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Chapitre 13

Un coup de vent écuma l’aube et laissa là, blanchâtre comme du petit lait, croupi par les toits carmins, le petit jour. L’air n’avait encore passé par aucune poitrine, n’était pas encore une haleine attiédie, et piquait. Des fermiers qui débouchaient de la nuit voilée et close en éternuèrent. Le bourrelet de nuages qui ouatait l’horizon se soulevait par endroits, et mille courants d’air traversaient le bourg, ici une brise acide qui pénétrait dans les blouses par les collets ouverts, les tordait comme des jupons au séchoir et retombait en poussière sur le sol, là-bas un petit vent inconséquent qui effleurait à peine les cheveux et renversait dix mètres plus loin les planches ; l’air déshabitué répétait à faux les échos et le moindre toussotement résonnait sous le ciel comme sous un cloître. Une cloche réveilla les ruisseaux qui galopèrent vers les mares et y plongeaient. Toute la terre s’étirait, heureuse et mécontente à la fois d’être là à l’heure, ainsi que celui qui ouvre les yeux un peu avant que le réveille-matin ne sonne.

Jean rejeta d’un coup sa couverture, et, les paupières à demi décousues, courut, titubant, vers la fenêtre. C’était bien la foire, déjà reine, mais prudente encore et discrète : une femme à l’aube de sa fête. Des carrioles passaient, aux roues engourdies, étirant leurs brancards ; des camions, dont les conducteurs somnolaient et dont la lanterne, seul vestige de la nuit, brûlait toujours. Les maquignons se taisaient comme s’ils avaient fait un vœu, et ils portaient en effet le bâton des pèlerins. Des génisses meuglotaient, jouant au cheval. Les yeux des cochons étaient encore plus petits que la veille, affleurant ainsi que des truffes dans un pâté, et ils marchaient par groupes, flanc à flanc, les queues enroulées et renouées comme des gouvernails inutiles. Dans les panières, le beurre à peine né jutait sous des feuilles de chou ; les yeux des poules couvaient sous un blanc d’œuf léger ; sur le siège, les mères assoupies allaitaient leur enfant d’un sein élastique que les cahots ne troublaient pas et les hommes marchaient à la tête de l’âne pour lui masquer les chevaux qui le dépassaient. Au-dessus de la lucarne une mésange, réveillée en sursaut, oubliant que ses œufs n’étaient pas encore pondus, appelait en sanglotant ses petits ; au ciel encore incolore les alouettes montaient et viraient pour voir la foire de plus haut, et redescendaient en trombe vers l’étang désargenté qu’elles prenaient, de si loin, pour un miroir. Le soleil rougi passait au blanc et, délesté, il s’enleva.

Jean ouvrit la fenêtre. Sa chemise fraîchie flotta autour de lui, et, pour s’habituer à l’air, il la frottait contre son ventre, à poignée, ainsi que les petites filles qui entrent dans l’eau. Il gardait les yeux ouverts malgré sa fatigue, car même s’il les fermait, il sentait les prunelles fixes, lassantes, ne basculant jamais tout au fond et tout en dessous. Des frissons secouaient sa gorge à demi serrée. Il les prenait pour des sanglots et ne savait comment expliquer sa tristesse.

Il s’était endormi dans l’éblouissement de la foire et de demain. Des cloches l’avaient réveillé à chaque heure et chaque fois, après une seconde d’inquiétude et de recherche désespérée, il avait retrouvé et reconquis sa joie, ainsi qu’on serre, à moitié endormi, la main d’une grande sœur ou qu’on se rappelle, vers minuit, un bouquet de lilas que l’on cueillit la veille. Or, au matin, il retrouvait ses fleurs flétries et empoisonnées. La foire qui mugissait autour de la maison comme un déluge ou comme une armée docile, la foire qui reflue au creux des moindres ruelles, et pose sur chaque pignon municipal son drapeau, qu’a-t-elle, au fond, qui doive ainsi nous réjouir ? Demain, à cette heure, le bourg serait vidé, les étals sans tréteaux, des culs de bouteilles cercleraient le champ de foire ; il ne resterait des bohémiens que les faux boiteux, ceux qui vont deux fois plus vite que les autres et n’aiment pas marcher lentement. De même qu’un étang dont on écarta les écluses s’amoncelle à nouveau vingt lieues plus loin, la foire se reformerait là-bas, au premier réservoir venu, au premier canton inoccupé. Il suffirait de le vouloir pour la rejoindre, et l’année ne serait qu’une foire perpétuelle. Le petit duc mourra, et la foire reviendra, ambitieuse, traînant ses troupeaux vers les fils de nos bouchers. Et pourtant on l’ignore dans le département voisin ! Que pèse-t-elle auprès de la Saint-Jean, qui apporte aux Jean du monde entier un jour incomparable, sans compter tous les Baptiste ; que pèse-t-elle auprès de la moindre Pentecôte, auprès des Rameaux, fêtes éternelles comme le buis, et auprès de sainte Denise, blottie au cœur de mai, et auprès de sainte Anne, fête de toutes nos cousines ? Jean se boucha les oreilles et la foire disparut. Il n’entendait plus que son cœur docile ; il ne voyait plus que les petites collines qui s’étaient levées sous la nuit chaude comme des gâteaux soufflés et qui tombaient maintenant à plat, raffermies. Au ciel seulement se cabraient et se confondaient des troupeaux. Le soleil affairé se faufilait au milieu d’eux, faisant du zèle, mais la lune était déjà là-haut, au cas où il ne reparaîtrait plus, pour que la foire ne souffrît de rien.

Jean s’habilla enfin et descendit pour la soupe. Il était sept heures, et les coqs des panières ne chantaient plus le réveil que par protestation. Deux gendarmes à pied étaient venus de la garnison voisine pour aider le père, et l’enfant ne proposa même pas ses services. Il partit, sifflotant, vers la maison du petit duc, sans se hâter, pour donner un peu de prix à son arrivée. D’ailleurs, certainement, Jacques dormait encore, les paupières si tirées que la bouche était entr’ouverte, dans un lit aussi large que sa chambre à lui, et Jean le réveillerait en tirant les rideaux.

Soudain, un coup le frappa au cœur. Le petit duc, devant une boutique de gâteaux, faisait écrire son nom sur un cochon en pain d’épices. Jean courut vers lui.

— Oh ! Jacques, tu ne m’as pas attendu !

L’autre ne s’excusait même pas et lui tendit à regret la main. Jean, malgré son chagrin, remerciait le hasard de l’avoir ainsi guidé. S’ils ne s’étaient pas rencontrés maintenant, c’en était fait de son bonheur pour tout le jour, pour toute la foire, et il frémissait à cette pensée. Il devinait les intrigues de Bavouzet, le mal qu’on avait dit de lui, le désir de son ami de connaître toutes les filles et de jouer pour prouver qu’à lui seul il les valait tous. Et justement, la foire était son domaine ; il n’était pas un propriétaire de baraque qui ne le saluât, et le petit duc verrait les deux gendarmes venir vers lui et lui tendre la main. Il leur répondrait gentiment, mais en se moquant qu’ils ne fussent que des gendarmes à pied :

— Ça n’est pas beau de venir à la foire pour vendre vos chevaux.

D’ailleurs, pourquoi s’attarder devant une boutique qui ne fabriquait pas elle-même son nougat et qui écrivait Jacques sans s ? Il entraîna son ami vers la place. Ils se faufilèrent à travers de petites rues où les menuisiers étalaient des centaines d’échelles, qui semblaient bien inutiles près de maisons dont pas une n’avait d’étage ; le petit duc s’arrêtait juste devant les voitures, au nez des chevaux.

— Qu’est-ce que tu dirais si tu te faisais écraser ? lui disait Jean.

Ils débouchaient sur le cours, bordé à droite d’énormes platanes et à gauche d’arbustes si fragiles qu’on les avait mis en paillassons comme des bouteilles. Tous les pompiers étaient là, en uniforme, comme si la foire devait allumer à chaque coin des incendies. Un motocycle s’ouvrait une voie à travers la foule ; une auto trépidait, abandonnée, et des gamins, grimpés sur le marchepied, pressaient la trompe, puis s’enfuyaient, effrayés. Quelques soldats en permission s’accoudaient aux boutiques de tir. Jean reconnut un zouave, un ancien voiturier, et lui cria bonjour. L’armée l’avait bien changé, il répondit :

— Qu’est-ce que tu veux, gabelou ?

Il ne tenait qu’à Jean de le confondre. Son père lui avait appris une phrase cinglante, et qui rimait presque, comme un proverbe, pour remettre à leur place ceux qui l’appelaient gabelou, mais il était surtout froissé de voir le petit duc sourire. Il lui vint à l’idée de l’humilier un peu.

— Est-ce vrai que ton père a rentré une fois trente bouteilles d’eau-de-vie, sans déclaration ?

Et il le regardait en souriant comme s’il n’eût dépendu que de lui de tout faire payer. Le petit duc s’effarait :

— Es-tu bête, disait Jean, il faut bien boire la goutte !

Ils arrivaient à la baraque où les campagnardes échangent leurs cheveux contre des casseroles et des pièces d’étoffes. Une grosse blonde descendait du tréteau, et riante, passa la main dans les cheveux bouclés du petit duc. Elle semblait une religieuse qui posa sa cornette pour la nuit et portait triomphalement une paire de draps, prix de ses tresses. Mais Jean songeait à ces images où l’on voit des femmes merveilleuses coucher sur leurs seuls cheveux. Maintenant une vieille femme proposait ses cheveux gris, insistant, comme si elle ne répondait pas qu’avant la fin de la foire ils n’auraient pas blanchis. Jean entraîna doucement son ami.

En face, le vendeur de simples élevait comme des ostensoirs des bocaux de serpents. Il congédia les rhumatisants qu’il disait guéris et qui, pendant qu’ils y étaient, allaient se faire arracher les dents, pour déclarer une guerre inexorable au ver solitaire, citant ses garants dans la localité, faisant circuler un ver de quinze mètres offert par MlleLucelle, de la rue des Tiroirs, et un second de vingt-trois mètres, en deux morceaux, légué par M. Chasles, chevalier de la Légion d’honneur. Quelques chiens badaudaient, sans se douter qu’ils étaient en jeu, étonnés de recevoir des coups s’ils léchaient par politesse une main pendante. Jean reconnut le marchand de jusquiame : c’était Cambronne. Il n’eût pas mieux demandé que de faire la paix, mais l’autre l’apostrophait déjà, de son estrade.

— Dis donc, graine d’espion, veux-tu filer ?

La foule se tournait vers eux. Le petit duc, les mains dans sa ceinture, regardait ailleurs, embarrassé. Jean pâlissait. Pourquoi tout se conjurait-il contre lui, ce matin ? Pourquoi la foire trouble-t-elle les cerveaux comme un cognac mal brûlé ? La tromperie, en ce jour, est reine. Le négociant le plus honnête écoule ses pièces fausses. Parmi toutes ces dindes, des centaines ont été engraissées au brou de noix et ne seront pas mangeables ; parmi ces pigeons nouveaux, bien peu n’ont jamais volé.

Soudain, un garde en veste de chasse se pencha vers Jean, lui prit le nez qu’il montra ensuite arraché entre deux doigts, et lui tendit deux sous. Jean, radieux, expliquait au petit duc que c’était le meilleur ami de son père, peut-être même son camarade de première communion.

— Naturellement, c’est un mouchard ! prononça-t-on derrière eux.

C’était Bavouzet. Visage glabre, blouse bleuie, il rappelait à Jean les forçats qu’on voit décapiter au musée mécanique. Il clignait de l’œil, tentateur et sûr de sa force, pinçant le bras d’une fillette qui grimaça, pour sourire, quand elle l’eut reconnu ; étalant des pièces de dix sous toutes neuves où la semeuse s’en va, semant des abeilles ; le crâne ras comme s’il eût vendu ses cheveux à la foire pour faire des brosses ; des taches de rousseur, toutes du côté droit. On le giflait trop de l’autre.

Jean n’essaya pas de lutter. Il dit seulement :

— Jacques, viens-tu ?

Le petit duc avait déjà pris le bras de Bavouzet qui répondit :

— Jacques n’aime pas les mouchards.

Il fit semblant de ne rien entendre et reprit :

— Viens-tu, à la ménagerie ?

Le petit duc leva les yeux, penchant la tête ainsi qu’une caille quand un homme l’imite. Mais Bavouzet le prévenait déjà :

— Jacques ne va pas à la ménagerie avec les mouchards.

Les yeux de Jacques erraient maintenant de l’un à l’autre, comme ceux d’un chien qui a deux maîtres, l’un qui le bat, l’autre qui le laisse battre. Il murmura :

— Je t’attendrai ce soir, à deux heures, derrière le cirque.

On eût pu croire que Bavouzet allait répondre que Jacques n’attendait pas les mouchards derrière les cirques. Mais Jean était déjà parti, sans se retourner ; les deux sous du garde le brûlaient ; quelque chose battait en lui, qui n’était pas son cœur.

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