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Chapitre 11

Le lundi vint, le lundi timide, qui s’excuse en montrant derrière lui les jours innombrables qui le poussent. Une pluie discrète tombait tout le matin, nettoyant la terre pour le reste de la semaine ; les repas semblaient si proches, qu’on ne remplissait pas à nouveau la carafe. Jean sentait que le mercredi était encore trop loin pour en être triste ou pour en être heureux, et il se promenait sans hâte dans ce jour mesquin et gris qui s’ajoute au dimanche, sans l’allonger, – silencieux et docile, de la cuisine au bureau, portant son cœur comme un paquet bien ficelé qu’on saura défaire à sa guise.

Mais le mardi éveilla la campagne, le forgeron, le soleil. Tous se levèrent, affairés et bien résolus à vivre. Les oiseaux seuls chantaient. Jean descendit de sa mansarde sans être débarbouillé, s’agenouilla près de la pompe, pelant des pommes de terre, et il n’osait se dire que c’était demain. Chaque minute, une fois écoulée, attendait, et il semblait qu’on dût la retourner comme un sablier. Jean n’osait les compter. Alors, il cira les souliers longuement, soufflant sur le cuir luisant pour les reternir, menaçant en riant sa mère de cirer les semelles ; une voiture de maraîcher, avant-coureuse de la foire, s’arrêta et il tint le vieux bidet par la bride, pour s’occuper, alors qu’il y avait un anneau scellé à la borne et une longe dans le coffre. Il tirait sur le mors pour montrer au cheval des lézards sur le mur mal crépi, et une tête de cheval en bois, au-dessus de la remise. Il puisa ensuite un seau d’eau, qu’il laissait retomber à demi hissé, qui surnageait désespérément, et qui remonta enfin, du miroir, son image ; il le rapporta gouttant à travers le jardin, le posant pour lancer des mottes de terre au chien qui piétinait les plates-bandes ; en l’installant dans l’évier, il fit tomber des gouttes sur ses souliers, qu’il recira, jusqu’au moment où sa mère se fâcha et mit les brosses sous clef. Le père Pin lui offrit une prise, pour le consoler ; il s’assit devant la porte, battant le fléau sur ses genoux, à trois temps, et il tâchait d’éternuer en mesure.

— Maman, à quelle heure suis-je né ?

La mère le dévisageait, mécontente, et il n’osait l’interroger davantage.

Les ombres les plus lourdes sont celles des fumées, et le songe à peine ébauché de la nuit pesait plus sur l’enfant que le fracas de l’octroi où les carrioles de la foire stationnaient en file. Il avait rêvé du petit duc. Ils s’étaient rencontrés à un tournant, – la nuit ou le matin, l’heure enfin où l’on voit la lune, – et ils ne se connaissaient pas. Jean saluait et Jacques Leduc venait au-devant de lui, en disant :

— Mon cher ami ! Je suis à la fois ravi et confus de te voir. Prête-moi, dis-je, ta chère main. J’ai là un petit cœur qu’elle peut couvrir tout entier.

Et Jean était étonné, depuis son réveil, de trouver tout le monde compatissant et doux ; on le caressait sans mot dire, comme si l’on savait qu’il aimait quelqu’un ; une femme lui tira les cheveux et l’appela beau blond, le marchand de fromages voulut lui payer les droits, puis il lançait sur la route des sous que son chien rapportait. – Jetez-lui voir du beurre, disait Jean, et le vieux qui le flattait, car il est toujours préférable d’être bien avec l’octroi, riait aux éclats. Un chanteur ambulant lui fît cadeau d’une chanson, et il partit pour l’atelier Desroches ; une des couturières lui apprit l’air et chantonnait avec lui, tirant ses bas qui tombaient et son sarrau qui remontait ; il s’en alla après les avoir embrassées toutes, même la fille Renaud qui n’avait ni cils ni sourcils, et il n’eut pas la malice de mêler leurs dés.

Sur le banc du bureau une paysanne était assise, berçant un enfant qui criait. Elle trouvait pour l’apaiser mille mots sans suite et semblait les verser dans la tête du petit qui se tut quand elle fut pleine. Et Jean se redisait à lui-même toutes les caresses qu’il avait entendues en sa vie. Il se rappelait des noms d’animaux veloutés, des noms de couleurs et de légumes divins, des phrases incomprises de catalogue, harmonieuses comme des prières. Il se rappela avoir vu un homme pleurer parce que sa fiancée était tombée tout d’un coup évanouie ; il se rappela la fille Desroches et son cousin, qui avaient convenu, lorsqu’ils ne seraient pas seuls et s’embrasseraient en pensée, de porter leur main droite à leur front ; mais une amie les avait devinés et toutes les apprenties se poussaient du coude, quand Berthe saluait l’amour de son salut militaire. Et justement, aujourd’hui, tous passaient, comme les amoureux Desroches, la main aux cils ; le menuisier, la main largement ouverte, comme s’il envoyait de ses yeux des baisers au soleil ; la cuisinière de chez Prion, celle qui depuis si longtemps devait mourir, les deux poignets au front pour comprimer quelque douleur folle ; le petit Prion qui la suivait en pleurant, la fille Prion qui les héla, la main étalée au-dessus des yeux, comme si sa voix en serait plus sonore. Jean frissonna ; pourquoi chaque geste, pourquoi chaque regard ramenait-il à sa pensée désorientée le petit duc ? Bavouzet passait, ricanant, puis repassait, dans le même sens, sans être revenu, comme s’il pouvait se dédoubler. Jean ne regarda plus, il ne pensa plus, il attendit, immobile, dans le mardi impitoyable qui ne savait pas cesser.

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