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Chapitre 3

Quel capharnaüm, ma chambre de bord ! — Un encombrement de choses drôles, de bouddhas ventrus, d’éléphants ; des panneaux incrustés de nacre ; du thé, des parasols, des potiches et des armes. Il y a même trois crapauds, de vrais crapauds bien en vie, qui demeurent dans une cage : — c’est un procédé que m’ont enseigné des marins anglais, pour éloigner les rats qui font la guerre à mes gants et à mes bottines. (La nuit, Sylvestre place cette cage à ma porte, et les rats, paraît-il, s’intimident, n’entrent plus.)

Surtout il y a des fleurs, en bouquets, en gerbes. Fleurs que bien des belles, à Paris, n’ont jamais vues dans leurs serres, jamais senties, jamais soupçonnées, et qui leur porteraient une intime impression d’inconnu. Beaucoup d’orchidées ayant des formes d’insecte, avec des couleurs fausses et sans nom : des blancs-crème teintés de vert, des nuances aurore-pâle tournant au bleu, comme certains crépons de la Chine. Et des feuillages, et des senteurs rares ! — Avec tous ces parfums, Sylvestre, un de ces matins, en venant me réveiller, me trouvera raide mort, — et cette fin-là sera bien poétique pour un pauvre rouleur de mer.

Ce sont mes gabiers qui me cueillent chaque jour ces bouquets, en allant à l’aiguade, dans ces brousses de montagne où H. Hoé, notre interprète, dit qu’il y a un peu monsieur tigre, et beaucoup monsieur macaque.

20 septembre 1883.

Un grand typhon a passé hier sur Tourane, chavirant tout, jetant les toitures à bas avec les arbres, tuant du monde ; — une vraie désolation.

La moitié au moins des maisons sont par terre, les gens campent sur l’herbe, ramassant les cassons de leurs bouddhas, de leurs magots.

La Circé a pu tenir en place, à l’abri d’une grosse montagne. Mais, pendant quelques heures, c’était très sinistre, cela se passait en plein midi, et on ne voyait plus rien ; on entendait mugir une grande voix horrible, et la mer, émiettée, pulvérisée par le vent, fumait comme une eau bouillante.

Aujourd’hui le beau temps calme est revenu ; le courant de la rivière charrie tranquillement vers le large les bêtes noyées et des débris.

C’est le soir, quand la nuit tombe, qu’on se sent perdu ici, et comme exilé à jamais.

Que c’est loin, le reste du monde !

Toujours ces teintes des crépuscules sont étranges et glaciales, surprenantes en ce pays de chaleur. Sur des ciels jaunes, livides, les montagnes, qui deviennent d’un gris de fer ou d’un noir d’encre, profilent très haut leurs dents pointues avec des duretés de découpures ; à ces heures-là, elles semblent gigantesques.

On comprend alors l’art de certains peintres chinois, leurs paysages, qui arrivent à des perspectives profondes avec des couleurs autres que celles de la nature habituelle, et dont le fantastique est triste à faire peur.

10 octobre 1883.

J’ai eu ce matin la douleur de perdre un de mes trois crapauds. Mon matelot Sylvestre a prononcé, avec son accent breton, ce court éloge funèbre : « Ça, c’est tous des sales bêtes, cap’taine, » — et puis il l’a emporté à sa dernière demeure avec des pincettes.

Une mauvaise période de lassitude que nous traversons tous. Nous avons bien toujours le même intérêt à lire les lettres qui viennent de France, seulement nous n’y sommes plus pour répondre. Je connais cela, et l’ai déjà éprouvé ailleurs ; c’est le voile qui se tisse lentement sur les choses trop éloignées, c’est l’anéantissement par le soleil, par la monotonie, par l’ennui…

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