Chapitre 6
Sylvestre Moan, mon matelot, est du pays de Goëlo, comme M. Renan et mon frère Yves, — d’un hameau en Ploubazlanec. Je l’avais connu jadis, par mon ami Yann le géant, alors qu’il était petit mousse et pêcheur d’Islande.
Un peu trop encombrant, c’est tout ce que je lui reproche, et encore ce n’est pas sa faute : plus haut et plus large d’épaules que ma porte n’est grande ; des bras effrayants, une barbe très noire. De loin, un air terrible ; de près, une jolie figure douce, douce et naïve ; dix-neuf ans, des yeux bleus tout jeunes ; les manières, les inflexions de voix, la candeur d’un petit enfant. Lui et Tu-Duc (le jeune chat de l’équipage, volé à Alger : une robe grise mouchetée, un air très fin, le bout de la queue et le dessous du cou blancs), lui et Tu-Duc sont peut-être les deux du bord qui m’aiment le plus. Ils se ressemblent d’ailleurs, malgré la différence de leurs dimensions : même démarche et même dandinement câlin, l’esprit aussi peu cultivé l’un que l’autre, tous deux absolument primesautiers. De mon hamac d’aloès je les vois, Tu-Duc et Sylvestre, entrer ou sortir, l’un portant l’autre, puis vaquer à leurs petites occupations dans ma chambre, parmi les bouddhas et les fleurs, avec la même souplesse silencieuse. Tu-Duc sait sauter quand on lui présente les mains en rond. Sylvestre, lui, ne sait pas ; mais il écrit à sa grand’maman, en Goëlo, ce qui doit être bien plus difficile.
Nous n’avons plus très chaud, maintenant, dans notre Tourane ; en plein jour seulement, mais le soir on sent très bien l’approche, de l’hiver. L’îlot vert a perdu beaucoup de ses feuilles, et l’eau est devenue froide alentour. Des pluies, des journées sombres et courtes, comme en Bretagne les journées d’automne ; c’est une tristesse que nous n’avions pas prévue. A la tombée des nuits, on a parfaitement cette impression de novembre, qui serre le cœur comme un frôlement de la mort, et on se met à songer aux bonnes veillées de France, — à des flambées joyeuses au foyer de famille…
Nous endurons, par notre propre étourderie, une foule de privations. Un dénuement complet de ces petites choses usuelles qu’on emporte de France, et que rien ne remplace quand elles sont épuisées. Plus un sou dans nos bourses faute de communications avec le reste du monde. Et plus de savon à bord : notre linge lavé par nos matelots dans de l’eau saumâtre, et sentant le chinois.
La Circé est devenue, par la force des événements, un réceptacle de toute sorte de monde : blessés, convalescents, interprètes, Matas annamites, naufragés tonkinois, pirates d’Haïnan, l’élément jaune nous envahit de plus en plus, et il faut fermer sa porte aujourd’hui comme dans un mauvais lieu. Mais c’est amusant de voir la désinvolture avec laquelle les matelots savent traiter ce peuple à longs cheveux.
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