Chapitre 11
Une année, il eut un avertissement qui lui fit très grand peur.
En rêve, une nuit, il passait dans une de ces mers profondes où on ne s’attend à rien voir ; la surface en était si tranquille qu’on eût dit une plaque de marbre gris, immense comme un désert. C’était au crépuscule, lui étant de veille à l’avant d’un navire. A ses pieds dormait une femme asiatique dont il savait le nom, — Nam-Theu, — et qu’il se rappelait avoir connue, autrefois et ailleurs. Ils glissaient mollement, sans inquiétude et sans bruit ; — mais tout à coup, là, très près, avaient surgi de ces choses qu’on appelle balise ou signal, et qui marquent aux marins les dangers invisibles de dessous les eaux.
Dans la vie réelle, en plein jour, il avait eu, trente ans auparavant, une surprise semblable. Il conduisait alors une jonque dans une de ces rivières de l’Indo-Chine qui serpentent pendant des lieues et des lieues au milieu de plaines d’arbustes verts, au sol de boue, inhabitées et inhabitables, plus monotones et plus mortes qu’une mer sans navires. Partout, la verdure empoisonnée des régions basses de l’équateur était jetée, comme une magnificence trompeuse, sur la désolation des grands marais. Lourdeur de l’air, lourdeur irrésistible de midi, il s’était laissé vaincre, et sommeillait presque, les yeux toujours ouverts à cette lumière effrayante et splendide. Près de lui dormait une Cambodgienne, — Nam-Theu, — qui à cette époque était sa femme. Tout à coup, à un tournant de l’étroite rivière, des balises étaient apparues ; elles étaient trois de compagnie, trois triangles rouges montés au bout de hautes perches, se dressant comme pour dire : Méfiez-vous, il y a un danger sous l’eau calme.
Le banc de corail ! — C’était le lieu que, par une sélection mystérieuse, des peuplades de madrépores avaient voulu habiter et, depuis des siècles, ils y avaient accumulé leurs milliers de cellules de pierre. On l’avait averti de ce banc, unique dans tout ce parcours, mais il ne l’attendait pas si près et il avait eu peur…
Qu’ils étaient déjà loin, ces souvenirs, loin dans l’espace et dans le temps, perdus au fond du passé mort ! Souvenirs de soleil et de vie, qu’est-ce qui avait bien pu les attiser une nuit pluvieuse d’hiver, dans les cendres de cette vieille tête déjà creuse, pour en faire cette dernière vision, sénile et déformée ?
Les balises qui avaient surgi tout à coup au milieu de cette mer grise de son rêve étaient très nombreuses, elles étaient accumulées comme pour quelque danger surnaturel et indicible. Elles affectaient toute sorte de formes étranges et inconnues ; au bout de perches très longues, elles se déployaient comme des bras, faisaient des signes, s’agitaient, avec l’impuissance désespérée de choses muettes qui voudraient crier, et traçaient sur le ciel pâle des écritures magiques.
Et lui se réveilla, pris d’une terreur profonde, comme à l’approche des choses fatales qui ne peuvent pas être conjurées. Il allait donc être bien affreux, l’écueil qui s’était annoncé de cette manière. Il pensa que cela signifiait sa mort.
Cependant l’année s’écoula sans amener rien de particulier.
Il y eut seulement dans ses habitudes un changement nouveau. Il était devenu très gourmand, et se plaignait sans cesse que cette mère Le Gall, sa gouvernante, choisissait mal au marché, ne lui achetait pas d’assez bonnes choses ; si bien qu’un jour il prit son petit panier lui-même résolument, — et dès lors on commença à le voir chaque matin dans Recouvrance, s’attardant lui aussi autour des marchandes à discuter comme une ménagère.
Propre et bien brossé dans son vieux caban de matelot, — ce vêtement d’un drap inusable que les retraités promènent jusqu’à leur mort, — il s’en allait encore d’un assez bon pas, ayant un certain air et de la tenue ; mais il soufflait beaucoup pour revenir.
Un matin, ayant accepté de boire avec un autre ancien comme lui, il rentra ne marchant plus très droit ; alors, pour la première fois de sa vie, il fut grondé honteusement par une femme, par cette mère Le Gall, qui, elle, ne mettait son bonnet de travers que le dimanche soir, et encore pas chaque semaine.
Il lui arrivait aussi maintenant, — et c’était un signe de la fin, — de se mêler à ces retraités, qui, par les temps doux, se rassemblaient près des fortifications, à la porte de Recouvrance. Tous les pauvres vieux cabans de marine étaient là, brossés, rebrossés, retournés, râpés, enveloppant des dos osseux, des carcasses mourantes.
Ils s’amusaient ensemble au palet, au bouchon, à des jeux comme à bord, ayant gardé de leur vie de matelot cette naïveté et cet enfantillage qui maintenant, chez ces vieillards, étaient lugubres.
Ou bien, assis en petits groupes pitoyables, ils se contaient leurs histoires :
– Quand j’étais sur la Melpomène...
– Et moi, à bord de la Sémiramis, un soir qu’on prenait le troisième ris, l’amiral m’avait dit : « Jézéquel, à toi !… »
Ils racontaient en même temps, chacun causant pour soi-même. Et ces navires dont ils parlaient n’existaient plus ; et ces commandants, qui revenaient dans leurs récits comme des personnages de légende, s’ils n’étaient pas morts depuis longtemps, ils étaient devenus ces tristes fantômes qui, ayant achevé une carrière admirable d’intrépidité, de dévouement et d’honneur, s’en allaient lentement par les rues, en vêtements noirs avec une rosette rouge à leur boutonnière ; — ou bien, les jours où il y avait un peu de soleil, on les roulait dans des petites voitures.
Près de cette porte de Recouvrance, des sentiers partaient pour s’enfoncer dans des endroits inhabités de la banlieue, le long des grands remparts en granit pleins d’herbes et de lichens ; des sentiers verts très favorables aux amoureux, très aimés des matelots pour y promener le soir les petites filles de ce faubourg. Et justement, tous ces vieux avaient choisi l’entrée de ces chemins pour s’y réunir, faisant de ce lieu comme le vestibule d’un cimetière. Attirés par l’habitude, ils l’encombraient toujours de leur foule lamentable — les uns restés propres et dignes, bien boutonnés dans leur caban éternel ; d’autres sordides, hébétés d’alcool, faisant mal à voir.
Et tous ils avaient été les lestes et les forts, — usés au service de la patrie, qui leur donnait de quoi ne pas tout à fait mourir. Et il y en avait eu parmi eux de si bons et de si braves que ces restes d’eux-mêmes étaient encore, malgré tout, des choses vénérables, presque sacrées.
Vieilles ruines des vaillants d’autrefois, les jeunes passaient près d’eux, cambrés, décolletés dans leur chemise bleue, tenant au bras leur amoureuse, ayant hâte de s’enfoncer, par ces chemins d’herbes, sous les ormeaux des remparts.
Devant ceux-ci, la vie et la mer étaient grandes ouvertes, les appelant par toute sorte de mirages. Ils avaient leur pleine jeunesse de matelot, plus vigoureuse que celle des autres hommes, et sans songer qu’elle s’userait aussi plus vite, sans regarder ces spectres, qui avaient été leurs pareils, ils passaient gaîment, comme des enfants ivres de santé et de force ; ils passaient le soir, à l’heure où ces vieux à la tête branlante regagnaient leurs logis, en s’aidant dans leur marche avec des bâtons.
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