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Chapitre 1 De ma fenêtre

Ne croyez pas que les feuilles mortes tombent d’un coup, comme les fruits mûrs, ou sans bruit, comme les fleurs fanées. Celles des aulnes, au bord des ruisseaux, se détachent vers midi, et, attardées par des feuilles encore vivantes, par des nids abandonnés qui ne les réchauffèrent pas, arrivent à la terre tout juste avant le soleil. C’est l’heure où le meunier ouvre ses vannes ; le ruisseau monte et les emporte avec l’eau restée dans les trous, l’eau qui a déjà oublié si elle vient du moulin ou de la pluie ; et elles roulent, tout au fond, car les feuilles vertes seules surnagent. Il y a aussi celles de lierre, couleur d’écorce, qui se collent au tronc et le pénètrent peu à peu ; il y a les feuilles qui tombent la nuit, froissant une branche, et s’arrêtant inquiètes, repartant, et dans leur crainte d’éveiller l’arbre faisant plus de bruit encore. Seules les feuilles de tremble s’abattent d’une masse, désargentées. Mais elles-mêmes, ce jour-là, se détachaient plus lentement. De mon lit, je les écoutais et les voyais. L’automne s’étendait au-dessous des tilleuls comme un filet de soie qui ouate les chutes. Je m’étonnais que les oiseaux pussent arriver jusqu’à la terre.

Je m’étonnais aussi que l’on ne pût reconnaître mon mal. Le corps d’un enfant de dix ans doit être simple pourtant comme celui d’une poupée. Je ne me nourrissais que du lait de vaches dont nous savions le nom, que de la viande de leurs veaux avec lesquels j’avais joué. C’était du canton que sortait ma maladie, car je n’avais fait aucun voyage, et cependant le médecin ne la reconnaissait pas comme une des siennes. Elle n’était née ni de ses courants d’air, ni de l’eau de ses fosses, ni des êtres malfaisants qui lui étaient familiers. Il m’en voulait, comme si j’étais le coupable, et rudoyait aussi la garde-malade. Mon père n’était pas plus habile ; en vain, prenant mon poignet, il essayait d’en régler le pouls sur le battement robuste et sain de son remontoir : les deux mouvements luttaient de front une minute, mais mon sang prenait vite le galop et la montre, dépassée et lasse, continuait les heures au pas. Je ne savais si j’étais fier ou honteux que ma maladie n’eût pas de nom.

Seule, Urbaine, la garde, n’était pas embarrassée, habituée à deviner d’elle-même les causes des orages, des passages de soldats, des maladies d’animaux, et à se suffire de ses réponses.

— Pourquoi il est malade ? expliquait-elle, parce qu’il ne cligne jamais des yeux. Il vous regarde des heures entières, les yeux toujours ouverts, comme un aveugle. Un enfant de son âge n’est pas une poule. Il doit cligner à toute minute.

Mon père souriait.

— Et ce n’est pas fini, ajoutait-elle en colère. S’il continue, il lui viendra des goitres.

La peur des goitres me faisait obéissant et silencieux. J’en avais vu beaucoup, au marché, à la gorge des montagnardes qui vendent les châtaignes, et notre beurrière aussi en portait un, gonflé au-dessus des deux autres comme un troisième sein. Souvent, pendant que je somnolais, les crétines et la beurrière, en file ou en ronde, dansaient autour de mon lit, les goitres tombant. Je m’éveillais en sursaut, puis, pour ne plus dormir je suivais des yeux, à travers la vitre, le lierre qui grimpe au tronc du vieux pommier pour s’épanouir, au faîte, en touffes de gui ; puis les heures passaient, tardives, confuses, se pénétrant ; la garde-malade, de la cheminée, racontait en tricotant des contes plus longs que les heures, et je la regardais des soirs entiers, sans l’écouter, sans même l’interrompre, clignant des paupières dès qu’elle se tournait vers moi.

Un jeudi, vers cinq heures, l’ombre d’un vieux monsieur passa derrière les rideaux, si plate, qu’elle semblait écrasée entre nos vitres et le mur d’en face.

— Par exemple, dit Urbaine, il ose se promener !

Je ne connaissais pas le vieillard, et je demandai son nom. Elle haussa les épaules et reprit, indignée, son tricot.

Le vieux repassa le lendemain, à la même heure. Il allait plus lentement, et fermait à demi les yeux, car il marchait face au soleil. Je regardai Urbaine, l’interrogeant.

— Eh, qui voulez-vous que ce soit, cria-t-elle exaspérée, c’est le père Voie !

Le samedi, je voulus m’asseoir au coin de la fenêtre, et attendre le vieux qui souriait au soleil. Que les heures, ce soir-là, furent longues, et cependant, à l’heure précise, il arriva. Tout ce qui le précédait sur la route me parut son avant-garde. Après cinq ou six laboureurs, que suivaient des chevaux dételés, les harnais sur le dos, il passa ; le soleil creusait encore toutes ses rides ; derrière lui se hâtaient des laitières et des chiens.

— Par exemple ! par exemple ! murmurait Urbaine, soulevée par une colère dont je ne sus jamais la cause.

Et, tous les soirs, le vieux revint, toujours souriant, même si le soleil était caché, sans se douter qu’il passait aussi près d’une ennemie. Parfois, il remuait la tête en cadence, comme s’il chantonnait, et voulait marcher au pas ; parfois il se mouchait, mais je n’entendais rien, même pas le bruit de ses souliers, à travers la croisée fermée. Un soir, il regardait quelque chose qui le suivait, et il semblait faire sa promenade à reculons ; un autre jour, il salua un passant, qui tourna la tête sans vouloir lui répondre ; il continua de sourire deux pas encore, puis son visage changea si soudain, que je crus que le soleil tournait. Une autre fois, il frottait de sa manche, sur le collet de sa redingote, une tache qui, le lendemain, avait disparu. Cela ne m’attristait pas qu’il ignorât mon existence, mais un soir, il passa si près que je cognai à la vitre. Il se retourna, me vit et son sourire s’élargit encore. Je le regardai, oubliant de cligner, et soudain embarrassé, il s’éloigna, feignant de chercher dans sa poche.

Quelques jours après, une femme s’appuyait à son bras, en robe et en chapeau rouge, du côté que nous ne voyions point ; mais elle était si grande et si large, que nous apercevions, autour du père Voie, un cadre pourpre. Urbaine ferma brusquement la fenêtre. Je dis, pour lui être désagréable, d’instinct :

— La belle femme !

Elle me regarda une minute, si fixement, si fermement que j’eus peur, et n’osai lui faire remarquer qu’elle ne clignait pas.

Il est doux d’être convalescent par les soirs où tombe la pluie ; cela est plus doux encore par les soirs de soleil. Des mouches vous rendent visite à la fenêtre ; on hésite à les écraser entre la vitre et la mousseline, par pitié d’abord, et puis c’est si sale. Les mains lasses s’étalent sur les cuisses, et l’on ne sait lesquelles réchauffent les autres. Tout le jour des rayons maladroits se brisent sur des surfaces qu’ils croyaient molles, et qui vous les renvoient durement, alors que le soleil m’est encore invisible, et n’a pas quitté les champs. Ils vous viennent des toits, sur lesquels un vernis inépuisable coule, d’un œil-de-bœuf qui n’ose les laisser pénétrer dans les greniers, de la rivière, si profonde que les poissons y sont à l’ombre. Les murs, les murs s’étendent, et emmagasinent de la chaleur pour l’hiver ; les mouches voltigent sans crainte autour des toiles d’araignées où elles prennent et sucent des moucherons. Puis, peu avant la nuit, le soleil lui-même arrive, escorté de nuées, de bruits et de couleurs. Avant d’enfoncer dans l’horizon, il y jette sa robe, apparaît nu et jaune, et allume de grands incendies d’où montent les fumées qui bourrent les nuages. Alors notre père Voie passe. Le soleil se couche quand il est passé. On me couche avec le soleil.

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