Chapitre 2
J’eus une rechute, dont Urbaine seule sut encore expliquer les causes. On eût dit que tout l’automne se rassemblait autour de moi, comme une vapeur mauvaise, et m’étouffait… Mes draps m’usaient peu à peu, et ma peau repoussait plus pâle. On m’avait tiré de mon petit lit, et étendu dans un lit plus large, comme ces petits oiseaux malades qu’on croit guérir, en les sortant de leur cage, et en les lâchant dans des volières. Je délirai. Il me sembla un soir que le père Voie me surprenait, sur le bord d’une mare ; il m’y entraînait lentement, le visage toujours inondé de soleil, et je le suivais de moi-même, et je voyais, du fond, mes parents s’agiter sur le bord de mon lit, ridicules comme des gens qui ne savent pas nager. Ils s’empressaient, mais on ne sauve pas les noyés avec des bruits de petite cuiller et des tisanes.
Je ne sais quel soleil, un beau matin, tarit la mare. Je séchai plusieurs jours, étendu et mouillé. Je devinais autour de moi ma famille, qui toussait, froissait des étoffes, et assise face à mon lit, s’y chauffait comme à un grand feu. Des lèvres m’effleurent, légères et sèches, il en vient jusqu’à ma poitrine découverte ; elles se posent, muettes, veloutées, un peu onctueuses, comme des papillons de nuit, accompagnées parfois de lumières, précédant les laitages, le sommeil et la grosse fièvre. Les unes choisissent avant de se poser : je les devine au-dessus de moi, entre mon oreille et mon front, qui planent et hésitent. Elles tombent soudain, et appuient avec tant de force que l’on sent au-dessus d’elles le poids d’un cerveau ; d’autres s’abattent au hasard, sur mes yeux, sur ma chemise, sur mes lèvres, sautant et trébuchant, comme des sauterelles à jambes inégales ; mais toutes sont discrètes et respectueuses, si bien que l’on dirait que c’est la même personne qui est chargée de m’embrasser.
Mes premières paroles furent pour demander le père Voie. J’avais dû l’appeler, pendant mon délire, car personne ne parut étonné.
— Il viendra quand tu seras guéri, dit seulement mon père ; il viendra demain.
Il ne vint pas, et j’avais déjà deviné qu’il ne viendrait jamais. Un mystère l’éloignait pour toujours de notre maison et de ma vie. Mais chaque matin, je le réclamais, pour faire un peu mentir mes parents et jouir de leur embarras ; car c’étaient chaque fois des excuses nouvelles et mensongères : le père Voie s’était fait une entorse ; le père Voie mariait sa fille à un gendarme ; il craignait de prendre mon mal, qui était contagieux ; il était agent du Phénix, et assurait contre la grêle le département voisin, car les orages allaient venir.
Les orages vinrent, en effet, battant à grand fracas les portes des étables. Ils brisèrent même, chez nous, une cheminée, qu’aucun père Voie n’avait assurée, et qui fuma encore, une fois tombée. Urbaine essayait en vain de me distraire ; elle connaissait tous mes jeux, mais les jouait en paysanne, avec une opiniâtreté qui me fatiguait. Elle s’entêtait, et pour rien au monde, elle n’eût levé son doigt quand je disais : éléphant vole, ou Urbaine vole.
Pourquoi le père Voie n’est-il pas là, fluet, discret et souriant ? J’aime les vieux. Ils vont courbés vers la terre, parce que le ciel éblouit leurs prunelles usées. Ils sont si bons qu’ils ont l’air sûrs que nous deviendrons aussi vieux qu’eux ; ils sont si fragiles qu’ils ne se hasardent pas dehors le matin, alors que sur les enclumes, sur les routes, tout résonne d’un bruit qui casse, et que rien n’amortit. Ils se réunissent pour les enterrements, par devoir, comme les pompiers pour la parade. Leurs mains tremblotent, car elles ont appris la valeur du temps, et le battent comme des pendules ; leurs veines ont si froid au fond de leur corps, qu’elles se glissent à la surface, et la peau seulement les sépare du soleil. Ils portent de grandes blouses ridées, et quand ils causent, ils s’arrêtent. Alors ils se regardent d’un air d’entente, comme s’ils avaient fait une malice, à vivre depuis leur jeunesse.
Les femmes ne sont jamais aussi vieilles que leurs vieux, à cause de leur jupe, que le moindre vent agite, qui s’étale et qui joue. Mais rien ne cache la vieillesse de mes trois amis, le père Morin, le père Ribaut et le père de l’adjoint, dont j’oublie toujours le nom. On les emploie dans le bourg à recueillir tout ce qui est malade, brisé et mourant. Le père Morin roule des tonneaux si disjoints, qu’ils ne gardent pas même l’eau de pluie, et il en distribue les cercles aux petits enfants. Le père Ribaut attend tout l’été que les arbres de la promenade se dépouillent, et quand, sur son désir, l’automne est venu, il rassemble les feuilles, comme pour les répartir, au pied de chaque platane, mais se trompe parfois, et fait le plus gros tas au pied du plus petit. De ses mains, qui, d’année en année, ont pris leur couleur, il les tasse dans une charrette à bras, jure quand un caillou s’est faufilé au milieu d’elles et l’égratigne, puis il les traîne je ne sais où, vers je ne sais quel canton où les arbres n’existent pas.
Les soirs où il ne pleut point, un peu avant l’heure où le père Voie passait, ils arrivent, traînant un banc, et s’asseyent, relevant leurs blouses, en face de notre fenêtre, près de la fontaine qui marque la moitié du chemin entre Tours et Châteauroux. Les mains sur leurs genoux où l’on a cousu pour elles des pièces neuves, leur bâton appuyé contre leur cuisse, ils n’attendent qu’un signe pour vous saluer, et vous appeler par votre nom de famille. Les ménagères passent rapidement devant eux, dédaigneuses, et ils n’osent les interpeller, mais, chaque jeune fille, ils l’arrêtent. Le père Morin s’essuie le menton, et parle, et les deux autres l’écoutent, la bouche entr’ouverte si sûrs qu’il va la faire rire ! Il plaisante, et eux rient les premiers ; et elle finit par rire, jusqu’à ce que le seau déborde, l’éclaboussant. De la main elle puise quelques gouttes, et les leur jette. Ils se pressent l’un contre l’autre, feignent d’être tout mouillés, de renverser leur banc, dans leur hâte, et ils la menacent de leur canne. Puis ils la suivent de leurs yeux dont le bleu blanchit, hochant la tête comme pour encourager et approuver chacun de ses gestes harmonieux ; car elle va, en équilibre, un seau à chaque main, entourée d’un cercle que le père Morin a dû lui donner. Ils appellent par des noms qu’ils inventent les chiens qui rôdent, à la recherche des veaux qui sont passés hier, mais le père de l’adjoint les injurie et les chasse. Le nain qui vend les journaux vient s’asseoir, sa tournée finie, près d’eux, mais une fois assis, il les surpasse de la tête, car ses jambes seules sont si petites. Ils lui volent sa casquette à lettres d’or et l’essayent à tour de rôle, et elle va à chacun, car les vieux, tout leur va, les vieux sabots, les vieilles blouses, la vieille soupe. Ils s’étonnent plus des faits habituels que des aventures qui ameutent le village. Les machines à battre peuvent rouler derrière des bœufs inconnus, les automobiles s’arrêter pour faire de l’eau à leur fontaine, eux continuent, indifférents, à arracher un clou de leurs sabots, à observer un canard qui mordille un des os que les chiens n’ont pas trouvés. Poussiéreux, hâlés, ils ont l’air de se reposer d’un long voyage ; un étranger pourrait croire qu’ils viennent de Tours et l’on se demande à quel âge ils seront à Châteauroux.
Les voilà qui étirent leurs bras et leurs blouses empesées. Au loin, le train remue tout l’horizon, et l’on ne croirait point, à entendre ce fracas, que ce n’est qu’un train-tramway sans troisièmes et dont les passages à niveau n’ont pas de barrière. Les voilà qui se lèvent, tous trois ensemble, pour que le banc ne chavire pas. On dirait qu’un immense nuage blanc double le bleu du ciel et le rend plus pâle. Les voilà qui s’en vont enfin, traînant leur banc, traînant leurs sabots, à regret, je ne sais où, sans doute vers le pays ou le père Ribaut remise ses feuilles mortes.
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