Chapitre 14
Il déjeuna en trois bouchées, refusa le café pour se concilier il ne savait au juste quelle bienveillance, et dès une heure et demie, derrière le cirque, qui semblait un manège plus mystérieux dont on ne relevait pas les toiles, il attendait. Il y avait là une cour si solitaire que l’ombre y semblait inutile ; des paysans y avaient remisé leurs voitures ; les ânes dételés, attachés à la planche de derrière par la corde qui tira le bétail à l’aller, espéraient, ingénus, qu’au retour on attellerait les vaches ; une poule grattait dans une botte de foin, jamais satisfaite, comme si elle cherchait une épingle, et un homme dormait de son long, la main sur la bouche, par crainte de bâiller même pendant son sommeil. Les musiques qui venaient d’éclater sur la fête engourdie arrivaient sans se mélanger, par averses malhabiles : celle des chevaux de bois, à peine fixe au milieu du manège, et que le tournoiement battait et embrouillait comme un écheveau ; celle du musée à vapeur, articulée, battant le pas une minute et repartant, passionnée ; celle du cirque, si proche que le piston s’adressait directement à vous. Jean, infiniment ému, y reconnaissait son chagrin, et une grande pitié le prenait des pauvres musiciens et de lui-même.
La vie serait pourtant si simple si les employés la surveillaient sans conteste ! Cambronne, franchement, n’a pas raison, et Bavouzet ne peut comprendre, et le petit duc a tort. Oh non ! les négociants ne sont pas les seuls à être bons ; les fonctionnaires ont une délicatesse que vous ne connaîtrez jamais parce qu’elle ne s’étale pas en fleurs à l’étalage et en rubans à vos pochons, mais le percepteur veille jusqu’à minuit quand les comptes de gestion sont arrivés, et il passe les heures de son sommeil à chercher les prénoms d’inconnus qui ont le même nom de famille, pour leur éviter de confondre leurs impôts. Le contrôleur ne va pas voir au grenier quand vous déclarez que votre bicyclette est vendue ou démontée, et il vous raye sans plus des registres. Les institutrices sont méfiantes et distraites, mais peut-être parce que leur bonté leur a valu, là-bas, à la ville, des deuils et des malheurs que vous ne pouvez soupçonner. Et d’ailleurs, le soleil se lèverait-il plus tard si toutes les voitures avaient leurs lanternes ? Chasseurs, voituriers, coquassiers, trouveraient leur compte à la franchise car les revenus de l’octroi décupleraient et l’on baisserait les taxes. Les vieilles qui n’ont pas vendu leur cresson auraient droit pour le remporter à un passe-debout. La bascule serait réparée tous les ans, et l’on ne serait plus obligé de retrancher dix kilos de chaque pesée, comme si la colonne d’air qui est au-dessus de la plaque surpassait d’un nombre infini de kilomètres toutes les autres.
La poule, lasse de chercher, couvait le sable d’où naissait de gros grillons. Le piston, maintenant indifférent, trottinait en amateur parmi les basses. Jean frissonnait.
À quoi bon raisonner ainsi ? Plus tard, il expliquerait tout au petit duc ; aujourd’hui, il fallait qu’il vînt. Il viendrait. Sans lui la vie était à peine possible. Toutes ces fêtes, toutes ces saisons qui apportaient elles-mêmes leur joie alors qu’il ne le connaissait point, s’étaleraient maintenant sans but par l’année, comme des perles désenfilées. Que serait l’automne sans lui, les bains de midi dans l’Indre, la poussière au retour sur l’avenue ; que serait sans lui le jeudi, alors que la cloche sonne sans arrière-pensée et ne veut point vous tenir en éveil, – et être malade, sans le petit duc pour vous embrasser au moment de l’extrême-onction, – et mourir, sans le petit duc ? Tout cela, mon Dieu, était à présent inconcevable.
Jean tressaillit. La poule gloussait, annonçant un visiteur.
Mais il eût dû reconnaître à sa sérénité que ce n’était pas un enfant. C’était le percepteur, boitinant, mais sans se presser, de façon à ce qu’on ne sache pas quelle jambe boitait ; sa femme était à son bras, sérieuse et souriante à la fois, à peine dédaigneuse dans sa majesté. Ils étaient si bons qu’ils semblaient ne pas reconnaître la casquette qu’ils avaient donnée et que Jean soulevait à leur approche.
— Tu nous accompagnes, Jean ?
Jean ne pouvait refuser, et il leva les yeux vers l’église. L’ombre des aiguilles faisait en vain de l’horloge un cadran solaire trompeur, on devinait qu’il était près de quatre heures, et pour plus de sûreté la cloche sonna. C’était l’heure où la chorale et la fanfare défilaient. On entendait claquer des pétards, hargneux et importants comme les canons à grêle. Un nuage qu’ils éventrèrent crevait, rissolé, éparpillant sa pluie en gouttes d’huile. Il en tombait sur le visage de Jean, et il les essuyait de sa casquette, croyant que c’étaient des larmes.
q