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Chapitre 13

Un autre printemps encore le trouva plus tremblant, plus débile, assis dans son petit jardin.
Pourtant ses sommeils n’avaient plus les rêves agités d’autrefois. C’étaient seulement des ressouvenirs d’espace et de soleil ; c’étaient de grands vides bleus devant lui, ou bien des étendues changeantes, comme sont les lointains profonds des eaux ; et, au premier plan, se découpait toujours quelque détail très rapproché, de gréement ou de mâture, une vergue, une voile ou des haubans. Au fond de son cerveau qui s’en allait, ces dernières images lui étaient restées de sa jeunesse passée dans les hunes, ou peut-être, par une transmission mystérieuse, lui revenaient-elles de plus loin encore, de ses ancêtres, marins comme lui.

C’était bien fini pourtant ; jamais, jamais il ne la verrait plus, la splendeur bleue, la splendeur infinie des mers ; ni lui, ni aucun fils issu de son sang ; il était une souche épuisée dont rien ne devait survivre.

Il avait peur, à chaque tombée de la nuit, disait qu’il finirait par mourir seul ; mais la mère Le Gall, qui, pour de l’argent, restait maintenant chez lui tout le jour, refusait d’y coucher, prétendant que cela pourrait faire jaser.

Les plaies de ses jambes s’étaient beaucoup étendues, et il continuait de laver ses linges lui-même avec grand soin, voulant absolument rester propre ; mais il lui arrivait de se tromper, de tripoter dans les mêmes eaux plusieurs fois ; il ne savait plus trop, et faisait, par enfance, des choses très sales.

En mai, il essaya encore de jardiner, se tourmentant beaucoup de ses deux petites plates-bandes qui avaient pris un air abandonné et où poussaient maintenant de hautes herbes comme auprès des tombes. Mai s’annonçait très beau ; des hirondelles, qui avaient un nid sous son toit, chantaient dès le matin leur joie d’amour ; partout dans la campagne s’épaississaient des verdures nouvelles, s’ouvraient des fleurs… Gaîté pour les autres, pour tout ce qui était jeune ; pour lui, ironie atroce, plus sinistre qu’un ricanement de la mort.

Il allait et venait, se baissant péniblement pour arracher ces méchantes herbes. Un vieux fuchsia, qui était devenu un arbre sous le climat doux de Bretagne, encombrait la petite allée de ses branches retombantes ; par le haut, il était presque mort, mais en bas il avait refleuri à profusion comme une jeune plante ; et, quand le vieil homme passait, toutes ces fleurs couleur de corail, qui frôlaient le drap usé de son caban de matelot, y répandaient en fraîche poussière le trop-plein de leur pollen jaune. — Lui aussi, jadis, avait semé au hasard la sève exubérante de sa vie, — mais les hommes ne refleurissent pas dans leur vieillesse comme les arbres, et leur fin est une décomposition horrible à voir.

L’été passa encore, la chaleur le ranima un peu. Il mit une dernière fois le paletot en nankin et s’éventa avec la feuille de palmier. Mais, l’hiver, il lui vint une enflure plus maligne qui semblait pleine d’eau. Et il se soignait, se soignait, s’abêtissant dans cette seule idée de se conserver. Qui sait ; à force de précautions, peut-être pourrait-il atteindre l’autre printemps ?…

Non. Une nuit de mars, la mort qui passait, allant à Brest achever quelques poitrinaires, s’arrêta pour le tordre. Elle lui mit la bouche de travers, lui chavira les yeux, lui recoquilla les doigts et reprit sa course, le laissant raide sur son lit, figé dans la pose qu’il devait garder jusqu’au moment de tomber par morceaux dans la pourriture dernière.

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