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Chapitre 6

Il se souvenait d’avoir eu un enfant, une fille…
Un matelot la lui avait prise, un certain soir de mai, une année où le printemps en Bretagne était beau et les nuits tièdes. Ce souvenir l’attendrissait encore, mais c’était le seul.

Cela le reprenait quand ses yeux rencontraient un petit cadre de coquillages, où était son portrait en première communiante avec un cierge à la main. Alors ses traits se contractaient tout à coup dans une espèce de grimace d’un comique à fendre l’âme, et il pleurait : deux larmes seulement, descendaient le long de ses joues parcheminées de vieillard, dans les rides, et puis c’était tout.

Sa femme, quand il l’avait chassée, lui avait laissé cette frêle petite de deux ans. Oh ! elle était bien de lui ; c’était son front, son regard, son sang ; et il la revoyait toujours, cette figure d’enfant, qui n’était autre que la sienne propre, mais raffinée, retrempée de candeur et de jeunesse, et comme refondue en cire vierge… Oui, pendant seize années de sa vie, il s’était privé de beaucoup de choses, en campagne ; il avait rapiécé lui-même ses vêtements, lavé son linge, pour avoir plus d’argent au retour, amassant tout pour cette petite. Elle était délicate et blanche, un air de petite demoiselle de noble, et il l’en aimait d’autant plus, lui si rude. Une vieille femme en qui il avait confiance l’élevait moyennant une pension, à Pontanezen ; à ses retours, il la retrouvait toujours plus grandie ; chaque fois, c’était presque une nouvelle personne ; il lui rapportait des choses étrangères qu’il achetait pour elle : des chinoiseries, des oiseaux du Brésil, une perruche. Il avait placé l’argent de ses décomptes, pour elle encore, plus tard. Pendant ses courts séjours dans Brest, il voulait qu’elle fût bien habillée et heureuse. A la fin, c’était une grande jeune fille, souple, avec quelque chose de distingué dans sa démarche un peu lente ; elle lui donnait le bras dans les rues. Cela l’amusait, ayant conservé son air assez jeune et sa taille droite, dans sa tenue de second maître, d’entendre les autres le lendemain causer entre eux : « Kervella qui a fait une bonne amie ! » et lui dire : « On t’a vu, Kervella, avec ta maîtresse, une belle jeunesse. »

Lui alors de répondre, sans se fâcher, avec un bon rire « Ma maîtresse, tu dis ?… Ma fille, donc. »

Un matelot la lui avait prise, un certain soir de mai, une année où les nuits de printemps étaient tranquilles et tièdes. C’était un gabier. Il avait vingt-trois ans. Elle l’avait connu au premier bal où on l’avait menée pour une fête de mariage.

Il s’était mis à lui faire la cour, et, un soir, la vieille innocente qui la gardait les avait laissés sortir ensemble. Elle était partie joyeuse en sa compagnie, elle toujours seule avec des étrangers qui la glaçaient, toujours enfermée en face de vieilles femmes aux figures laides, occupée à des ouvrages de couture, et jamais aimée, jamais caressée que par ce père lointain qui ne revenait plus. Et maintenant elle était prise peu à peu d’une langueur inconnue en marchant dans la campagne, un si beau soir, appuyée sur ce bras fort, dont on sentait à travers la chemise de laine bleue jouer les muscles durs. Il lui disait des choses enfantines et très douces, — l’air si honnête, si respectueux pour elle. Il riait d’un bon rire franc, renversant son col couleur de bronze, — ce qui est la manière de rire de ceux qui ont le cœur ouvert, — et, montrant ses dents blanches, toutes égales, toutes pareilles jusqu’au fond… Et puis ils s’étaient trouvés assis tous deux au bord d’un chemin où ne passait personne, sur l’épaisseur nouvelle et toute fraîche des plantes de mai. Une tiédeur amollissante dans l’air et des odeurs d’aubépine. On voyait la rade immobile, gris de lin, avec des traînées de lumière très voilée, s’éteindre dans la nuit.

Pauvre petite solitaire !… Le matelot aussi s’était senti peu à peu prendre de cette langueur, — mais qu’il connaissait bien, lui. Sans l’avoir prémédité, sans l’avoir voulu, il s’était laissé griser en entendant, dans le silence, cette petite voix suave et un peu voilée de toute jeune fille, en sentant contre son corps le balancement de cette forme souple, qui devait être enlaçante comme une liane et douce au toucher comme un ivoire. A un moment, il s’était mis à dire des choses vagues qui n’avaient plus de suite ni de sens, — et elle avait vu tout près, se penchant sur elle, le ruban de ce bonnet de drap où brillait encore en lettres dorées le nom de la Flore, son bateau ; elle avait senti, presque à toucher sa bouche à elle, ce sourire du matelot, senti sur elle-même le frôlement de cette joue et de cette barbe noire. Il tremblait, comme s’il eût fait grand froid. Alors, anéantie, tremblant elle-même de tout son corps, elle avait éprouvé comme un besoin de se fondre en lui, et elle avait compris, avec le peu qu’elle savait des choses mystérieuses, qu’elle allait être perdue… si c’était bien se perdre que se donner à lui, si bon et si beau ?… Et, au lieu de s’échapper, de se défendre, elle avait jeté ses bras autour de son cou brun, enivrée de se presser contre son corps, qui exhalait une senteur humaine de force et de jeunesse… Et puis la nuit était descendue les couvrir.

Environ dix mois plus tard, un jour d’hiver, Jean Kervella revenait à Brest, de sa quatrième campagne de Chine. Le premier débarqué de tous, le premier sauté sur la terre bretonne, il se hâtait vers le faubourg de Pontanezen, portant sur son épaule ses cadeaux pour sa fille, dans son sac,qui était orné d’une peinture représentant un vaisseau sous toutes voiles.

Mais là-bas, devant la porte de cette maison où il allait rentrer si joyeux, la vieille gardienne de son enfant l’avait glacé sur place par une figure sinistre : balbutiante, atterrée de le voir, elle se cramponnait à lui pour le retenir.

Quoi ! qu’est-ce qu’il y avait ? Est-ce qu’elle était morte, sa fille ? Il avait senti en plein cœur un coup brusque et atroce. — Non, ce n’était pas cela, — Très malade donc ? – Peut-être… oui ; mais non, pas cela seulement. — Quoi alors ? Il la sommait de dire vite, la secouant par le bras, tandis qu’elle lui barrait toujours le chemin, hébétée, à cette porte. Où était-elle, à la fin ? En haut, dans sa petite chambre ? où l’avait-on mise ?…

D’autres femmes descendaient, faisant les empressées, les bonnes matrones, avec des hélas ! en le voyant, des airs mystérieux de commères. Ah !… il comprit, il eut un éclair, une intuition de son malheur, et il dit le mot brutalement. – Oui, c’était bien cela.

Et alors il monta bien vite, mais avec des jambes qui tremblaient ; et, sentant une honte qui lui chauffait le visage, sentant une fureur affreusement douloureuse qui s’exaspérait, à chaque marche de cet escalier, dans sa tête de Breton.

Mais quand il la vit si blême, dans son pauvre petit lit, les narines déjà pincées par la mort qui venait, il ne trouva plus rien à dire ; devant ce regard effaré et suppliant qu’elle fixait sur lui, tout simplement, il pleura.

A voix basse, à mots couverts par pudeur, il s’informait auprès des femmes qui étaient là. Et sa colère tombait à mesure : c’était un de la Flore, qui lui avait promis mariage ; il s’appelait Pierre Daniel, et il était gabier.

Au commencement, il avait eu peur que ce ne fût quelque freluquet de la ville, — pour de l’argent. Un gabier, il aimait mieux cela ; on les marierait au retour de cette Flore.

En effet, il était bon, ce Pierre Daniel ; certainement s’il avait su, s’il s’était douté, il serait revenu l’épouser, cette petite, pour ne pas lui faire de la peine, ni à son père, un second maître, un manœuvrier comme lui. Mais la Floreétait très loin ; personne n’était venu lui dire cela, au pauvre garçon. Et, un jour de paye, au Pérou, il avait déserté.

Le soir, elle mourut en mettant au monde l’enfant du matelot, qui, lui, voulait bien vivre.

Jean Kervella paya très cher une nourrice, — qui bientôt laissa aussi mourir ce tout petit innocent, en lui donnant à regret un mauvais lait d’ivrognesse.

Les cadeaux étaient restés dans ce sac de toile, avec tout le bonheur de ce retour, attendu et rêvé pendant trente mois.

Et cette journée, la journée terrible, avait fait dans sa vie comme un large coup de sabre tranchant tout, séparant toutes les choses d’avant de celles qui survinrent après. Longtemps, bien longtemps, cette scène était restée vivante et déchirante dans son souvenir, dans ses rêves, dans ses réveils cruels.

Cela s’oubliait à présent, ainsi que le reste. Tant d’années avaient passé là-dessus, comme des couches de terre entassées lentement sur un sépulcre…

Le portrait de la petite communiante jaunissait peu à peu dans son cadre de coquillages, qui se décollait à l’humidité des hivers. Il datait de l’enfance de la photographie : elle, qui était très jolie pourtant, on eût dit d’un pauvre petit singe tout penaud, tenant son cierge avec la peur d’être battu. Il l’avait fait reproduire plusieurs fois, traînée avec lui à bord de plusieurs navires ; l’épreuve ainsi encadrée était la dernière, la moins effacée. Et, malgré tout, elle lui ressemblait encore ; dans cette toute petite figurine drôle, maintenant plus vague qu’une ébauche et où deux taches jaunes représentaient les yeux, il restait un je ne sais quoi indestructible émané d’elle, — tout ce qui survivait sur terre de la petite morte.

Depuis bientôt vingt ans, elle était au cimetière, et son souvenir, resté seulement dans la tête de ce vieillard, commençait déjà à s’y éteindre.

Il regardait beaucoup moins souvent ce portrait de sa fille, qui avait été si longtemps une relique sacrée. Il s’inquiétait davantage de quelque chose qui commençait à venir certains jours au bas de ses jambes amaigries, un mauvais gonflement pareil à la boursouflure d’un mort.

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