‹ Propos d’exilChapitre 17 sur 38 · Chapitre 1

Chapitre 1

Un petit pays tranquille, sous une voûte de palmes.
La voûte est ininterrompue, jetée en vélum sans fin au-dessus des gens et des choses. Les palmes géantes laissent à peine des trouées sur le ciel, par où des rayons descendent ; elles s’enchevêtrent et se froissent, les unes déployées comme d’admirables plûmes d’amazone, les autres arrangées en bouquets frisés comme des panaches, — ou bien penchées, retombantes. Et cette voûte se tient très haut en l’air, supportée légèrement par de longues tiges frêles qui ont des flexibilités de roseau ; on circule dessous, dans une ombre qui est éternelle, dans une transparente nuit verte.

… Le soir, vers cinq heures, je débarque là sur du sable, à l’embouchure d’une mince rivière qui fait comme une coupée, comme une baie sinueuse dans l’épaisseur de ces arbres. Je reviens de loin — de l’extrême Asie — ayant presque oublié ce charme, cette splendeur de l’Inde ; alors c’est un enchantement de retrouver tout cela, qui est unique et incomparable. Le soleil, déjà bas, illumine en couleur toute cette rivière par laquelle j’arrive ; les palmes qu’il touche sont dorées, dorées étonnamment, et l’air est comme rempli d’or en poussière. Sur les berges des deux rives, aux pieds de ces palmiers qui font d’immenses rideaux verts, des groupes d’indiens regardent mon canot accoster ; ils sont posés superbement comme des dieux, drapés dans des voiles blancs, rouges ou orangés ; eux, et leurs arbres, et leur pays, et leur ciel, tout semble baigné dans une lumière d’apothéose.

Une maison à véranda, bien blanche avec des contrevents verts, est là, campée au bord de l’eau sur un rocher qui fait promontoire, — maison assez belle, très ancienne, datant de la Compagnie des Indes : c’est le Gouvernement de cette colonie ombreuse.

Quelques pas sur le sable, et j’entre dans un jardin bas dépendant de cette résidence, au-dessus duquel, comme partout, la voûte de verdure est tendue. Sous cette ombre délicieuse, on dirait le jardinet d’une fée : fleurs inconnues, feuillages aussi éclatants que des fleurs, violets, rouges, mouchetés de blanc et de jaune, comme peints à plaisir. Les petites allées droites à la mode d’autrefois, les banquettes de pierres verdies par la mousse, ont un air vieillot, abandonné, — comme dans ces domaines de campagne dont les maîtres sont morts et où l’on ne va plus.

Le jardin franchi, le portail refermé, voici devant moi quelque chose comme une rue, qui fait péniblement sa percée dans les palmes ; on croirait voir un de nos villages du midi de la France, très vieux et un peu désert, qu’on aurait transplanté là et qui y serait écrasé par la puissante sève tropicale. Les palmiers superbes mettent tout dans l’ombre ; mais ils sont encore invraisemblablement dorés à leur cime par le soleil couchant ; — et comme elles sont basses, les maisonnettes, auprès de leurs longues tiges élancées !… Il y a une petite mairie avec le drapeau tricolore, des cipayes bronzés, en veste rouge, montant la garde à la porte ; il y a un petit hôtel drôle, pour je ne sais quels voyageurs ; une petite maison d’école, de petites boutiques où des Indiens vendent des bananes et des épices. Après, il n’y a plus rien ; cela est prolongé par des avenues d’arbres, cela se perd dans des profondeurs vertes. La terre est rouge comme de la sanguine, faisant paraître plus éclatante et surnaturelle la couleur des feuillages. En haut, les échappées de ciel, aperçues çà et là dans les intervalles des palmes, sont étincelantes de lumière, paraissent d’une extrême profondeur. Et entre ces arbres flexibles, qui balancent au-dessus des chemins leurs grands bouquets de plumes, des nuées de gerfauts passent et repassent en jetant des cris rauques. Une vie exubérante et magnifique est dans la nature, dans les bêtes et les plantes ; mais la petite ville enfouie là-dessous semble morte.

Les gens qu’on rencontre dans ces chemins d’ombre sont tous beaux, calmes, nobles, avec de grands yeux de velours, — de ces yeux de l’Inde au mystérieux charme noir. Le torse à demi nu, ils sont drapés à l’antique dans leurs mousselines blanches ou rouges. Les femmes, aux allures de déesse, montrant d’admirables gorges fauves qui semblent des copies en bronze, presque exagérées, des marbres grecs. Les hommes, la poitrine bombée et la taille mince comme elles ; seulement les épaules plus larges ; la barbe d’un noir bleu, frisée à l’antique. Ils disent bonjour en français, comme les paysans de chez nous, ayant l’air fiers d’être restés des nôtres ; on voit qu’ils ont envie de s’arrêter et de causer ; ceux qui savent un peu notre langue sourient et engagent la conversation — sur la guerre, sur les affaires de Chine, disant : nos matelots, nos soldats...C’est inattendu et. étrange. Oui, on est bien en France ici. — Alors je me rappelle, une fois, au tribunal de Saïgon, un de ces Indiens accusé de je ne sais quel méfait, répondant à un magistrat corse qui le traitait de sauvage : « Nous étions Français deux cents ans avant vous… »

On rencontre aussi des espèces de chars couverts, chacun traîné par deux bœufs blancs à bosse de chameau, à longue figure atone et bizarre. Ce sont les seuls attelages de cette région ; ils mènent à Tellichery ou à Cannanore, les villes de l’Inde anglaise les plus voisines.

Il y a une quantité de larges routes qui se croisent, sous le couvert des palmes, comme feraient les rues d’une ville. Presque toutes sont encaissées dans la terre, — d’autant plus humides et ombreuses ; les deux talus qui les.bordent, tapissés d’exquises fougères, d’exquises mousses. Dans la futaie touffue, on retrouve les vestiges des murailles qui entouraient la ville de Mahé, du temps ou elle était grande ; les ruines de ses portes dans le style Louis XIV, les ruines de ses ponts-levis. En effet tout est vieux dans cette colonie aujourd’hui presque déserte ; elle a un passé, comme nos villes d’Occident, et ces souvenirs du grand siècle, qui dorment sous de magnifiques suaires de verdure, lui donnent une mélancolie à part.

Les passants sont de différentes castes et de différentes couleurs ; les uns bistrés seulement, le blanc de leurs grands yeux teinté de bleuâtre ; d’autres presque noirs, l’air sauvage, mais beaux, eux aussi, de l’incomparable beauté indienne. En voici même quelques-uns (des notables du pays sans doute) qui portent le costume européen et qui ralentissent leur marche quand nous nous croisons, comme des enfants pour se faire regarder. Cela leur va bien mal et c’est dommage ; les femmes surtout, avec leurs toilettes, seraient très ridicules, sans ces regards qu’elles ont, qui arrêtent toute envie de sourire et que l’on cueille au passage comme de mystérieuses fleurs de ténèbres.

Sous bois, éparses au hasard, sont les cases indigènes, entourées de bananiers, de lantanas fleuris, d’hibiscus rouges, de toute une végétation qui fait jardin enchanté, à l’ombre, au-dessous de l’éternelle voûte des palmes vertes. Maisonnettes dont les murs sont blancs, les fenêtres sans vitres, grillées de larges barreaux ; au dedans, on y voit à peine, à cause de l’épaisseur des feuillages ; c’est nu et presque vide. Mais il y a toujours, sur une table, un encrier de nacre et des papiers ; — là s’écrivent, comme choses banales et courantes, ces vieux mots de l’Inde qui remontent aux commencements du monde et que nos savants étudient pour y chercher les origines de nos langues d’Occident.

… Le jour s’en va, la lumière baisse à vue d’œil. Encore un peu d’or, qui traîne çà et là sur les cimes des palmiers, et puis ces derniers reflets s’éteignent ; la « nuit verte » s’assombrit partout et une sorte de tristesse arrive dans ces avenues d’arbres qui se font plus solitaires. Près de moi passe une fille aux joues légèrement bronzées, vêtue d’une robe bleue européenne. Avec sa toilette démodée, sa taille svelte et ses cheveux en boucles noires, elle me donne l’impression d’une de ces jeunes créoles des romans d’autrefois — quelque « Virginie » ou quelque « Cora », — et je la suis des yeux avec un intérêt mélancolique. Ce n’était sans doute qu’une très pauvre fille indienne, car elle entre sous bois, se glisse comme chez elle dans une cabane enfouie parmi les branches, et disparaît là, dans le silence et l’obscurité de ce gîte isolé…

Ensuite c’est un homme qui me croise, en me frôlant presque, avec la légèreté silencieuse d’un fauve, dans le chemin de moins en moins éclairé. Il est d’une autre caste, celui-ci, d’une autre race plus primitive : presque nu, avec des couteaux dans sa ceinture, la peau très foncée, la poitrine couverte d’une fourrure aussi drue que le poil d’un ours. Il s’arrête à un palmier immense, plus long et plus droit qu’un mât de navire, et se met à y monter des pieds et des mains, très vite, comme ayant quelque affaire pressée à terminer là-haut avant la nuit. — Bien étrangement près du singe, celui-ci !… Je le perds de vue dans la voûte des palmes, qui est déjà toute noire…

Au dernier crépuscule, quand je reviens à la rivière pour me rembarquer dans mon canot, des enfants à longs cheveux, la taille prise dans des pagnes très serrés, m’entourent pour me vendre des éventails de vétiver, des oranges, des bouquets que je ne vois plus très bien — mais qui sentent la tubéreuse et autre chose de capiteux et d’exquis.

En quelques coups d’aviron, nous avons franchi la barre de ce fleuve en miniature. Alors la mer s’étend devant nous comme une solitude de nacre verte — d’une nacre à reflets très changeants et qui serait lumineuse par elle-même.

Les bouquets que ces petits m’ont vendus sentent plus fort dans l’obscurité, à mesure que la terre s’éloigne avec ses autres exhalaisons troublantes ; nous devons laisser derrière nous sur l’eau, en traînée suave, cette odeur de tubéreuse.

L’horizon, rouge à la base, puis violet, puis vert, puis couleur d’acier, couleur de paon, est nuancé par bandes comme un arc-en-ciel. Les étoiles brillent tellement qu’un les dirait ce soir rapprochées de la terre et, du point où s’est couché le soleil, partent encore de grandes gerbes de rayons, très nets, très accusés, qui traversent toute la voûte immense, comme des zodiaques roses tracés dans une sphère bleu sombre. Voici qu’il fait nuit, et cependant c’est partout comme une illumination magique, comme une fête de lumière.

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