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Chapitre 10

Le lendemain de ce jour de retraite, il s’était réveillé de grand matin, saisi de ce silence, étonné d’être seul chez lui, comprenant pour la première fois qu’il n’était plus qu’un vieillard.
Et alors avait commencé pour lui cette vie de la fin, qui, de semaine en semaine, s’imprégnait davantage d’un mauvais goût de mort. Il s’affaiblissait malgré les soins, malgré le repos. Replié sur lui-même, dans le calme soudain de cette existence de retraité, c’était maintenant qu’il sentait la lourde fatigue de ses quarante années de mer et qu’il avait conscience, mais trop tard, de son irrémédiable usure.

Au bout de cinq années de cette vie douce, la destruction avait marché si vite que, s’il retrouvait d’anciens amis, il était presque obligé de dire son nom pour être reconnu.

Les nuits surtout l’exténuaient. Il avait jusqu’au matin des sueurs et de mauvais songes. Il semblait que sa tête se vidât lentement dans ce mystérieux travail et ces évocations du sommeil. En se réveillant il souffrait des bras et des jambes ; il était brisé comme, dans sa jeunesse, après ces grandes dépenses de force qui lui avaient fait des muscles si puissants. Mais c’était le contraire qui se passait aujourd’hui dans tout son corps ; ses membres diminuaient, diminuaient, pendant ces transpirations de la nuit, et la charpente osseuse commençait à saillir sous la chair amollie.

Toujours des scènes semblables revenaient dans ses rêves. Il se croyait à bord, sur sa couchette, manquant d’air, la nuit d’un gros temps, au fond de quelque entrepont fermé ; alors on venait le chercher, lui rappelant qu’il était de quart et qu’on manœuvrait là-haut. Vite il voulait s’habiller, courir, exaspéré d’avoir manqué à son service, pris d’une anxiété affreuse en songeant à ce qui pouvait se passer dans la mâture. Mais il ne trouvait pas ses vêtements, il ne rencontrait aucune issue pour monter et ne se reconnaissait plus… Ou bien, s’il arrivait jusque sur ce pont et comprenait la manœuvre à faire, c’était son sifflet qui ne rendait plus aucun son, ses bras qui n’avaient plus aucune force, et il se débattait longtemps contre son inertie étrange dans une lutte épuisante. A la fin, il se réveillait baigné de sueur et n’entendait plus que le bruit familier du vent d’ouest entrant sous sa porte ou de la pluie d’hiver tombant sur son toit ; peu à peu, il se rappelait que c’était fini à jamais, ces scènes de la mer, et que lui-même était devenu un vieillard près de finir. — Et alors, c’était une autre angoisse plus sombre que celle du rêve.

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Il avait bien de quoi vivre, avec sa pension, sa croix, son argent placé.

Toutes les menues choses de son existence étaient réglées jour par jour, avec précision, par cette habitude d’ordre que prennent à bord les vieux serviteurs.

Il préparait lui-même ses repas, faisait son lit et sa chambre, lavait son linge à certains jours de la semaine, dans sa petite cour de derrière.

Une vieille femme du Portzic, une certaine mère Le Gall, qui passait chaque matin, lui faisait son marché. Il n’en manquait pourtant pas, de ces retraités de la marine comme lui, que le métier avait laissés sans famille, — figures couturées de vieux aventuriers ou figures respectables de vieux braves, avec des rubans rouges ou jaunes à la boutonnière, — il n’en manquait pas qui, dans Recouvrance, s’en allaient carrément, le panier au bras, faire eux-mêmes leurs provisions de solitaires. Ça n’était pas déshonorant, bien sûr ; mais cela lui répugnait, ce petit panier, et ces discussions, et ces marchandages.

Cependant, comme tous les marins, il avait l’habitude de ces ouvrages que les gens de terre laissent aux femmes ; ou le voyait chez lui, grand vieillard aux traits encore nobles, raccommoder ses vêtements, changer les boutons de ses effets du service pour en faire des costumes civils, et coudre assez prestement, avec ses rudes mains tatouées, qui jadis avaient fait des prodiges de force.

Les fleurs réussissaient bien dans son petit parterre, et c’était le seul dernier plaisir qui n’avait pas trompé son attente.

Les retours de navires, les tapages que les matelots font la nuit par les rues et leurs chants dans le lointain, toutes ces fêtes des jeunes, auxquelles pourtant il avait cessé depuis bien des années de se mêler, étaient maintenant des espèces de rappels douloureux qui l’agitaient sur son lit dans ses insomnies. Il lui arrivait de se lever et d’ouvrir sa fenêtre pour tendre l’oreille au vent de minuit, qui lui apportait, par-dessus les ajoncs et les bruyères, la clameur de Recouvrance.

Au début, les printemps aussi le troublaient un peu ; mais c’était une mélancolie encore plus vague, c’était comme la souffrance de ne pas se souvenir... Ces premières journées tièdes de mai lui faisaient repenser à l’extrême Asie, le pays où il avait le plus vécu, le plus donné de sa vie aux femmes. Et, pendant ces nuits de rosée, où les oiseaux chantaient, des créatures jaunes venaient le visiter quelquefois ; à demi effacées, elles marchaient devant lui dans leurs tuniques collantes, en se balançant, comme là-bas chez elles, avec une mignardise chinoise ; elles lui envoyaient des sourires de chatte moqueuse, en se retournant sous leur parasol plat à mille plissures, semblable à une ombelle de champignon. C’étaient des femmes qu’il avait connues quelque part assurément, il s’en souvenait ; mais qu’est-ce qu’elles pouvaient bien lui vouloir ? Elles disparaissaient et il ne s’inquiétait pas de les suivre.

Pourtant, un soir, il lui était arrivé de s’habiller précipitamment sur les neuf heures, et de s’en aller à Brest, une grosse canne à la main, en marchant vite et la tête basse, comme qui s’en va faire une inavouable visite. Et là, dans le bas de la rue Saint-Yves, il en avait revu, des belles, qui n’étaient pas jaunes, qui ne portaient pas des parasols ni des jupes de crépon à chimères brodées, mais qui disaient des choses obscènes avec un enrouement immonde. Alors il s’en était revenu épuisé et honteux, et, à partir de cette soirée, il avait gardé à jamais la pudeur et la dignité de sa vieillesse.

Les étés, il cultivait des plantes grimpantes qu’il faisait courir sur sa maisonnette basse et qui lui rappelaient les lianes ; il arrangeait devant sa porte un petit berceau qui avait un air de véranda. Et c’était une de ses joies que ces deux ou trois jours par an où il faisait assez chaud pour prendre l’habit de nankin et l’éventail en feuille de palmier, — comme dans ces régions exotiques que jamais ses yeux ne devaient plus voir.

A la mi-juillet, il y avait chaque année un grand pardon, au delà du Portzic, au village de Sainte-Anne, et, ce jour-là, une foule gaie passait du matin au soir comme une procession à bâtons rompus, où les matelots dominaient. Il y songeait longtemps d’avance, à ce pardon, qui marquait pour lui comme l’apogée de l’été. Dès le matin, en toilette, tenant son éventail et ayant apporté le perroquet dehors, il était assis devant sa porte, afin de voir et d’être vu. En passant, on regardait toujours ce vieux, dans son petit jardin, avec ses boucles d’or aux oreilles. Il n’y avait encore rien en lui qui pût prêter à sourire ; son aspect était raide et dur ; ses yeux, qui autrefois changeaient tout cela parce qu’ils savaient être très doux, ne disaient plus rien à présent ; les paupières retombaient dessus, comme sur des lampes éteintes et désormais inutiles ; les lignes de ce visage restaient seules, encore correctes, mais rigides, exagérées par le temps, et il ressemblait à la momie tannée d’un pirate.

Ensuite le soir, quand cette journée de fête était finie, quand les derniers groupes étaient passés, lui resté seul et le silence revenu, il était pris d’une tristesse plus désespérée. Encore un été !… Et bientôt allait commencer l’hiver, avec les pluies, les nuits si longues et les douleurs. Encore un été évanoui, disparu avec tant d’autres, dans les abîmes qui n’ont pas de fond !

Il n’avait plus du tout envie de mourir maintenant, ah ! non ; il était trop vieux pour cela. Il se soignait encore davantage, se cramponnant à mains crispées au peu qui lui restait de vie.

Et pourtant, jamais ce temps qu’il voulait retenir n’avait glissé si vite. Il semblait que les durées n’existaient plus ; les jours, les mois, les saisons s’enfuyaient, s’enfuyaient sans trêve, avec les rapidités et les silences effroyables des choses qui tombent dans le vide.

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