Chapitre 12
J’étais en service là-haut, envoyé par le commandant pour faire un travail de triangulation, vérifier l’orientement d’un golfe.
Le timonier des montres m’assistait dans cette entreprise, et nous avions installé avec soin nos instruments de cuivre sur un rocher tapissé de fines fougères.
D’autres montagnes, encore plus élevées, nous surplombaient de leurs masses sombres, de leurs verdures suspendues ; il en descendait de temps en temps des nuées grises qui, en passant, nous inondaient. Très silencieux et immobiles, nous baissions la tête sous les averses, attendant les éclaircies de l’horizon pour relever ces caps lointains qui se voilaient toujours sous des brumes nouvelles.
Dans cette attente, nos esprits s’en étaient allés fort loin. Le matelot — un Landais — rêvait à ses bois de pins sans doute. Quant à moi, je cherchais à me figurer que j’étais en Dalmatie ; l’illusion avait commencé d’elle-même, amenée par cet air vif des hauteurs, par ces immenses pentes boisées et cette mer au loin…
Le pays de Cattaro, les campagnes pastorales sur le versant de l’Adriatique, — vraiment ce coin de l’Asie y ressemblait. Des amaryllis rouges, fleurs chinoises, imitaient ces teintes éclatantes que les grenadiers de là-bas jettent sur les montagnes, et des arbustes à fleurettes blanches jouaient les buissons de myrtes.
En fermant à demi les yeux, pour regarder comme à travers un voile, je m’enfonçais peu à peu dans mon rêve, profondément… Elles se représentaient très nettes, très compliquées, très vivantes, mes impressions de ce pays-là ; elles se représentaient presque cruelles, avec la tristesse poignante des choses passées qui ne doivent jamais, jamais revenir… Le golfe de Cattaro, — un tiède automne un peu mélancolique, — des contemplations à la lisière des bois, — des sommeils sous les myrtes, — et certaine petite fille d’Herzégovine promenant chaque jour ses moutons dans des solitudes tranquilles…
… Au milieu de ce silence de la montagne et de l’espace, un léger bruissement tout à coup ! — Des mains assez fines, qui semblaient gantées de gris, écartaient des branches, et on nous regardait : deux grands singes !… Espèce d’orangs, à visage d’homme tout rose et à barbe blanche. Ils devaient être depuis longtemps derrière nous ; ayant deviné que nous ne travaillions à rien de méchant, ils nous examinaient avec une intense curiosité humaine, en clignant très vite de leurs yeux clairs.
Le matelot, sans même sourire, leur esquissa une révérence, puis, de la main, leur fit un de ces gestes aimables qui signifient dans toutes les langues : « Mais, messieurs, veuillez donc prendre la peine, etc… Nous serons trop heureux… »
Cela les effraya, et, retombant à quatre pattes comme de simples bêtes, ils partirent au galop.
Nous les suivîmes des yeux, dans leur fuite parmi les jasmins et les buissons verts.
En courant, ils ne ressemblaient plus qu’à de grands lévriers, n’ayant gardé d’humain que leur tête inquiétante et leur barbe de vieillard.
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