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Chapitre 2

C’était au pied d’un vieux petit mur, dans un recoin très ombreux.
Et il n’avait non plus rien d’étrange, ce bas de mur contre lequel s’appuyait ma tête ; il était comme ceux des maisonnettes de nos villages ; autrefois blanchi d’une couche de chaux à la manière campagnarde, — maintenant tout verdi, avec des fougères dans les trous… Sans doute, quelque cabane abandonnée, isolée au milieu d’une région touffue d’arbres. (Autour de soi, on devinait les profondes épaisseurs vertes.)

Et j’eus la sensation complète, pendant deux secondes, la sensation du pays, avec le charme de nos étés de France ; l’illusion d’un de mes réveils d’enfant, dans quelqu’un de nos bois…

… Pourtant ce grand vent qui passait dans les branches, qui passait toujours, ce grand vent était bien chaud, et charriait des senteurs inconnues… Puis j’entendis près de moi gémir la mer, — et, au-dessus de ma tête, un autre son, — un son des plages lointaines, — me jetant tout à coup dans un monde confus de souvenirs d’ailleurs… Alors je regardai en haut… Dans la lumière excessive de ce ciel, un cocotier, monté sur sa tige longue, tordait ses grandes plumes échevelées…

Cela, c’est une tristesse, un bruissement particuliers aux plages d’Océanie, — et il me vint, pendant un autre instant rapide, le ressouvenir poignant de mille choses tahitiennes, déjà oubliées, hélas ! — effacées… Je me relevai, me demandant : Est-ce que je suis là ?…

Mais non, mes yeux rencontrèrent le haut de ce petit mur, qui m’avait rappelé les villages de France : je vis qu’il était festonné étrangement, tout hérissé de cornes et de griffes, de formes baroques et mystérieuses, rongées par le temps ; — et un monstre de porcelaine, perché sur le rebord du toit, me regardait avec un rictus chinois…

La Chine ! la lointaine Chine ! j’y étais donc ! — C’est dans quelque recoin perdu de la grande terre Céleste, que je dormais là, tranquille, de ce sommeil d’été…

Oh ! alors j’eus un regret déchirant de nos beaux étés de France, de ces belles années, les dernières peut-être de ma jeunesse, qui vont être consumées ici loin de tout ce que j’aime, de tout ce que j’ai aimé.

… Endormi près de la vieille pagode, déjà familière, qui est là, isolée dans l’île verte, et où les pêcheurs viennent prier Bouddha de remplir leurs filets. — Et, sans même ouvrir les yeux, je retrouve dans ma mémoire la grande baie aux montagnes sombres qui renferme cet îlot vert ; et aussi l’intérieur de cette pagode des bois, avec ses idoles, ses trois ou quatre petits monstres, vieux gnomes pleins de salpêtre, qui sommeillent là dans l’humide obscurité.

Comment y suis-je venu, dans ce pays de Tourane, au bord de la mer de Chine ?… Et quand sortirai-je de cet exil ?

Je me rappelle à présent… Cela s’est fait très vite : un ordre de départ arrivé comme un coup de foudre, un beau jour de printemps. Il y avait la guerre par ici, et vite il a fallu tout quitter, aller s’embarquer à Brest, partir sans regarder derrière. Après une semaine agitée, de préparatifs, d’adieux, arriva le jour de l’appareillage ; on fit à bord le grand appel solennel des départs, tandis que les côtes bretonnes s’effaçaient derrière nous dans les lointains infinis.

Puis la mer devint plus bleue, le ciel plus limpide, le soleil plus chaud ; et l’Algérie apparut, et, comme toujours m’enivra.

Très courte, très fugitive, cette relâche à Alger, avant l’enfer jaune d’Asie.

Ce charme algérien, il est fait pour moi de mille souvenirs d’une époque passée de mon existence ; et puis de senteurs d’Afrique, de choses indicibles et insaisissables, qui sont dans la lumière et dans l’air.

Le jour, les flâneries douces à l’ombre, ou bien les courses comme autrefois, sur des chevaux de spahis, avec l’ami Si-Mohammed. Et la nuit, en haut, dans la ville mauresque mystérieuse et blanche sous la lune, les petites flûtes arabes gémissant pendant des heures leur tristesse stridente sur les mêmes notes éternelles, avec un grand bruit de tambours, — la seule musique qui me charme encore, à présent que je me suis lassé des harmonies raffinées…

Puis nous traversâmes encore des eaux tranquilles et bleues jusqu’à Port-Saïd, — grand pêle-mêle de toutes les nations d’Europe, avec un fond d’Égypte et des infinis de sable.

Très vite passa l’isthme de Suez, les sables étincelants des pays de Moïse, les mirages, les caravanes sur les berges, — et nous descendîmes la mer Rouge.

Et la chaleur augmentait, et le bleu du ciel se ternissait de sable, et on ne respirait plus. C’était en juillet ; une grande brise de fournaise nous poussait de l’arrière. La nuit, les étoiles changeaient, la Croix du Sud montait lentement dans notre ciel ; et je la saluais avec une émotion de lointain souvenir.

Enfin nous entrâmes dans l’océan Indien, par brise égale, temps tiède et pur. Le calme se faisait en nous-mêmes sur les déchirements du départ, — et l’effroyable distance augmentait toujours…

… L’île étonnante de Ceylan, entrevue par grand vent sous un ciel noir… La terre y était jonchée des feuilles et des fleurs tombées de la voûte immense des arbres ; la terre y était mouillée par des pluies de déluge ; les nuits y étaient chaudes et sombres, et la senteur irritante du musc emplissait l’air. — Un trouble sensuel et lourd, jeté le soir par des yeux indiens, par des femmes aux bras de bronze cerclés d’argent, qui marchaient avec des tranquillités de déesses, vêtues de draperies roses…

Après, revint encore la vie saine et reposante de la mer, le grand apaisement du large qui efface tout ; nous faisions route sous voiles vers Malacca, et c’était chaque jour le même ciel admirablement pur, le même enchantement de lumière.

Une nuit, à une heure du matin, au milieu de ce golfe du Bengale, les timoniers avaient la consigne de me réveiller, bien que je ne fusse pas de quart : nous passions sur le point calculé où, vingt ans auparavant, on avait immergé mon frère. Et je me levai, pour aller regarder tout autour de moi les transparences bleuâtres de la mer et de la nuit.

Tout était calme, calme, cette nuit-là ; la lune un peu voilée, l’horizon très profond du côté du sud. Du côté du nord, au contraire, dans la direction de cette sépulture, des nuages épais s’étaient posés sur les eaux, y faisant traîner des ombres, comme des écrans immenses.

La mousson qui nous avait poussés mourut bientôt aux approches de l’équateur, et, un soir, la pointe du royaume d’Achem nous apparut dans de la lumière dorée. Alors, sur l’eau encore plus chaude, les premières jonques se montrèrent avec leurs voiles plissées comme les ailes des chauves-souris : nous arrivions dans l’extrême Asie, nous entrions dans l’enfer jaune.

Et à Singapour, sous les grandes plantes équatoriales, commença autour de nous l’immonde grouillement chinois, l’agitation simiesque des yeux tirés aux tempes, des têtes rasées et des queues.

Rapidement nous sommes remontés dans cette mer de Chine, poussés par la mousson de sud-ouest.

Oh ! cette arrivée au Tonkin, par un temps sombre et sous des torrents de pluie !… Ce jour-là, je relevais, encore très faible, d’une insolation, la seule maladie sérieuse de ma vie, qui m’avait mis à deux doigts de mourir. C’était le matin, de bonne heure ; mon matelot Sylvestre, qui me veillait, me voyant ouvrir les yeux, me dit : « Nous sommes arrivés au Tonkin, cap’taine ! » — Notre navire marchait toujours, mais en effet, par mon sabord ouvert, je voyais vaguement passer des choses d’une invraisemblance tout à fait neuve : de gigantesques menhirs gris, sortant partout de la mer. Il y en avait des milliers qui défilaient les uns après les autres ; c’était comme un monde de pierres-deboutformant des avenues, des cirques, des dédales ; une Bretagne démesurément agrandie et surchauffée, — par un feu latent, car le ciel était plus noir qu’un ciel d’hiver sur le pays celtique. Je crus que j’avais le délire encore, que je voyais des choses imaginaires, un pays dantesque, et j’essayai de me rendormir.

Mais non, c’était la baie d’Ha-Long, tout simplement, une région d’un aspect assez unique sur la terre. — Cela ne dure pas, une insolation, quand on n’en doit pas mourir ; le lendemain, je pus reprendre mon service et m’assurer que ce pays était réel.

Puis nous quittâmes cette rade pour l’entrée de la rivière de Hué. Les événements se précipitèrent sous l’écrasant soleil. Il y eut la prise de Thuan-an, les trois jours de bombardement et de combat. Et, après toutes ces agitations, la paix du séjour à Tourane commença pour nous. Une paix morne, accablée de chaleur, une paix d’exil, dans un recoin perdu de l’Annam, et pour un temps indéfini.

On nous l’a donnée à garder, cette province avec ses ports. Il faudra s’y acclimater et peut-être y passer l’hiver. Hélas ! quel tombeau lointain et étrange !

Tout autour de cette grande baie où notre Circé est mouillée, des montagnes hautes et sombres. Au fond, là-bas, s’ouvre une rivière, — et, au premier tournant, le village, vieux, caduc, se cache parmi les bambous frêles qui ressemblent à de grandes avoines en fleurs.

Mais je le connais si bien maintenant ce village, je l’ai tant parcouru, visité, fouillé dans ses derniers recoins, que tout m’y semble ressassé et banal. Le premier intérêt de curiosité passé, je n’aimerai jamais ce pays, ni aucune créature de cette triste race jaune. C’est bien la vraie terre d’exil, celle-ci, où rien ne me retient ni ne me charme.

Alors j’ai adopté cet îlot vert et cette ombre de la pagode. J’y viens le soir, après l’ardeur de midi, quand le soleil baisse, me retremper dans la vie silencieuse et plus fraîche des plantes ; j’y viens presque toujours seul avec les matelots de mon canot ; et cela les amuse, eux aussi, bien que l’île en miniature ne soit qu’un bois enchevêtré de lianes et de jasmin, et où n’habitent que des singes.

Déjà nous sommes devenus très familiers de cette pagode toujours déserte ; elle nous sert surtout de cabine de bain ; nous y déposons nos vêtements sous la garde des Esprits, des vieux petits monstres horribles qui veillent dans l’obscurité du sanctuaire, puis nous allons nous baigner.

Et ce temple bouddhique nous inspire une sorte de respect, malgré tout ; nous n’y dérangeons rien et nous y parlons bas. — C’est qu’il y fait sombre, et puis, autour des lieux où l’on a longtemps prié, il y a toujours des essences inconnues qui planent. Dans les églises bretonnes très anciennes, dans tous les vieux temples de toutes les religions du monde, j’ai éprouvé cette oppression du surnaturel…

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