‹ Promenade militaire autour de TaïtiChapitre 4 sur 5 · 04

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(Voir le Messager des 16, 23 février et 2 mars.)

18 Juillet. Au point du jour, nous disons définitivement adieu à Taravao ; l’étape est longue, c’est notre troisième jour de marche, mais il n’y a pas à se décourager car la journée de demain doit être consacrée au repos ; de plus, cette halte se fera à Papeuriri, et presque tous, nous avons été déjà à même d’apprécier la cordiale hospitalité de Ravaai, chef de ce district.

La marche devient lente au milieu des marais dans lesquels nous sommes engagés ; il y a bien eu une route autrefois, elle a même pu être belle, mais les eaux de la saison des pluies en ont laissé peu de vestiges ; il ne reste plus qu’un informe pavage de blocs biscornus, et si on veut éviter de rouler dans la vase, il est nécessaire de marcher avec une prudence d’autant plus grande, que les tiges pressées du tirita et celles d’une petite éhretiée, empêchent de bien voir les endroits où se posent les pieds ; à la fin on s’en sort tant bien que mal, pour gravir une montagne qui se présente ; c’est la seule d’ici à Papeete ; elle a peu de hauteur, et malgré sa pente rapide, nous voici au sommet. De ce point élevé, nous voyons dans tout son ensemble, Port-Phaélon qui s’étend à nos pieds ; les eaux calmes de la baie, baignent le rivage boisé, et font une anse ombreuse de chacune des échancrures de ses capricieux contours ; de chaque côté, les montagnes de Taiarapu et de Taïti, s’élevant en gradins, complètent le paysage que le soleil du matin caresse de ses rayons adoucis.

Les hauteurs sont franchies, on traverse la large rivière de Papeari, l’ordre se rétablit dans les rangs et nous arrivons chez la cheffesse Ahurei vahine. Près de la case, sont les vivres qui vont être offerts à la colonne ; plus loin, un grand nombre de gros bambous de quinze ou vingt pieds de hauteur, placés debout tout autour de l’enclos, attirent notre attention ; ce sont des réservoirs d’une eau fraiche et limpide, et grâce à ce procédé ingénieux, nos hommes ne sont pas obligés, pour se désaltérer, d’aller chercher au loin l’eau nécessaire à leur consommation.

Àson entrée dans la case de Ahurei, le Commissaire Impérial est accueilli par un chœur exécuté avec ensemble et méthode, par les petits enfants de l’école, dirigés par leur professeur indien. Les himene du district se font entendre ensuite pendant tout le repas qui est comme à l’ordinaire gai et animé ; enfin, jusqu’au départ, on va, muni d’un oreiller et d’une natte, s’étendre à l’ombre, pour causer, fumer ou dormir.

Aux limites de Papeari et de Mataeia, le Commandant est reçu par le chef de Papeuriri, Ravaaï, un des héros de Mahaena où sa belle conduite a été récompensée par la croix de chevalier de la Légion-d’Honneur.

Nous traversons la vallée de Vahiria, remarquable par ce lac peu connu, dont le mystérieux hermite nous faisait jadis transmettre par le Vea ses politiques élucubrations ; on fait une courte halte devant l’Église de Mataiea, et après un quart d’heure de marche, nous arrivons chez Ravaai. La population de Papeuriri reçoit le Commissaire Impérial et le corps expéditionnaire par des cris de joie ; les indiens se mêlent aux soldats, leur offrent des fruits, des cocos, les aident à se débarrasser de leurs sacs, à construire leurs tentes, et la plus franche intimité s’établit entre les habitants et les nouveaux-venus. Le repas vient après, suivi des chants du soir, qu’accompagne comme une basse puissante, le bruit sourd produit par les lames sur les grands récifs du large.

19 Juillet. Le 19 dans la matinée, quelques grains assez forts viennent interrompre cette série de belles journées dont nous jouissons depuis Tiarei, et mettre obstacle à une excursion au lac de Vahiria, projetée par quelques-uns de nous ; dans le haut du jour cependant, l’horizon s’éclaircit, la pluie cesse complétement, et cette circonstance permet au ministre catholique, résidant à Mataiea, de venir dîner chez Ravaai, sur l’invitation qui lui en a été faite hier par le Commandant. Le soir, le temps est tout à fait beau, le clair de lune magnifique, l’atmosphère rafraîchie, et on peut se dédommager par la promenade, des longues heures pendant lesquelles la pluie a tenu tout le monde consigné dans les cases.

20 Juillet. C’est une bien petite étape que celle d’aujourd’hui, aussi né se presse-t-on pas trop à partir, et à sept heures seulement, nous prenons congé des habitants de Papeuriri et de Ravaai vahine, dont le mari tient à accompagner le Commandant jusqu’à Papeete. Il ne nous faut que vingt minutes de marche pour atteindre la case de Teriifatau, cheffesse d’Atimaono, chez laquelle nous devons nous arrêter ; le juge du district, Areotai, un des fils de Tati, prend la parole au nom de la cheffesse, et fait au Commissaire Impérial une courte mais éloquente allocution, à la fin de laquelle nous entrons dans la case, chercher un abri contre le soleil, pendant que nos hommes se mettent gaiement à déjeuner à l’ombre d’une longue et légère charpente couverte de feuilles, dressée pour cet usage sur un des côtés de l’enclos.

Nous n’avons pas encore entendu ces chœurs de Punaauia que Ariifaite nous a cités comme le nec plus ultra du genre ; mais nous regrettons que le royal dilettante ne soit pas avec nous, et qu’il ne puisse pas comparer les himene dont il est si grand admirateur, à ceux que nous entendons pendant le repas. Ces derniers cependant, réellement remarquables par la hardiesse et l’ensemble de l’exécution, s’écartent en plusieurs points du caractère qui est ordinaire aux chants indiens ; l’accompagnement parcourt une série d’accords inusités dans ceux-ci ; le rythme est moins traînant ; les phrases de la mélodie, moins simples, se terminent non par une courte note donnée à l’unisson, mais par un point d’orgue soutenu en accord ; pour la première fois enfin, nous remarquons un changement dans le mode, qui du mineur passe au majeur ; ces particularités cessent de nous étonner quand nous apprenons que deux jolies mains blanches ont noté sur le piano, chant et accompagnement, et que la mémoire des taïtiens, aidée de leur instinct musical, a suffi à faire le reste, Mais, malgré tout ce que ces premiers résultats obtenus peuvent faire espérer pour l’avenir, il est à désirer que la mélopée taïtienne reste stationnaire, où qu’elle conserve au moins dans ses compositions la forme naïve de sa primitive simplicité, plutôt que de la voir se jeter dans le dédale difficile des règles de notre harmonie, au milieu desquelles elle se perdrait sans doute à tout jamais.

Il y a peu de distance d’Atimaono à Papara, et à l’exception d’une plage de sables assez fatigante, la route est pittoresque et surtout bien ombragée. Nous rencontrons à mi-chemin le jeune Tati, fils de la cheffesse de Papara, venu avec les drapeaux du district au-devant de la colonne ; où apprend par lui que la Reine, que nous pensions trouver à Punaauia seulement, est arrivée ce matin même à Papara, avec toute sa suite ; cette nouvelle est reçue avec plaisir par la plupart d’entre nous, car nous y voyons pour demain le motif d’un séjour dans le beau district où nous venons d’entrer.

Nous arrivons ; l’enclos pourtant si vaste de la chefferie peut à peine contenir la multitude des assistants, refoulés sur les côtés pour faire place au détachement qui se range en bataille, pendant que la muraille humaine qui l’entoure pousse de joyeuses acclamations ; enfin le silence se fait, les speechs sont prononcés et traduits, et on entre à la suite du Commissaire Impérial, dans le salon où se tient la Reine ; Pomare fait à chacun un aimable accueil, et Ariifaite nous exprime le plaisir qu’il éprouve en retrouvant ses anciens compagnons de route.

Vers cinq heures, nos hommes se placent aux tables dressées en fer-à-cheval autour de l’enclos ; ici, l’abondance des viandes et des mets de toute sorte, surpasse tout ce que nous avons vu jusqu’à ce jour ; pour en donner une idée, disons que chaque table de douze couverts supporte, alignés sur deux rangs, douze pores de taille très respectable, et qu’il ne faut pas songer à compter les poulets et canards rôtis, poissons de toute espèce, vivres de toute nature, qui s’élèvent en pyramides par dessus ces pièces de résistance. Il y aurait certainement de quoi à rassasier deux mille hommes pendant une journée entière ; c’est un festin homérique, un repas qui fait penser aux noces de Gamache. Prêts à satisfaire les moindres désirs de nos hommes, les indiens s’occupent autour d’eux à renouveler les provisions de cocos, de taro, etc. et répètent sur tous les tons : mangez, amis, mangez ; ces braves gens croient nos estomacs européens doués de cette élasticité complaisante qui, les jours de grande amuu-raa-maa, permet aux leurs d’engloutir des quantités d’aliments vraiment effrayantes ; un tel festin suffit à leur nutrition pendant les deux ou trois journées suivantes, qu’ils passent plongés dans une espèce d’engourdissement, à leur dire plein de charme.

Quant au repas offert à la Reine et au Commissaire Impérial, le luxe des cristaux, de la vaisselle plate, l’ordonnance des services, la délicatesse toute européenne des mets, la qualité des vins, en font un banquet magnifique, dont la cheffesse Aritaimai fait les honneurs avec une grâce parfaite. Les himene de Papara commencent à se faire entendre au dessert, pendant que nous savourons d’excellent café de Taïti, versé dans des tasses de vieux-Sèvres ; à propos d’himene, on parle de ceux que nous avons entendus ce matin, et ce qu’on en dit piquant la curiosité de la Reine, un mutoi court à cheval prévenir les choristes d’Atimaono, dont toute la troupe arrive au bout d’une heure. Pendant la soirée, les chœurs des deux districts se font entendre alternativement ; les exécutants pleins d’émulation, font de louables efforts pour surpasser leurs rivaux, et les juges de la lutte, sont forcés d’avouer que la victoire est restée indécise.

(À continuer.)

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