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Chapitre 3

A quatre heures, quand j’ai fini mon quart, tous les canots du bord sont partis. Pour aller à terre aujourd’hui, je vais donc fréter une des pirogues indiennes qui sont venues jusqu’à nous pour apporter des cocos à l’équipage.

Pirogue longue, mince, taillée en flèche, « volage » (comme on dit en marine des bateaux instables qu’un souffle emporte ou chavire) et déjà pleine d’eau. Il y aura trois milles à faire là dedans, avec des pagayes, contre de petites lames frisées qui sautillent ; cela va durer plus d’une heure. — Tant pis ! Je m’embarque et je m’installe. — On a juste sa largeur pour s’asseoir dans cette coque effilée.

Nous partons avec de grands cris et les embruns nous arrosent. — Mais, au bout de cent mètres, les pagayeurs semblent réfléchir et s’arrêtent : voilà, on m’a accepté bien volontiers comme passager voyageur, cependant, avant d’aller plus loin, on aimerait savoir combien j’ai l’intention de payer…

Quand j’ai promis de donner une roupie — ou peut-être plus si les pagayes vont vite, cela devient de l’enthousiasme : on m’abrite sous un grand parasol, on m’évente, — on va même s’efforcer de me distraire par des chansons.

L’Indien qui est chargé de me les chanter s’accroupit en face de moi, bien près, bien près, à gêner mes mouvements. Nous sommes tous deux assis dans l’eau, sur le fond même de l’étroite pirogue, nous touchant des genoux. Nos yeux sont plus bas que les petites lames bleues qui dansent alentour ; nous circulons au milieu d’elles, — dans leur intimité, si l’on peut dire, — les voyant le plus souvent par en dessous, comme des gens couchés sur l’eau, comme des nageurs. On dirait qu’on y a délayé de l’indigo, tant elles sont d’une couleur vive. Quelquefois il en passe aussi de très grosses, qui arrivent à notre rencontre comme des montagnes de lapis, nous cachant pour un temps cette belle ligne verte là-bas — qui est l’Inde.

Les chansons de l’Indien sont longues, toujours recommencées ; les pagayes, fendant l’eau, les accompagnent. Il me les chante en s’approchant tant qu’il peut, il me les crie dans la figure, ouvrant bien grande sa bouche, montrant jusqu’au fond sa denture blanche ; je sens sur mes joues son souffle, qui a quelque chose de l’odeur musquée des serpents. A certains passages, ce n’est plus un chant, c’est une sorte de hurlement, par saccades rapides, pendant lequel ses dents se choquent très vite comme s’il tremblait. Alors il a un air très sauvage et, malgré sa beauté, semble un grand singe.

Au lieu d’entrer dans la petite rivière, comme c’était l’habitude, nous accosterons, paraît-il, devant le village des pêcheurs, dans les brisants, à la grande plage. — Je laisse faire, la manœuvre ne me regardant pas aujourd’hui. — Nous allons assez vite, secoués, par les grands coups de pagaye, balancés, par les lames bleues, sentant le brûlant soleil sur nos têtes.

… Les brisants, la plage ! — Ils descendent tous dans l’eau, mes Indiens, avec de grands cris ; lancent leur pirogue sur le corail, m’étendent leurs bras comme une rampe, et je saute à terre, dans un éclaboussement d’écume.

Cinq heures et demie du soir. — Le soleil, déjà bas sur la mer, éclaire par en dessous les palmiers ; sur toutes leurs longues tiges grises, il y a comme un reflet d’incendie. La lumière est toujours d’or, mais à cette heure elle est d’un or rouge, plus surprenant que l’or du matin et que l’or de la journée. Trois personnages, qui sortent de dessous bois, s’avancent à ma rencontre pour me voir : deux vieux à barbe blanche, à figure noble, drapés comme les saints de nos églises, — et une jeune fille, la gorge nue, étrangement belle, portant une corbeille de fruits sur la tête.

En les regardant venir du fond de ce décor merveilleux, dans ce rayonnement doré, je songe à quelque scène du passé préhistorique le plus lointain : c’est ainsi qu’en imagination je me représentais autrefois les premiers âges du monde où tout était beau et tranquille, où les êtres et les choses avaient un resplendissement que nous ne connaissons plus.

Sans but, erré au crépuscule dans les avenues ombreuses qui mènent au Gouvernement. C’est dimanche soir, et, dans ce quartier presque européen, des gens se promènent, endimanchés, des Indiens, des Indiennes, vêtus de costumes français ; des messieurs en paletot noir, des dames en chapeau à plumes et à fleurs. Et cela rappelle bien la promenade d’après vêpres dans nos toutes petites villes de France. C’est curieux comme, à certains moments, tous les pays arrivent à se ressembler, comme partout les choses sont pareilles, comme l’espèce humaine est une, et la terre petite…

Parmi tous ces enfants, qui sortent des cases et s’attachent à mes pas comme des mouches, il y en a deux que je consens à garder près de moi pour guides, touché par leurs instances. Ce sont deux frères, de dix à douze ans ; ils disent en français : « Vois-tu, monsieur, nous sommes des orphelins, nous sommes très pauvres ; tu nous donneras ce que tu voudras, nous serons contents. » Ils parlent à peu près bien, prononçant lentement, avec un accent bizarre. Ils sont très gentils et semblent en effet très pauvres, n’ayant pour s’habiller que des petits pagnes tout en lambeaux. — C’est convenu, ils me suivront dans mes promenades, l’un à ma droite, l’autre à ma gauche, jusqu’à l’heure de mon départ.

La nuit vient toujours vite sous toutes ces grandes palmes. Dans la rue unique et dans les chemins qui avoisinent le Gouvernement, on allume des lanternes à pétrole au bout de perches en bois ; cela complète ce faux air, qu’a Mahé, d’être une petite ville française envahie par la verdure exotique.

Il y a une sorte d’immense avenue, qu’on n’éclaire pas, celle-ci, mais où il fait encore un peu jour parce qu’elle est large d’au moins cent mètres ; c’est comme une clairière taillée droit dans la forêt de palmiers, et qui mène à la terre anglaise. Juste au milieu de cette route gigantesque, court un petit sentier en bosse, bien étroit, pour les passants. (Le reste, des deux côtés, est en rizières inondées, pleines d’eau). Et ce soir, c’est là, sur cette levée, que les gens de Mahé se promènent, au grand air libre ; sans doute cela les repose de ce sous-bois perpétuel où ils vivent. A cette heure crépusculaire, les champs de riz ressemblent à nos champs de France avant la moisson et, comme beaucoup de ces promeneurs sont en costume européen, cet ensemble de choses continue de donner une impression de dimanche campagnard, de rappeler la flânerie des soirs de juin, dans nos villages français au milieu des blés. Voici les bonnes sœurs de l’école qui passent aussi, suivies d’une rangée de petites Indiennes marchant deux par deux bien correctement : — des amours de diablotins fauves, très amusants à regarder. Je les croise de près, ces écolières, dans le sentier en relief qui ne permet pas d’écart ; elles ont des petites poitrines déjà formées, des petites tournures parfaites. Toutes, l’une après l’autre, lèvent vers moi leurs beaux yeux, qui sont profonds comme des abîmes noirs et qui m’en disent très long : « C’est pour rire que nous sommes bien sages, bien coiffées dans des bonnets de linge ; c’est pour rire, ça ne durera pas ; nous sommes du sang des bayadères et des apsâras, et nous comptons prendre la volée dans quelque temps, dès que nous serons assez grandes. » — Elles sont passées, sans désordre, sans bruit, ayant repris, de loin, leur air de nonnains. Drôle de petit cortège qu’elles ont là, ces pauvres bonnes sœurs, et qui leur donnera du mal plus tard…

De chaque côté de cet espace vide au milieu duquel nous nous promenons, s’étend, comme un magnifique rideau sombre, la lisière des bois de palmiers où il doit faire déjà nuit close. Les cigales chantent ; le ciel est d’une nuance pourprée tout à fait extraordinaire, comme si on y brûlait des feux de Bengale, et les étoiles qui commencent à briller ressemblent à de petits feux verts semés sur un fond rouge.

Je m’étais fait des amis hier, dans ces parages, et je reviens les voir : deux vieux Indiens qui tiennent au bord du bois une toute petite boutique de bananes et d’épices. A qui peuvent-ils bien les vendre ? Personne ne passe devant leur maisonnette isolée ; il y a la rizière entre eux et la levée où sont les quelques promeneurs. J’arrive, avec mes deux guides inséparables ; on me reconnaît, et vite on choisit les plus belles bananes pour me les faire manger. Ensuite on m’installe sur une natte devant la porte et on allume la lampe suspendue — qui est en cuivre et d’une forme antique, à plusieurs branches formant une étoile.

Cette case, si petite, si infime au pied des grand arbres, est posée sur cinq ou six assises de pierres en gradins, comme un temple. Mes deux guides s’asseyent au-dessous de moi sur ces marches. On commence à ne plus y voir. Les passants, plus rares là-bas sur la levée, ne sont plus que des formes indécises, noires ou blanches. Le ciel est resté rose et rouge, avec toutes ses étoiles allumées dessus, et la lisière des bois de palmiers se découpe sur cette lueur d’en haut en séries de plumes noires. Les cigales chantent partout dans les champs de riz. Il fait presque frais. Des phalènes et des moustiques viennent bourdonner autour de la lampe suspendue, dans laquelle on ajoute de temps en temps un peu d’huile de coco avec une cuiller à long manche. Presque plus personne ne passe ; le lieu devient très solitaire. Mais des enfants arrivent pour me voir ; je ne sais d’où ils sortent ces petits, — sans doute du bois qui est derrière nous. Ils s’asseyent à mes pieds sur ces marches, levant la tête pour me regarder. A tout instant il en arrive de nouveaux, ne faisant pas de bruit avec leurs pieds nus ; accourant très légers, avec quelque draperie blanche qui flotte au vent sur leurs membres bruns ; ils apparaissent et se posent sans rien dire, comme de grandes libellules nocturnes, comme de grandes sauterelles qui s’abattent. Ils sont bien une vingtaine à présent étagés au-dessous de moi. — Toujours les longues plumes noires des palmiers se découpent sur le ciel de la nuit où les teintes rouges finissent de mourir ; une vapeur fraîche se lève de la rizière et s’étend sur toute l’avenue, comme une fumée blanche qui flotterait au ras du sol sur les herbages.

Ils chuchotent tout bas entre eux, les petits, en indien, se disant leurs impressions sur moi sans doute. Et puis ils complotent quelque chose pour m’étonner, je vois bien cela, et pour me demander des sous, après, en récompense, — qu’est-ce que ça va être ?

Tout à coup l’un d’eux, d’une dizaine d’années, se lève, grave, tousse un peu, comme qui va dire un monologue, et commence, en se faisant une grosse voix de perroquet, rauque, comique :

La raison du plus fort est toujours la meilleure.

Nous l’allons prouver tout à l’heure…

Oh ! pour étonné, je le suis. C’est même tellement inattendu et impayable que, si je n’étais pas seul, j’en aurais le fou rire. Mais seul, on ne rit jamais qu’en soi-même.

Et ils m’observent tous, pour voir l’effet que ça m’a produit. Il n’en sait pas plus long, par exemple ; il s’arrête court, comme un merle qui a sifflé le commencement d’une chanson ; à son école, il n’a encore été que jusque-là….Et mes petits guides me donnent l’avis que je ferais bien de lui offrir une pièce d’au moins dix sous, pour son savoir et sa peine.

C’est étrange d’entendre tous ces enfants parler à peu près notre langue et se faire un honneur d’être de notre pays.

… Je m’en vais. Il commence à faire triste, dans ce lieu isolé et noir. Et, d’ailleurs, j’ai presque froid en vêtements de toile blanche, assis sur ces pierres.

Je prends congé de tous ces petits Français qui voudraient bien me faire cortège, gardant seulement mes deux guides. Pour les utiliser à quelque chose, je leur demande s’il n’y aurait point de pagode à visiter dans les environs ; je n’en ai aperçu nulle part.

Précisément il y en a une tout, près, ou ils vont me conduire à l’instant, bien qu’il fasse nuit. C’est une pagode de leur religion à eux, une pagode Tiss (car ils ne sont ni chrétiens, ni musulmans, ces deux petits ; non, ils sont Tiss et ils me répètent le mot, très surpris que j’aie l’air d’ignorer ce que c’est).

. D’abord nous suivons le bord du bois, qui nous surplombe comme une haute muraille noire penchée sur nos têtes ; nous marchons sur le versant d’une espèce de talus où nos pieds glissent dans l’obscurité, plongeant de temps en temps dans la boue liquide de la rizière. Et puis nous entrons en pleine futaie, par quelque chose qui doit être un sentier ; alors nous voilà sous la voûte des palmes, dans la nuit épaisse, dans la nuit absolus. Ils me mènent par une main, comme deux petits chiens très intelligents, très doux, mèneraient un aveugle et je m’abandonne, allant du pas hésitant de quelqu’un qui marcherait les yeux bandés. Ils me mènent avec des précautions infinies et une adresse de Peaux-Rouges, me maintenant toujours au milieu du sentier, tandis que leurs pieds s’enchevêtrent dans les grandes plantes des bords, ou s’enfoncent dans des trous. Il y a des choses qu’on entend fuir devant nous dans l’épaisseur des feuillages, lézards ou oiseaux, ou bêtes quelconques qui dormaient et à qui nous faisons peur. Quelquefois je sens qu’ils me font passer sur une mince planche tandis que leurs pieds barbotent bruyamment dans l’eau : un petit pont, jeté sur un ruisseau qui traversait le chemin. Il fait si complètement noir, que j’aime mieux fermer les yeux. Des branches, des herbes folles me fouettent la figure. Et toujours cette odeur chaude, musquée, qui monte de la terre, qui devient troublante dès qu’on est sous bois.

Ils prétendent que nous arrivons. Alors je regarde et, à travers la dentelle des feuilles, j’aperçois une quantité étonnante de lumières qui scintillent, qui tremblotent, comme près de s’éteindre ; — des lumières si discrètes, si petites qu’on dirait des feux d’insectes. Elles sont d’ailleurs disposées très régulièrement en quinconces ; on croirait voir un grand damier, éclairé à tous ses angles par des vers luisants.

C’est la pagode, disent-ils, c’est la façade qui est illuminée de cette façon étrange.

Nous entrons dans une petite clairière, où tombe d’en haut la lueur des étoiles, et cela repose, après l’obscurité profonde et l’étouffement de ce bois. La pagode est là devant nous, avec son illumination mystérieuse, qui tremble à tous les souffles imperceptibles de la nuit et qui continue de s’éteindre. C’est une pagode bien humble, bien basse, une cabane en vieux bois vermoulu. Dans les planches du mur, des espèces de cuillers en fer sont piquées par le manche, à intervalles réguliers, garnissant tout depuis la base jusqu’à la toiture ; elles sont remplies d’huile et, dans chacune d’elles, trempe une mèche cirée, fine, comme une tige d’herbe, — qui achève de se consumer.

Il n’y a personne alentour et, sans doute, personne au dedans non plus, car la porte en est verrouillée. Qui donc est venu allumer tous ces petits feux, si peu durables, qui semblent faits pour n’avoir que quelques minutes de vie ? Pour quelle cérémonie furtive, ces préparatifs d’un moment ? Ils ne peuvent pas trop me dire, mes petits guides : On fait ça souvent, le soir... quand on a quelque chose à demander...

Cela s’éteint, s’éteint… Nous allons nous retrouver dans la nuit noire.

Avant, les petits voudraient pourtant bien me montrer l’intérieur de leur temple, les idoles qui l’habitent. Et les voilà secouant cette vieille porte, se déchirant les ongles à ses ferrures : — elle résiste, il faut y renoncer. A la muraille, les lumignons mourants s’éteignent toujours, — comment faire ? Faute de mieux, ils tiendraient au moins à me présenter un dieu, un ancien, qu’on a relégué au rebut derrière le temple… Même celui-ci, ils ne le retrouvent plus… Ah ! je le vois, ou plutôt je le devine ; ce doit être cette forme d’affreux gnome, accroupie là par terre, adossée au mur. — Avec l’une des dernières petites mèches qui brillent encore, prise dans leurs doigts au risque de se brûler, ils l’éclairent sous le menton et je distingue une figure horrible, rudimentaire, deux rangées de dents, un front et des yeux tout mangés par les poux de bois. A côté, des fragments de sculpture tombés dans l’herbe, ayant l’air de débris de monstres, de jambes, de mâchoires…

Encore autre chose à me montrer, vite, vite. Ils sont familiers du lieu, cela se voit. Pendant que le plus petit, très agité, les doigts pleins d’huile, choisit, çà et là, dans les cuillers du mur, les bouts de mèche qui peuvent encore être rallumés, le frère aîné se hisse sur ses orteils, grimpe et va fouiller sous les solives du toit… Enfin il a mis la main sur le personnage qu’il cherchait : un tout petit monstre, en bois toujours, grossier, fruste, ayant vaguement une tête d’éléphant sur un corps d’homme. Ils lui rient au nez, tous deux, et puis se dépêchent de le refourrer dans son trou. Qu’est-ce qu’il fait là, ce dieu, pourquoi loge-t-il sous les toits, avec les nids d’oiseaux ?…

Ils ont réussi à pêcher d’autres petites mèches ; ils les allumeront l’une après l’autre en route et, si nous nous sauvons tout de suite, cet éclairage nous mènera à travers le bois jusqu’à la grande avenue d’où nous sommes partis.

Ça éclaire à peine, ces petits lumignons drôles, qu’ils secouent avec des gestes de chats échaudés ; cela nous montre de temps en temps quelque forme de feuille, le dessous d’une palme, ou bien quelque fleur d’orchis, détachée tout à coup sur le sombre fond vert.

Et puis, crac, ils jettent la dernière dans l’herbe, se brûlant pour tout de bon. Et nous voilà plus à plaindre que jamais, nos six yeux ensemble n’y voyant plus du tout à présent ; ils s’embrouillent, mes guides, et me mènent en plein fourré impénétrable, quelque part où j’ai les pieds dans l’eau et le corps entravé par des branches…

Nous voilà tout de même tirés de peine et revenus aux belles allées droites des quartiers civilisés.

Dans ces avenues, on voit çà et là se promener de grands feux, sans cesse balancés d’un mouvement qui les attise. Ce sont les passants qui s’éclairent ainsi, à la mode ancienne de l’Inde : une touffe de branches enflammées que l’on tient à la main, et que l’on secoue en marchant, à longs balancements de bras, pour en aviver la flamme. Dans toutes les directions, se croisent ces feux, qui s’agitent, qui laissent dans l’air une fumée odorante.

Encore une heure au moins avant le moment où mon canot doit venir, à l’embouchure de la rivière, me prendre pour la traversée nocturne de chaque soir.

Plus rien à faire d’ici là. J’ai payé mes petits guides dont je n’ai plus besoin ; mais ils veulent rester près de moi jusqu’à la fin, par désintéressement, par affection.

Devant l’église, au milieu de la grande place découverte, il y a un banc de pierre sous un arbre. Un arbre qui, par extraordinaire, n’est pas un palmier, mais ressemble presque, la nuit, à un de nos beaux chênes de France. Je m’assieds là pour attendre, mes petits compagnons à côté de moi.

Autour de cette place, d’autres arbres font des rideaux noirs dans lesquels on ne reconnaît aucun détail, rien qui indique une région précise de la terre. Et cette église qui se dresse, tranquille et blanche sous les étoiles, me fait songer à l’un de ces villages où je passais les étés de mon enfance. Ces deux petits, qui sont près de moi, me contant des histoires, parlent notre langue — et beaucoup de nos petits paysans s’expriment moins bien qu’eux. L’herbe sent bon, les grillons chantent — comme chez nous dans la splendeur des nuits de juin… Oh ! la belle nuit étoilée, la nuit tranquille, la nuit pleine de clartés douces, la nuit merveilleuse !… Et dire que ce banc de pierre, sur lequel je me repose dans un calme si délicieux, est situé en un pays lointain, perdu, où les hasards de la vie m’ont amené pour un jour et où sans doute je ne reviendrai plus. C’est étrange pourtant comme il ressemble à certain autre banc, où je m’asseyais jadis, il y a très longtemps, le soir, à la belle étoile…

Ce repos dans l’obscurité, cet air tiède, ces senteurs d’herbe, comme tout cela me rappelle nettement les soirs des premiers étés de ma vie, à la campagne, près des bois. Dans le chemin devant nous, des gens passent, frôlant l’herbe ; nous les voyons à peine, leur costume ne se distingue plus, mais nous entendons le bonsoir qu’ils nous disent. Des chariots passent aussi, traînés par des bœufs et conduits par des hommes à pied ; à cette heure on ne voit pas que ce sont des chariots bizarres, des bêtes étrangères à longue figure drôle, des Indiens bruns à grands yeux et à boucles d’oreille ; non, cela ressemble à nos charrettes revenant des champs : on dirait aussi bien le retour de nos vendanges ou de nos moissons… Je me sens de plus en plus plonger dans une sorte de rêve du pays,assis au pied de cet arbre exotique, qui est devenu pour moi un chêne de Saintonge ; — au-dessus de ma tête, à travers son branchage noir, je vois briller une multitude de petites choses scintillantes qui sont des étoiles. De tant de souvenirs, entassés en chaos dans ma mémoire, ce sont bien les plus lointains qui persistent à me revenir en ce moment, ceux des étés de ma première enfance.

A cette époque-là, c’est très certain, les étés de notre pays n’étaient pas ternes et fugitifs comme à présent ; ils duraient, ils avaient surtout une splendeur sereine qu’ils ont perdue. Les crépuscules de juin, je m’en souviens bien, avaient une langueur tiède, — et les nuits, une transparence !… C’était comme une espèce de rayonnement mystérieux répandu dans l’obscurité, — c’était comme ce soir ! J’avais oublié tout cela, mais voici que je le retrouve autour de moi, — je le reconnais… Seulement les vers-luisants de Saintonge demeuraient tranquilles parmi les herbes, tandis qu’ici ils voltigent en rond follement : l’air est rempli de leurs petites étincelles de phosphore ; — c’est la seule différence appréciable, tout le reste est pareil… Mais qui donc a pu éteindre ces beaux étés d’autrefois et comment ai-je oublié, avec les années, l’impression d’enchantement qu’ils me causaient ? C’est à peine si, de loin en loin, j’en retrouve la trace effacée dans ma tête… Quelle différence entre ceux d’aujourd’hui qui sont pâles et courts, et les premiers que j’ai passés sur la terre, qui m’enivraient…

Nous commençons à entendre, dans le lointain, quelque chose comme un bruit de tambour ; puis, bientôt après, des chants rauques, une sorte de chœur rapide, — et enfin, tout à coup, dans le rideau noir des arbres, une des grandes avenues qu’on ne voyait plus semble s’ouvrir, se creuser ; éclairée au fond, là-bas, par une quantité de brandons enflammés qu’agitent des bras humains.

Les chants se rapprochent. C’est une troupe de gens qui arrivent. Maintenant on aperçoit toute la voûte de l’avenue,une voûte de palmes, illuminée en-dessous par toutes les flammes rouges que ces gens remuent en marchant.

– C’est une noce, monsieur ! — disent les petits, — une noce de notre religion, monsieur, une noce de Tiss, — et nous pouvons y aller pour voir !

Y aller ? non, je ne m’en soucie guère ; elle a dérangé mon rêve, cette noce, et je lui en veux.

La voilà tout près ; — elle passe devant nous. Il y a des espèces d’éventails au bout de hampes, comme dans les défilés égyptiens ; au-dessus des mariés, il y a de grands parasols que, par pompe, on tient ouverts en pleine nuit. Des gens, des costumes, entrevus à la lueur changeante des torches, à la flamme des branches qui brûlent. Des mousselines blanches jetées au hasard sur des épaules cuivrées, voilant à peine des gorges admirables ; des torses qui se cambrent et se balancent sur des tailles minces ; des pagnes serrés, plaquant sur des cuisses ; des draperies dont les couleurs voyantes sont combinées dans le goût de l’Inde. Les couples se tiennent par la main, ou par la ceinture, enlacés ; on les dirait ivres d’ardeur amoureuse, ivres aussi de cris et de musique. Ils chantent avec frénésie ; les têtes sont renversées, en arrière, les bouches, grandes ouvertes. Entendu de près, leur chant strident déchire…

Non, je n’ai pas envie de les suivre pour voir. Au contraire, malgré leur beauté, j’aimerais mieux ne pas les avoir vus du tout. C’est que mon rêve avait un charme tout à fait rare et exquis. Vraiment je me retrouvais petit enfant, je ressaissais les impressions oubliées, délicieuses, inexprimables que me causaient mes premières nuits d’été Il y avait un abîme entre le moi que j’étais redevenu — et eux qui passaient.

Je voudrais rester sur ce banc et rattraper tout cela qu’ils ont fait évanouir…

Impossible, la senteur musquée de leurs corps a troublé l’air : leur bruit a tout emporté.

Envolé, mon petit rêve tranquille de pays et d’enfance. A quoi donc avais-je la tête ? Le pays est loin, et toutes les choses fraîches, exquises, du commencement de la vie sont finies pour jamais — Ici, c’est l’Inde ; c’est dans l’Inde que je suis, dans l’Inde des poitrines de bronze et des beaux yeux de velours noir, — dans l’Inde chaude, exubérante, splendide. Eh bien, oui alors, je les suivrai, j’irai pour voir.

Et je me lève, impatient de me mêler à ce cortège, — qui est déjà loin, hors de vue, — mais que nous rattraperons, disent les petits, par un chemin qu’ils connaissent, par une traverse, — si nous partons tout de suite, si nous courons…

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