Chapitre 10 Le petit duc
C’était un de ces bureaux d’octroi de petit canton qui se sont réfugiés au centre du bourg, par peur des contrebandiers et qui déconcertent les fraudeurs par leurs glycines et leurs jasmins, comme des percepteurs souriants. Le soleil se couchait à sa droite, mais entre eux s’étalait l’église, conciliante, avec son Christ nu, au flanc percé d’un trou où les moineaux nichaient, avec le saint Roch couvert d’araignées qui fournissaient de fils de la Vierge toute la paroisse. Des noces en descendaient parfois, qui venaient peser la mariée à la bascule ; des parrains s’amusaient, aux baptêmes, à déclarer le nourrisson qui n’osait plus téter sa langue salée. Puis voilà les chasseurs déballant les lièvres sous la pluie qui fume ; les carrioles, dont les ânes s’arrêtent par habitude, même si les panières sont vides ; les poules pondeuses du bourg qui sortent et rentrent, crête haute, sans déclaration ; les moutons, marqués au dos de ce même rouge-brun dont on badigeonne les chênes à abattre, et qui s’étonnent de n’avoir pas trouvé d’herbe sur la route. Des enfants, encore ni blonds ni bruns, grimpent sur les barres de fonte où l’on attache les génisses au front frisé, bavant la crème, ni rouges ni blanches encore. D’en face, la mairie surveille, revêche aux rayons insistants, l’après-midi, comme une sous-maîtresse qu’une élève taquine du fond de la classe avec son miroir, – et fermant rageusement ses persiennes, vers le soir, quand l’ombre du clocher où danse l’ombre des cloches traverse la chaussée et monte jusqu’à son balcon.
Les deux enfants étaient assis, les bras ballants, le dos voûté, sous la fenêtre du bureau. Jean, le fils de l’employé de l’octroi, répondait sans hâte aux questions de son camarade et souriait, de bonheur. Après dix ans écoulés sans amis, il n’était plus seul, depuis ce soir, et pour toujours. Rudoyé par son père qui ne lui permettait pas de quitter l’instituteur pour les Frères, traité en ennemi par les autres gamins qui se réunissaient, la classe finie, pour jouer au patronage Saint-Joseph, il avait cherché en vain un camarade, et voilà que lui tombait du ciel celui qu’il se fût souhaité. M. Leduc, le conseiller général dont la femme était morte depuis plus de trente ans, avait ramené hier de Châteauroux, comme un souvenir longtemps dédaigné de la défunte, un fils aux cheveux si bouclés, au teint si pâle, aux guêtres de peau si fine, qu’on le surnommait déjà, dans tout le bourg, le petit duc. Pour lui épargner toute raillerie, il l’avait confié au petit solitaire. Et, par le parc, où les trembles s’assoupissaient malgré leur danse de Saint-Guy, par le vieux pont qu’on traverse en dix pas, bien que l’agent voyer étourdi ait fait dresser à chaque bout une borne de kilomètre, par les prairies, qui dévalent vers la route départementale pour s’arrêter net, intimidées, Jean l’avait conduit à son bureau.
Quatre heures sonnaient. C’était un de ces dimanches soirs qui montent tout chauds de la terre, et contre lesquels les bruits des battoirs lointains s’amortissent. L’eau était bleue jusque dans les trous découpés sur l’argile par les sabots des bœufs ; c’était l’heure où les bœufs n’osent ni brouter ni s’étendre, et se rassemblent autour des ormes sans voir que l’ombre en est partie ; où de petits moineaux fous viennent donner de la tête dans les grillages des tarifs d’octroi et se croient une minute emprisonnés ; où un homme passe et vous sourit, sans qu’on le connaisse, de la seule joie d’être au soir ; c’était le soir s’étalant comme la tiédeur dans un grand nid et de petites plumes voletaient, s’efforçant d’être plus lourdes que l’air, ou d’y trouver des trous pour descendre jusqu’à la terre brûlante ; c’était une clarté diffuse, nonchalante près des fenêtres et qui mordait les pignons comme une eau-forte ; – mais c’étaient surtout les douze bœufs de M. Pinton, qui rentraient en file à l’étable, et qui agitaient follement leur queue en balancier déréglé, et qui regardaient des moucherons… pacifiques et satisfaits comme des heures écoulées. Jean, heureux de sa science, annonçait, les présentant, paysans et animaux.
— Voilà les oies !
Une ex-plume d’oie enfilée dans le bec, comme pour équilibrer leur tête haut perchée, les oies parurent. Elles s’arrêtèrent devant Jean, le regardèrent fixement et la plume de leur nez donnait de l’assurance à leurs yeux myopes comme un lorgnon. Mais le chien descendait l’escalier et elles repartirent, affectant la tranquillité et mordillant des salades. Derrière les oies, sans être annoncées et sans marcher au pas, vinrent les poules, aux yeux ajustés comme des oreillères et qui s’occupaient, provocantes, à chercher quelque chose qu’elles n’avaient pas perdu.
— Voilà le cheval qui tourne la meule !
Le cheval qui tourne la meule passa, affairé, comme si, avant le crépuscule, il avait à tourner autour du soleil. Les poules le suivirent, remplies d’espoir.
— Voilà le père Bouvet.
Le petit duc le regardait sans étonnement, mais, Jean, tout ému, se leva. Le père Bouvet, le perceur d’oreilles, ne passait qu’une fois l’an, le dimanche qui précédait la foire, à la joie des fillettes et des couturières, car il vendait des boucles pour les oreilles qu’il trouait et lui seul de plus savait ce que c’était que repasser les ciseaux. Il en portait déjà une dizaine, suspendus à sa ceinture, ouvrant le bec comme des perdrix tuées et l’on se demandait s’ils ne servaient pas à percer les oreilles trop charnues. Il pria Jean d’aller annoncer son arrivée à l’institutrice, et secouait en parlant deux larges bagues d’or qui pendillaient, s’usant à ses joues poilues, dans de larges trous que lui seul avait pu forer.
Jean hésitait, car aujourd’hui même, au sortir de la messe, il avait poursuivi à coups de pierres une bande de fillettes, mais le petit duc l’entraînait, lui donnant le bras, un bras couvert d’étoffes légères à travers lesquelles on sentait la chair comme une pâte parfumée, balançant son cou arrondi et magnifique, et l’on devinait que c’était bien là le fils des comtesses décolletées. Le cœur de Jean s’arrêtait, et pourtant son pouls battait à se rompre.
L’école était en dehors du bourg, loin de la scierie, loin des forges, isolée de tout ce qui n’est pas la science. Des cerisiers peureux l’entouraient, qui haussaient leur givre de fleurs vers la lune rousse pour la persuader qu’ils étaient déjà gelés. La cloche endormie dodelinait. Une ou deux fois, cet hiver, le vent de La Châtre soufflant, elle avait sonné d’elle-même, et tous les enfants s’étaient regardés, bienheureux.
Quelques boulettes de papier accueillirent les amis. Le petit duc voulut expliquer que le père Bouvet attendait à la mairie, mais il s’embrouillait et haussa les épaules, sans embarras. Jean, dans la fierté d’être vu à son côté, ne l’écoutait qu’à demi et se contentait de lui sourire. D’ailleurs toutes les fillettes avaient deviné, et elles étaient déjà debout, s’arrachant des buvards.
Et toutes celles qui sentaient leurs oreilles mûrir contre leur tête ainsi qu’un fruit délicieux ; toutes celles dont les grand’mères avaient cru amollir le lobe, depuis l’hiver, en le massant de leurs doigts maigres ; celles que les gamins embrassaient le soir, sous les oreilles ; et les oreilles qui ne voulaient plus être tirées, et les oreilles qui s’étalaient, nacrées, comme une coquille qui attend sa perle ; et toutes les petites filles, dont les aïeules étaient mortes dans l’année, leur léguant à jamais des boucles déjà trop minces, toutes se rangèrent par deux, tapotant les jupes. Elles défilèrent à demi honteuses, caressant leurs oreilles, les regardant à la dérobée, dans des miroirs, de l’air faussement tranquille de communiantes qui vont à confesse. Germaine marchait en tête, de petits pieds résolus qui ne se rencontraient pas, avec la grosse Clotilde, aux oreilles si épaisses qu’il faudrait une aiguille à tricoter. Elles se souriaient au passage du buraliste dont les oreilles étaient toutes plates, – parlant très fort, car on les regardait, dressant très haut la tête où les oreilles s’attachaient, rouges à peine. En flanc-garde, l’institutrice, aux oreilles trouées, sans boucles ; à côté d’elle la mère Lignelet, la buvetière, dont les oreilles se refermaient chaque année, et enfin, tout au bout, se débattant, la pauvre Pierrette, qui n’avait ni boucles d’aïeules, ni aïeules, ni parents, et qui se sentait trop pauvre même pour être vaccinée.
Les deux enfants voulaient les suivre, mais elles se retournaient en grimaçant et en chantant Jean de Nivelle. Le petit duc s’étonnait qu’elles fussent si laides et que pas une ne leur ait souri. Jean craignait pour son prestige et il sentait grandir en lui le remords de n’avoir pas révélé son isolement. Mais quand elles eurent disparu par la porte de la mairie, son ami n’y pensait déjà plus ; il saluait de son fouet des métayers, des locataires. Le boucher lui tendit la main. Un gros chien s’approcha et remua la queue, sans qu’ils l’aient appelé et sans qu’il les connût. On demanda son âge au propriétaire : il avait dix ans. – Comme moi, dit le petit duc. – Comme nous, dit Jean. Le petit duc ajouta : – Moi, je suis né la nuit.
Il était né la nuit, – la nuit, où les rossignols chantent, où les étoiles veillent, où les joncs, sur l’étang, se balancent. Chaque nuit était pour lui un anniversaire. Jean fermait les yeux, et la voyait presque tout entière, la nuit.
Et il se demandait, déconcerté par l’indifférence de son ami, pour qui le retour des bœufs et le passage du père Bouvet avaient la même importance, comment pouvaient lui apparaître toutes ces choses qui lui étaient à lui si familières qu’il en ignorait au fond les couleurs. Qu’était pour le petit duc ce nouveau toit d’ardoise, ce coin de route goudronnée et ces abeilles sur ce lierre ? Imaginait-il que l’herbe, l’herbe des prés, fleurit ; que la source du ruisseau peut être proche, suintant des argiles éternelles ? Laverait-il ses mains dans l’eau des mares vertes, couleur de grenouille, où le cresson déteint, et les tendrait-il ensuite, toutes mouillées, à la pluie ? Se doute-t-il que les pics verts habitent ces ormes poilus et tordus qui se dressent tant bien que mal vers le soleil comme des chenilles chauffées vers des fleurs, et l’accompagnerait-il aux nids, aux noisettes, partout où il n’est pas allé, et où plane déjà, pour l’été prochain, son souvenir ?
Ils s’assirent sur l’accotement. Jean sentait au fond de son cœur un désir de caresse et de larmes se blottir et ronronner, confiant comme un chat qu’on n’a jamais battu. Il serait resté là jusqu’au soir, la main dans ses mains, mais il fallait sauter et rire, pour le distraire et se l’attacher à jamais. Il arrêta par son sarrau le petit Louis Prion, et sachant que le bébé pleurait quand on l’appelait par d’autres prénoms que le sien, ils le torturèrent de concert.
— Alors, si ce n’est pas Ernest, c’est Théophile ?
L’enfant levait son bâton.
— Non, tu ne vas pas me battre, Célestin !
Le faux Célestin frappait. Alors le petit duc se mêla au jeu, et il trouva une foule de saints grotesques. Puis il eut l’idée de mettre tous les noms au féminin. Le petit Prion s’enfuit en hurlant, avançant la lèvre inférieure qui recevait ses larmes.
— On s’amuse trop avec toi, Théodule, disait le petit duc, travestissant par plaisanterie le nom de Jean.
Il ajouta :
— Mercredi, c’est la foire. Viens me prendre à huit heures. Je t’attendrai.
Et Jean, radieux et flatté, lui faisait le tour de l’épingle qu’on enfonce dans la tête et qui ressort par le genou. Puis il lui apprit la devinette de ce qui va à Paris sans bouger. Puis il surprit, dans le buisson, une petite chose grise qui se blottissait, menue comme une souris. C’en était presque une, c’était un oiseau ; c’était, tout seul, au fond d’un vaste nid, un moineau abandonné ; il piaulait, nu et grelottant, attendant que les plumes du nid se collent à son corps, à mesure qu’il grandirait. Jean piqua son canif dans le gazon du remblai et posa le moineau devant la lame, pour qu’il s’endorme, les yeux ouverts ; il jouait ainsi avec les poules que les paysannes déposent sur le banc de l’octroi, – mais les oiseaux, sans doute, n’ont peur des couteaux que quand ils sont déjà vieux et se méfient ; l’oisillon culbutait à droite, trottinait à gauche, puis s’arrêtait, satisfait, croyant avoir traversé un rayon de lumière. Tout à coup, comme si la peur lui eût été révélée, il s’accroupit, hérissa à défaut de plume sa peau en chair de poule, et, sous les yeux des enfants qui se serraient l’un contre l’autre, il serait resté là éternellement, attendant la chute du ciel ou celle du couteau. Jean appuyait son oreille contre celle du petit duc, et tous deux écoutaient monter d’eux-mêmes, comme des coquillages, un bruit confus.
Soudain, une large main rafla d’un coup oisillon et canif. Un gamin disparut à l’angle de la maison. Le petit duc interrogeait, de ses yeux déconcertés. Jean murmura, tout pâle :
— C’est Bavouzet.
Il n’en put dire davantage. Le rire de Bavouzet et de tout le patronage éclatait, derrière le mur. Une bande de fillettes passa, silencieuse et guindée, qui grimaça et chanta dès qu’elle se crut hors d’atteinte. Jean choisit des pierres rondes et les leur lança. La plus grande ne voulut pas s’enfuir et, rageuse, soulevant ses jupes, montra des pantalons effilochés. Ce devait être une insulte. Jean, humilié, ne visa plus, et il souriait sans raison au petit duc dont les sourcils se froncèrent. Par bonheur, sept heures sonnaient, l’heure du dîner, et l’on se sépara sans s’embrasser.
— À mercredi, rappela Jean.
Et il était presque heureux qu’on dût se quitter déjà, comme ces fiancés qui, à la veille de leur noce, se disent adieu dès midi pour mieux penser au lendemain. Il revint par la place du Centenaire, afin d’éviter le patronage. La grande statue de la République tendait en avant son bras de fonte, pour se jurer fidélité ou pour voir s’il ne pleuvait pas. Il pleuvait. Jean courut vers la maison, et il se réjouissait à l’idée de ses parents.
Mais l’employé avait une erreur de caisse, et c’était de nouveau un dîner sans joie, d’où la faim s’en était allée, où la mère se refusait à boire du vin et posait avec violence le ragoût sur la table. Des gouttelettes en jaillirent, tombant sur la serviette du père, qui se levait, sans plus manger, et partait pour le café. Jean frémissait et, reniflant ses larmes, il songeait à jeter son verre par la fenêtre ou à casser d’un coup son assiette.
À la droite du champ où le soleil s’était couché, une lueur fila, s’épanouit. Allait-il se relever, l’autre, après avoir plongé une minute sous la terre, et reculer d’un jour le mercredi ? Jean s’assit devant la porte sans avoir embrassé personne ; il ne salua pas l’instituteur, il n’entendit pas les filles qui criaient Jean de Nivelle. Il pensait à un salon, avec des lampes à colonne, avec des parquets qu’on devine cirés sous le tapis, à un père méditant sur un fauteuil de maroquin, à une mère qui demande à des bonnes si Monsieur Jean est à cheval.
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