Chapitre 2
Mahé n’a pas de rade et, à cause des bas-fonds, nous avons dû hier, en arrivant, nous arrêter et mouiller à trois milles au large ; nous sommes là en pleine mer, en pleine eau bleue, non point dans l’Inde, mais seulement dans le voisinage de l’Inde ; nous apercevons, comme choses presque lointaines, la ligne de ses forêts et les découpures irisées de ses grandes montagnes.
Temps calme aujourd’hui, très faible brise qui gonfle à peine les voiles des canots. Ayant quitté le bord à midi, à la rage du soleil, je ne mets pied à terre qu’à deux heures.
Deux heures, c’est encore l’accablement du milieu du jour et la petite ville dort sous son écrasante verdure : mais l’ombre est si épaisse qu’on a presque une impression de fraîcheur à l’abri de ces palmiers.
Sur la route de Cannanore, que j’ai prise au hasard, suivi de deux Indiens causeurs, j’entends tout à coup partir d’un jardin une étonnante musique. — Ce sont des noces, parait-il, qui se célèbrent là avec beaucoup de cérémonial ; il y a une troupe de danseurs gagés, venus de Cannanore, qui vont exécuter des danses d’ensemble ; et je puis entrer, m’assure-t-on, je serai le bien venu, car les mariés sont des Français comme moi ainsi que toute leur famille, bien que leur maison se trouve située en dehors de notre colonie, sur la terre anglaise.
Ce jardin est recouvert de voiles blancs, attachés aux tiges des grands palmiers par des guirlandes de feuillage. La maison paraît au fond et, en côté, sur une estrade, sont assis des hommes qui ont des colliers d’or et des vêtements de mousseline. Ce sont les invités de la fête, des gens quelconques, habitant les cases d’alentour ; cependant on dirait une assemblée de dieux, tant leurs figures sont belles et reposées, leurs attitudes nobles, leurs yeux grands et profonds. Ils portent une draperie légère, nouée sur une de leurs épaules et laissant nus leurs bras, avec une moitié de leur torse admirable. Sur eux tombe, à travers la tente, à travers, la voûte plus haute des palmes, ce reflet d’or, cette éternelle clarté d’apothéose qui est la lumière de tous les jours dans l’Inde. Ils me font asseoir à une place d’honneur — et j’ai honte, moi, auprès de ces gens-là, de ma veste étriquée à un rang de boutons, de mon chapeau large, de l’aspect que j’ai conscience d’avoir… Dans la maison se tiennent les femmes, à demi voilées, à demi cachées, nous regardant par les fenêtres. Il fait une chaleur irrespirable au milieu de cette foule ; il semble que cette lumière d’or, qui est répandue partout et qui est si belle, soit une incandescence de l’air. Des parfums musqués sortent du sol, des plantes, des arbres, des Indiens qui m’entourent.
Cela commence par une danse d’enfants, très lente, sur un rythme triste marqué par des cymbales. Une trentaine de petits danseurs, qui s’étaient rangés en cercle, s’ébranlent doucement — et tournent — le regard éteint, comme en sommeil. Ils portent à la main gauche un bouclier, à la main droite un glaive large et court. Garçons ou filles ?… Au premier abord, on ne sait pas. Mais ils sont jolis tous, avec leurs grands yeux frangés de cils noirs. Les cheveux bouclés, attachés aux tempes par une bandelette à l’antique, puis retombant épars sur les épaules, jusqu’à la ceinture. La poitrine grasse et bombée, la taille étonnamment fine, prise d’ailleurs dans des pagnes très longs serrés en gaine. — Silhouettes trop sveltes, ayant quelque chose de pas naturel, ressemblant aux personnages hiératiques des bas-reliefs égyptiens ; ils sont l’explication de ces vieilles peintures de l’Inde où l’on voit des êtres très beaux, d’un sexe ambigu, ayant la poitrine ronde, pas de reins, la taille mince à se briser, une grâce moitié mystique et moitié sensuelle.
… Au début, ce n’était qu’une sorte de marche cadencée, avec un chant grave ; peu à peu, cela s’accélère, cela s’accélère beaucoup. Tous les boucliers se heurtent en mesure avec un bruit sec ; les glaives, avec un son clair de métal. A tout instant, il y a des changements brusques de rythme et de mélodie. Plus vite, toujours plus vite ; ces voix d’enfants, qui d’abord chantaient avec douceur, commencent à hurler d’une manière sinistre, comme des voix de démons. — Toujours plus vite, et les boucliers se heurtent plus fort. A l’orchestre aussi, c’est maintenant une fièvre ; les joueurs de tambours s’agitent avec frénésie ; ceux qui soufflent dans des flûtes de bois ont les joues tendues, les veines gonflées, les yeux injectés de sang. On dirait un crescendo de cornemuses enragées courant après des cymbales. Un vieil homme à figure de sorcier, qui menait la danse rien qu’avec des signes, vient de prendre une patte de bête emmanchée d’un bâton et, rendu comme furieux lui-même, les yeux hors des orbites, frappe de droite et de gauche, à tour de bras, sur les fesses des petits retardataires, qui bondissent plus haut, qui hurlent plus fort. On ne distingue plus rien, qu’un pêle-mêle de petits bras, de petites jambes, de petits corps qui se tordent, de chevelures affolées qui s’allongent comme des serpents noirs. On suit, en haletant soi-même, avec une sorte d’angoisse, cette exaspération croissante de mouvement et de bruit. Cela est devenu une clameur stridente qui déchire, un tourbillon, un vertige, une chose de l’enfer…
Et puis brusquement cela s’arrête, — tout court — danses, musique — subitement apaisé, figé, silencieux. La figure est finie ; le plus tranquillement du monde, les petits exécutants s’essuient le front et le vieux meneur, redevenu très paternel, les fait boire.
Ensuite paraissent des éphèbes, presque des hommes faits, qui se groupent en rond comme les enfants de tout à l’heure. Comme eux aussi, ils ont la taille mince, les seins saillants, de longs cheveux d’un noir lustré et, dans les moindres gestes, une grâce féminine exquise ; ils sont tous d’une extrême beauté, musclés mieux que des antiques, avec des attaches plus délicates.
Dans la première partie nonchalante de leur danse, il y a des arrêts pleins de langueur, des attitudes pâmées, mourantes. — Leur crescendo est terrible, — et, vers la fin, à leur paroxysme de frénésie, quelque chose d’érotique se mêle. — Puis tout à coup, les voici qui se révèlent de surprenants clowns : lancés tous à la fois, comme par un immense tremplin, ils pivotent sur eux-mêmes, tête en bas, dans le vide, retombent debout, et recommencent indéfiniment leurs sauts au bruit d’une musique sans nom, qui fait peur. On en voit qui semblent couchés dans l’air et tournent sur eux-mêmes, le corps horizontal, comme dans une espèce de chute perpétuelle, se soutenant à force de vitesse, en repoussant de temps à autre la terre d’un coup de jambe nerveuse ; se soutenant contre toutes les notions que l’on avait sur l’équilibre des êtres. Leurs grands cheveux déroulent leurs anneaux noirs comme sur des têtes de furie. Le choc précipité de leurs pieds nus fait trembler le sol, qui résonne sourdement en cadence. A les regarder, la tête se perd ; toutes ces exhalaisons chaudes, cet air lourd saturé de parfums, cette lumière d’or dans laquelle les choses sont baignées, cette voûte de palmes qui vous écrase, ces sons déchirants de cornemuses, les contorsions de ces chairs, le vertige de ce mouvement, — tout cela vous a pris peu à peu comme une ivresse ; — la tête se perd et on s’alanguit, dans l’excès de ce bruit, sans plus rien voir…
C’est plus grand qu’on ne pense, ce Mahé. En se promenant dans les avenues vertes, on découvre peu à peu des quartiers qu’on ne soupçonnait pas d’abord, tant ils étaient bien cachés sous les palmiers : une église, bâtie sur une place — ou plutôt dans une clairière du bois ; un presbytère, paisible et campagnard ; un petit couvent avec des bonnes sœurs ; puis quelques hautes maisons, habitées à présent par des Indiens pauvres, mais ayant gardé du vieux temps un certain grand air.
L’église est d’un aspect un peu simple, un peu colonialsous sa couche de chaux blanche ; mais elle est assez vieille pour avoir déjà un charme de passé et porter au recueillement comme celles de nos villages de France.
Ensuite, un quartier tout indien, animé, presque bruyant, des groupes où l’on chante, un grand éclat de draperies blanches ou rouges jetées sur des torses fauves ; — des boutiques de fruits, de courges, de pagnes et d’éventails ; un marché aux poissons, étalé par terre, — toujours sur cette terre couleur de sanguine — et là, des disputes, de poissardes indiennes, ridées, ratatinées, affreuses, ayant des gorges qui pendent comme des mamelles de chèvres noires, comme des sacs vides, ayant des anneaux passés dans le nez, qui leur déchirent les narines.
La nuit tombante me prend plus loin, au quartier plus sauvage des pêcheurs. C’est à la grande plage, devant les brisants, — en face de l’océan Indien qui déroule son étendue infinie, sans une île au large, sans un récif, sans une voile ; il est remué ce soir par un vent tiède soufflant de l’ouest, et mon navire apparaît au fond, très loin, à peine visible, seul, perdu tout au bout de cette agitation bleue. — Voici des pêcheurs nus, aux bras de bronze, qui traînent une longue pirogue vers la mer, l’apprêtent pour quelque expédition nocturne, — et la lancent dans les lames mugissantes — où elle est bientôt hors de vue. Autour de moi, il y a des huttes de roseau qui me rappellent je ne sais quoi de déjà connu ailleurs ; il y a de grands cocotiers frêles qui se balancent au vent marin, avec un bruit déjà entendu autrefois, déjà familier. Et je marche sur un sol semé de palmes desséchées, de galets noirs, de rameaux de corail… Comme tout cela ressemble à la Polynésie !… Alors, un frisson me passe et je m’arrête, sentant quelque chose d’invisible m’étreindre… Ressouvenir très poignant, très rapide, très vite effacé : encore ce charme et cette tristesse des plages d’Océanie — que je n’ai jamais su rendre par des mots, que j’ai fini par oublier avec les années, — mais qui revient de loin en loin, me troubler mystérieusement…
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