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Chapitre 3 À l’amour, à l’amitié

Des matelots lavent le pont. Je me suis levé avant le jour pour ne pas penser à mon amie. Je m’enveloppe de ses couvertures et je m’étends sur son fauteuil. La lumière de la lune baisse à mourir dans son globe dépoli. La mer n’est pas la mer et n’est plus la nuit… La nuit où mon amie me prit la main va s’achever.

Amitié, marraine du printemps, déesse des traînes, des mains qui se raccordent au cœur des manchons, que ne suis-je l’homme le plus féroce du monde. Hier, dans la salle à manger, au moment de massacrer tous les passagers et son mari, devinant qu’elle ne le souhaitait pas, j’aurais achevé mon potage en silence.

Amour, que ne suis-je le monarque le plus puissant. Je n’en dirais jamais un mot ; mon chambellan serait sourd-muet, elle ignorerait tout, toujours.

Amitié, Amour, je vous prie ! C’est moi qui vous parle et non pas l’officier de quart. Écoutez. Je vais vous mettre au courant… Deux jours avant notre départ, j’étais assis près d’elle, sous la vérandah de son cottage. Les granges, les greniers, le parc se fermaient ou s’ordonnaient pour le sommeil. Le soir portait en lui la nuit, ainsi qu’un lait porte sa crème, et il semblait que le moindre cri aigu dût le faire tourner et s’assombrir. Un fermier poursuivait un cheval, par plaisir, et comme on poursuit un cerceau, en le frappant quand on le rattrape. L’étang n’avait pas de reflets, le soleil point d’ombre, les vitres point de soleil. Amitié, Amour, je pris sa main… Alors son mari parut et il crut causer de choses sérieuses, parce qu’il évita de causer du beau temps, qui était, ce jour-là, plus souverain que le bonheur.

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Elle a visité toutes les capitales du monde, et de chacune, en souvenir, rapporta une cuiller d’or. Mais de toutes les campagnes, elle ne connaît que New-Jersey, aux fleuves d’argile, aux bosquets d’érables cramoisis, aux baies où la mer s’écaille en lamelles de cuivre, aux étangs bleu-Rachel qui mirent durement des pêcheurs en chapeau melon et en maillot garance. Amitié, Amour, je la conduis dans ma province, vous nous accompagnerez, on nous attend.

À Fromental, les jeunes filles viendront vers nous, barrant la route, timides et rieuses. La plus jolie vous paraîtra avoir des taches de rousseur, mais c’est qu’avant de l’admirer, vous aurez regardé le soleil. Elles t’offriront, Amour, des raisins, des pommes cueillies sur l’arbre, et, pour te gauler des noix, emprunteront au bouvier son aiguillon. À toi, Amitié, elles apporteront des fichus de laine blanche. Tu les remercieras en affirmant que tu n’as rien vu de plus beau, et elles avoueront qu’elles les ont brodés elles-mêmes. Mais tu penseras, maladroite, que ce sont des couvre-pieds. Alors on formera la ronde, et au mot embrassez qui vous voudrez, toutes se précipiteront vers Amour qui tendra les lèvres au baiser pour le rendre au moment même où il le reçoit et épargner ainsi du temps. À Limoges, vous mangerez des galettes de sarrasin dans des porcelaines à raies rose et vert. À Bellac, entrez, je vous prie, dans la maison où je suis né, et, du second étage, vous devrez reconnaître, bon gré mal gré, que c’est bien la plus belle ville du monde, à cause du mail à colonnades où jouent les filles d’officiers et du château Marmontel d’où Mme de Begorce, dans une hotte, se faisait porter chez le procureur son amant par des domestiques fidèles. Puis, à Poitiers, de la promenade Blossac, dont vous aurez gravi les deux cent cinquante marches de marbre, d’onyx et d’or, vous verrez notre lune, sur le ruisseau aux écrevisses, glisser à reculons, vous écouterez les chiens de garde se dire leur fait, les grenouilles coasser et coasser, croyant remonter le jour pour le lendemain, et alors, mes amis, vous saurez ce que c’est, que le soir.

Au premier Dimanche nous vous marierons. Toi, Amour, immortel dauphin, tu te blottiras aux bras de ta chaste épouse. Un luthier jouera les airs les plus charmants ; vos appartements auront des glaces où l’on ne se voit pas, pour que chacun se donne sans savoir son prix ; des pendules qui sonneront à la fois, pour s’en débarrasser, toutes les heures, puis, en règle avec le temps pour la journée, s’attarderont à ces quarts et à ces demies qui festonnent l’après-midi sans le hâter. Alors, désespéré soudain, tu avoueras à ta compagne que c’est toi qui, l’autre nuit, avais peint ses seins en bleu ciel. Tu sangloteras à fendre l’âme. Mais elle posera son doigt sur sa bouche pour t’ordonner le silence, et de partager en deux chaque baiser. Et tu riras.

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Mais voilà, bosselé, rapiécé, jetant sur l’Océan le soleil et un anneau d’ombre, que Saint-Miguel-des-Açores, à mesure que le bateau approche, dévide et enroule la ligne de ses grèves sur le grand volcan dépassé. Collé à l’horizon il est d’abord ridicule comme un centre de circonférence égaré sur le cercle, et des mouettes de New-York trouvant l’Europe par trop minuscule repartent sans arrêt vers l’Ouest. Du navire nous dominons des îlots de glycine et de maïs, entaillés d’une crique, forés d’un lac, qui flottent sur la mer comme des palettes. Les coqs chantent.

J’ai dû fermer les yeux, car mon vieux matelot italien me secoue le bras, et m’annonce en secret que voilà la terre. Je dois sembler aveugle et stupide, car Miss Parsons, en passant derrière moi, me le murmure pour m’éviter quelque impair, car Miss Jones, qui sait naturellement le langage des signaux, agite ses bras déliés à mon intention, et le capitaine en personne tient à venir me mettre au courant, avec des ménagements.

— Voulez-vous ma lorgnette ? dit-il.

J’affecte, pour le punir, de regarder par le bout qui éloigne.

— C’est la terre, me dit le pasteur avec sévérité.

Pourquoi ce ton ? Il n’y a rien dans ma tenue qui ne soit digne de la White Star Line et du nouveau continent. Et il est commode de se moquer de ma cravate quand on n’a, comme lui, qu’un plastron. Saint-Miguel-des-Açores, porte des Océans, clou d’émeraude qui fixe le grand tapis, toi dont les oiseaux chantent, toi dont les cheminées fument, dont chaque lac abrite sept cités englouties, je sais depuis des heures que tu es la terre : chaque pensée que j’envoie vers toi me revient avec un rameau d’olivier.

Il est temps d’aller frapper au hublot de mon amie. Elle répond en agitant sa main engourdie sous le rideau qu’elle ne soulève pas. Je refrappe, pour lui faire croire que je n’ai pas vu son signal. Alors la main reparaît, et je ne sais où elle a plongé : elle est toute chargée de bagues.

— Voilà la terre, criai-je.

Saint-Miguel est à portée de la voix d’un enfant. Sur le quai, près de mortiers et de couleuvrines rouillées, les ananas sont rangés comme des obus. Les vendeuses ont des capuches noires si rigides qu’elles doivent se placer face à face pour causer. Des béliers traînent des voitures de magnolias et de camélias cueillis aux jardins d’Antonio Borgès, et ils courent après le parfum comme les ânes après la baguette de coudrier qu’agite, devant leurs naseaux, le cavalier. Des paquets d’Océan se déballent en dentelle sur l’escalier de la douane et sur les piles d’un triple portique, crème et patiné, comme Vénus, et comme tout ce qui se fait avec l’écume de mer.

Mais voici mon amie qui vient vers moi, offrant sa main et son sourire. Je n’embrasse que la première.

— Vous êtes gentil, me dit-elle : voilà la terre ! Des bateaux à voile éventent le steamer.

— Cher ami, ajoute-t-elle, ai-je l’air heureux ?

Si le bonheur c’est d’avoir des lèvres qui vont rire, des yeux qui vont pleurer, et un immense chapeau à douze plumes, personne ne peut se vanter d’être plus heureux que mon amie. Nous descendons au flanc du bateau vers la barque où le plus beau nègre nous crie en portugais qu’il sait l’américain. En avant ! vers l’île, où mille coqs s’égosillent, pour annoncer que leur poule a pondu le soleil ! Il n’y a plus d’amitié ; il n’y a plus, amie, d’amour ; il n’y a plus, sur ta robe, sur ton visage, qu’un miroitement et qu’un rayonnement sous lequel tu tremblotes toute, et qui me force à m’incliner vers toi, anxieux, pendant que tu te penches, au bord de la chaloupe, sur ton reflet.

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