrent en abondance des cocos et des fruits rafraîchissants ; deux heures après tout le monde est à table, puis pendant la soirée, les choristes de Punaauia se font entendre et se montrent dignes de l’admiration que leur a vouée notre ami le prince Ariifaite.

22 Juillet. Le commandant de la Galathée, accompagné de quelques uns de ses officiers vient ce matin rejoindre à Punaauia le Commissaire Impérial ; dans la journée nous recevons, grâce à la proximité de Papeete, de nombreuses visites de ceux de nos amis auxquels la nature de leurs fonctions n’a pas permis d’accompagner le corps expéditionnaire ; plusieurs d’entre mous obtiennent aussi d’aller passer quelques heures dans la capitale, et ces allées et venues continuelles, donnent au camp une grande animation jusqu’à une heure avancée de la nuit, une des plus belles, des plus pures dont nous ayons été favorisés depuis notre départ.

23 Juillet. Vers 6 heures, la vallée de Punaru ferme derrière nous ses défilés ombreux, théâtres de luttes sanglantes mais déjà bien anciennes dans l’esprit des Taïtiens. Au bout d’une heure de marche, nous gravissons une colline qui limite les territoires de Punaauia et de Faaa. Cinquante hommes environ de ce dernier district, ont imaginé de former au Commissaire Impérial, une garde d’honneur ; ils ont taillé des uniformes dans des pièces d’étoffe rouge, se sont procuré des sabres, des fusils, et c’est entre deux haies formées par ces soldats improvisés, que les deux Commandants et leurs états-majors font leur entrée chez la cheffesse de Faaa. Les compagnies de débarquement de la Galathée, de l’Infatigable et du Latouche-Tréville, et enfin tous les hommes de l’artillerie et de l’infanterie qui n’ont pas fait partie de l’expédition, sont rangés en bataille devant la chefferie ; tout autour l’affluence des curieux européens et indigènes est considérable ; mais, quelque grand que puisse être le nombre des spectateurs, chacun d’eux est sûr de trouver une place à l’immense banquet offert à tous par la population de Faaa à l’occasion du retour du corps expéditionnaire. La Fare-hau, la plus vaste des cases de l’île, sert de salle à manger ; à l’une des extrémités, une longue table circulaire est destinée à la Reine, au Commissaire Impérial, aux dames, aux chefs, aux cheffesses, aux officiers, aux notables ; sur les côtés tous les soldats et matelots présents, cinq cents hommes environ, vont s’asseoir à des tables abondamment garnies ; enfin, au centre, tout ce qui peut entrer de la population indienne, prend place sur des nattes alignées en travers à un mètre de distance et séparées par des monceaux de mets de toute espèce. Dire ce qui fut consommé à ce festin, dire quelles hécatombes de bœufs, de porcs et de volailles, quels effrayants volumes de maaiore et de feï, quelles charges de vivres de toute nature il a fallu pour satisfaire tous ces estomacs, c’est une tâche devant laquelle nous reculons ; à une heure, quand le clairon sonna le départ, le repas du centre durait encore ; la même foule de convives se pressait sur les nattes autour des victuailles toujours aussi abondantes, et tout porte à croire que, à l’heure où les derniers venus se retiraient rassasiés, les premiers servis devaient depuis longtemps déjà sentir les aiguillons de leurs appétits renaissants.

À 2 heures, nous sommes de retour à Papeete ; toutes les troupes défilent dans la cour du Gouvernement, devant le Commissaire Impérial et le commandant de la Galathée. Les deux cents cinquante hommes qui ont supporté pendant dix-huit jours les fatigues du tour de l’île, passent les premiers ; pas un ne manque à l’appel ; tous sont valides et bien portants ; chacun d’eux garde un excellent souvenir de cette longue tournée pendant laquelle, constamment en contact avec la population indienne, ils m’ont eu qu’à se louer des vertus hospitalières des taïtiens, que désormais ils considèrent comme des amis.

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