Chapitre 1 La pharmacienne
Aucun des invités de MmeRebecque ne remarquait, ce soir-là, que toutes ces dames étaient jolies. Ils les laissaient à leur bésigue, et fumaient, les coudes à l’aise. Tous, de la vérandah, regardaient passer le soleil, comme on regarde, dans les villes plus favorisées, passer le train. C’était le soleil de quatre heures, déjà ralenti, et Mme Danton qui s’éventait de son mouchoir, avait l’air de saluer une parente, du quai. Il y avait là un rossignol qui chantait en pleine lumière, le gosier rouge comme si une veine s’y fût rompue ; il y avait aussi Coco Rebecque, assise près de sa mère, qui imitait ses roulades, mais si maladroitement que l’oiseau ne comprenait pas la plaisanterie et continuait avec la même conviction ; il y avait encore Lulu Rebecque, qui offrait le sucre et la bénédictine, modestement, sans insister, comme si elle les avait faits elle-même ; et, tout près d’elle, l’agent voyer, qui avait eu sur la pince des mots cruels, et se servait à sa place du pouce et de l’index de la jeune fille.
— Quel original vous faites ! disait la noire MmeRebecque, mais elle pensait :
Quel gendre il pourrait faire, marié à Lulu s’il aimait les brunes, ou au besoin à Coco, si, mon Dieu, il préférait les blondes. C’était un travailleur et un modeste ; au lycée de Bourges, il avait déjà tous les prix, et maintenant encore, sous sa brosse de cheveux roux, il avait l’air doré sur tranches.
Voilà, justement, qu’il félicitait Coco, qui fredonnait toujours pour n’avoir pas à répondre. La maladroite ! Sa mère dut prendre la parole.
— Vous la gâtez, dit-elle ; le médium est bon, mais Mademoiselle a sa tête, et le diable ne lui ferait pas faire les liaisons. J’en suis réduite à lui faire chanter et rechanter le cinquième acte de Faust, où l’on n’en trouve que trois.
— C’est un charme de plus, ripostait l’agent voyer. Voyez les Américaines. Ou plutôt, voyez les Allemandes. L’Allemande ne fait pas la liaison, et c’est la meilleure musicienne du monde. Je vous l’assure, c’est un charme.
— C’est une maladie, affirma MmeRebecque, et son ton ne souffrait pas de réplique. Coco sera française dans son chant, comme elle l’est dans toute sa manière d’être. Les Allemandes mangent à la brasserie : Coco sera cuisinière, ainsi que Lulu d’ailleurs. Les Américaines dansent le cake-walk : Coco polkera et elle mazurkera, et elle quadrillera, si la danse ne lui donne pas de palpitations. Voyons, Coco, sois sérieuse ; essaye de dire, en faisant les liaisons, la première phrase venue : j’aime les choux et les perdrix, ou bien j’aime les perdrix aux choux ; ou ce que tu voudras, mon petit Coco.
Coco tourna la tête, comme si la phrase de sa mère était chiffrée, et lui ordonnait de contempler M. Danton qui se curait les oreilles du petit doigt, et qui, surpris par le regard de la jeune fille, se secoua violemment le lobe, comme s’il y découvrait subitement une boucle d’oreille, – pour donner le change.
— Elle me fera mourir, conclut MmeRebecque, qui s’éloignait pour le bésigue.
Une fois seul à seule, l’agent voyer prit la main de Coco entre deux doigts, comme s’il voulait en sucrer son café.
— Mademoiselle Coco, supplia-t-il, pour moi, pour moi tout seul, redites la phrase de Madame votre mère.
Coco répliqua, mutine comme elle seule sait l’être :
— Je mentirais ; je n’aime pas les choux.
Il riposta, du tac au tac :
— Vous vous trompez, mademoiselle Coco, c’est sous leurs feuilles que naissent les deux choses que vous préférez au monde : les petits garçons encore en robe, et le beurre.
Elle sourit à peine, distraite, se demandant si chaque cheveu de l’agent voyer, pris à part, était aussi roux. Elle dit, subitement attristée :
— Ce que je préfère, c’est Paris !
Il fit l’éloge de Paris qu’il avait habité six semaines. Comme il la comprenait ! Une fois le boulevard Raspail percé, on tombera directement sur le boulevard Saint-Germain, et l’on aura à deux cents mètres la Concorde, en face la Madeleine ; en face de la Madeleine, la Chambre, les Invalides ; en face des Invalides, le pont Alexandre-III. Et les chaussées pavées à la dame ! Et tout cela avant six mois ! Mais pour lui, il préférait Genève.
Ils se turent, car autour d’eux tous s’étaient tus : la lumière papillotait depuis une minute, et le paysage tremblait devant eux, flou comme une projection que l’on met au point. Une bise, reste de l’hiver, avait déniché, on ne sait où, des feuilles mortes qui couraient après elle, s’arrêtant net quand elle s’arrêtait, avec l’inintelligence de vieilles dames qui veulent rejoindre le tramway ; le rossignol ourlait d’un vol saccadé le massif des pins ; la route épuisée se desserrait autour des collines, brunie par places, comme si elle changeait de peau. On se sentait plus isolé au milieu du jardin muet ; Coco souriait à l’agent voyer qui passait le sourire à Lulu, qui le repassait à son voisin, de même qu’on fait circuler le furet dans la ronde ; MmeBlebé allait de groupe en groupe, laissant tinter à chaque pas son rire argentin, sans doute pour ne pas se perdre, ainsi qu’une vache qui promène sa sonnette. Il flottait un air étranger qui vous rappelait soudain qu’il n’y a pas au monde que le bésigue, et le soleil, et notre France, – mais qu’il y a encore l’Italie, qu’il y a le Tyrol ; qu’à quatre heures de chemin de fer, s’étalent des lacs merveilleux, assez profonds pour que des pics de douze mille pieds s’y mirent jusqu’à la cime ; avec des échos que l’on poursuit à coups de pistolet, et qui se cabrent, et qui se traînent aux flancs des rochers comme des chamois ; avec des vues panoramiques de la retraite de Bourbaki, où nos chers petits soldats ressemblent, sous leurs énormes pompons vert pomme, à des fils de Guillaume Tell. L’orage qui s’amoncelait sur la droite vous effrayait à peine, et vous ne vous seriez pas levé de votre pliant, si la plus belle femme du département, les paupières abaissées sur ses yeux trop prometteurs comme des feuilles de vigne, si la plus belle femme du monde était passée.
Or, elle passa, sur le sentier qui borde la terrasse, les bras chargés de bruyères qu’elle secouait pour faire tomber les fleurs fanées. Et sa gorge royale se soulevait moins au rythme de ses poumons qu’au rythme de son cœur.
— C’est la nouvelle pharmacienne, annonça le contrôleur, d’une voix sans timbre, comme celle des récitants qui vous apprennent, dans les oratorios, que la Samaritaine est à vingt pas, à dix pas, qu’elle arrive.
L’agent voyer suivait l’apparition de ses yeux éblouis, sans remarquer que l’on ne voyait plus que la robe à travers les sapins, que dis-je, la robe, – qu’on ne voyait plus que le ciel.
— C’est une enfant, disait MmeBlebé.
— C’est une fausse maigre, corrigeait le contrôleur.
C’était tout ce que l’on voudrait, mais si elle avait été étranglée dans la nuit, les détectives américains auraient affirmé que l’agent voyer était l’assassin, car son image était là, collée à jamais sur la rétine.
— La voilà disparue, la voilà bel et bien disparue, murmura-t-il, mais si fort que ces dames sursautèrent et le dévisagèrent, inquiètes ; son lorgnon tremblait sur son nez comme une médaille sur un cœur de première communiante. Coco, froissée, retira sa main ; il la laissa faire, les lèvres serrées, tandis que le contrôleur psalmodiait sans hâte la vie de la pharmacienne.
— Elle est née à La Châtre, comme George Sand.
— Elle paraît châtain, mais au fond elle est brune.
— Sa mère ? Sa mère était sage-femme.
Une exclamation l’interrompit. Une araignée fauchait la jupe peluchée de Coco, qui poussait un cri d’horreur ; le vieux contrôleur crut qu’on mettait en doute sa bonne foi, et se tournant vers la jeune fille, il s’emporta :
— Je vous dis que sa mère était sage-femme. Et tout ce qu’il y a de plus sage-femme.
Il s’aperçut trop tard de sa méprise. Un silence suivit, glacial, d’autant plus désagréable que Coco avait le fou rire et, n’osant se cacher la figure, caquetait de son haut, les mains dans le rang. Par bonheur, le fox de Mme Danton reconnut sur le visage d’un invité les traits de l’ennemi héréditaire, et, au milieu de ses aboiements, le contrôleur trouva l’audace de s’expliquer.
— Sa mère, elle était sage-femme à Châteauroux, et Eugène, le filleul de MmeRebecque, avait vu le jour dans ses bras. C’était une habile praticienne qui n’avait jamais raté un accouchement. Elle était morte, voilà une vingtaine d’années, en mettant au monde la pharmacienne.
M. Pivoteau hasarda une plaisanterie, mais prudemment, comme on joue vingt sous sur la bande.
— Enfin, à part ma femme, nous en avons tous eu besoin, des sages-femmes.
MmePivoteau, en effet, était née dans le train, entre La Motte-Beuvron et Montargis, et elle sourit à son mari avec quelque reconnaissance et quelque orgueil, se rappelant les années de pension où les maîtresses se récriaient, après lui avoir demandé le lieu de sa naissance, pour les palmarès.
MmeBlcbé, elle, plaignait la pharmacienne.
— Oh ! la pauvre jeune femme !
MmeBlebé plaignait le monde entier, les vaches qu’on attelle, les guêpes qu’on écrase, le pauvre miel que l’on mange ; elle plaignait non pour être plainte à son tour, mais par habitude, et peut-être pour simplifier ses sentiments, de même qu’elle trouvait à tout ce qu’elle respirait le parfum de l’héliotrope et à tout ce qu’elle mangeait le goût de noisette. Mais l’agent voyer, sans réfléchir, ripostait, menaçant :
— Pourquoi pauvre ? je voudrais bien savoir pourquoi pauvre ?
MmeBlebé le regarda avec stupeur. La lumière, les bruits paisibles et habituels pesèrent sur chaque cerveau comme les rumeurs d’un marché sur un malade. MmeBlebé en oubliait de plaindre l’agent voyer, et le vent balançait sur sa tête et sur son chapeau des fleurs et des cheveux qu’il croyait vivants. On prenait pour des moucherons l’air qui papillotait, et on le chassait de la main. La voix du contrôleur était si fausse que le fox de Mme Danton en hurla, du bas de la terrasse, jusqu’au moment où l’autre fit semblant de ramasser un dessin du tapis et de le lui lancer, à plat, comme s’il voulait faire des ricochets sur la pelouse. Seule, MmeRebecque, les yeux fermés, gardait la notion du vrai monde, et elle s’en lamentait :
— Le voilà amoureux, pensait-elle. Amoureux d’une pharmacienne ! Il en a pour six mois. Si c’est Coco qu’il épouse, rien n’est perdu. Mais, Sainte Vierge, si c’est l’aînée !
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