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Chapitre 5

Un temps tout à fait particulier, d’une chaleur douce, d’une pureté exquise. Nous partons en baleinière pour aller reconnaître Shun-An, de l’autre côté de la baie, au pied de ce défilé de hautes montagnes que les Annamites appellent : Porte des nuages.

Rien qu’un hameau de pêcheurs misérables, mais une toute petite pagode très jolie, fine dentelle de plâtre et de porcelaine, dans un lieu profond, ombreux, sous de grands arbres rigides et solennels, de l’espèce appelée : Arbres à pagode. Dans toute cette région humide, des capillaires, de variétés délicates et rares, tapissent les vieux murs.

Les gens sont laids et craintifs.

A l’entrée du village, monsieur tigre est figuré en bas-relief sur un grand écran de pierre ; il est peint de couleur naturelle, avec des babines en crin, des yeux en cristal, — et fait, comme il est de rigueur, une grimace chinoise. Des petites chandelles rouges, odorantes, brûlent à ses pieds : c’est pour le calmer, nous dit-on, parce qu’il est venu cette nuit miauler jusque dans la rue.

Une case mandarine est isolée là-bas, au milieu de ces champs de riz qui sont d’un vert plus tendre que nos blés en avril. Nous nous y rendons par d’étroits sentiers en bosse qui traversent les rizières inondées, comme en France les levées de nos marais salants. Les portes sont closes ; c’est que ce mandarin, qui était très âgé, paraît-il, vient de mourir. La veuve, une pauvre vieille singesse plaintive, nous ouvre et nous fait entrer dans une salle basse, très ancienne, où toutes les poutres massives représentent des vampires et des monstres. Elle veut nous vendre ses lances, ses plateaux, ses postiches, ses parasols ; — et nos matelots en ont leur faix d’emporter dans notre baleinière toutes ces dépouilles du mandarin mort.

Au coucher du soleil, il est temps de repartir ; nous nous en allons, bercés par une houle énorme que la mer de Chine nous envoie et qui vient lentement mourir dans cette baie ; une fraîcheur d’automne, toute nouvelle et vivifiante, arrive avec le soir, et le crépuscule est d’une pure couleur d’or.

Tandis que nous rentrons tranquillement à la voile, apparaît là-bas, au fond de l’horizon, le bienheureux paquebot de France, qui s’arrête en passant pour remettre nos lettres à la Circé. — Cela va nous compléter une bonne journée, une fois par hasard, et nous serions très gais sans le souvenir tout frais de nos camarades partis avant-hier pour l’inconnu…

Hélas ! pourquoi ne nous fait-on pas marcher avec eux ?

En y songeant, on a honte presque de cette sécurité de Tourane ; et puis, vraiment, ce rôle de gardien de blocus, si utile qu’il soit, finit par devenir mortel…

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