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Chapitre 12

Un hiver, le tremblement des vieillards le prit tout à fait. Il faisait tomber ce qu’il touchait et cassait beaucoup d’objets dans son petit ménage.
La maladie de la lune, qu’il avait eue jadis sous l’équateur, l’avait repris aussi. Les docteurs de bord l’appellent héméralopie, et elle vient aux matelots qui dorment en plein vent, les yeux en l’air, dans les pays chauds. Aussitôt le soleil couché, il cessait d’y voir et n’osait plus se remuer qu’en tâtant, comme les aveugles.

Il s’éteignait, des voiles se tissaient autour de lui sur toute chose.

Il sentait toujours sa tête très lourde, bien qu’elle fût presque vide d’idées. Quelquefois, la nuit, une figure de Chinois venait encore grimacer près de son lit ; alors il se mettait en colère et disait des injures en s’agitant beaucoup, — s’imaginant être là-bas à se battre contre eux.

Il ne regardait plus jamais le portrait de la petite communiante, qui tenait toujours son cierge, mais qui continuait de pâlir chaque hiver, — en même temps que les débris de la jeune fille morte, arrimés maintenant dans la fosse-commune, verdissaient au milieu des tas d’ossements.

Il dépensait beaucoup d’argent pour s’acheter du bon vin et des choses fortifiantes. Mais des plaies lui étaient venues aux jambes, et, comme il voulait rester propre, il lavait tout seul dans sa petite cour, chaque matin, les linges qui lui servaient à envelopper ce mal.

Son torse s’était déformé ; il semblait beaucoup moins grand qu’autrefois, et ses os d’épaules sortaient.

Tout le jour, il avait son regard mort et ne pensait plus à rien qu’à se soigner et à manger ; c’était le matin seulement que son intelligence redevenait affreusement claire, quand il se réveillait, seul toujours, après cette sorte de repos que lui avaient apporté les dernières heures de la nuit. Alors il restait immobile et sinistre avec des yeux fixes qui comprenaient et qui se souvenaient.

Pauvre débris, épave dont la mer n’avait pas voulu, vieillard solitaire dont personne ne regardait les larmes ! Pourquoi n’était-il pas mort plus tôt, dans sa belle jeunesse ?… Les animaux libres ne traînent pas ainsi, eux : jusqu’à la fin, ils conservent leur forme, leur raison d’être : ils se reproduisent, ils ont leurs amours. C’est pour l’homme seul qu’est faite la longue vieillesse, dérision de la vie.

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