Chapitre 2
L’agent voyer faisait sa tournée hebdomadaire, escorté du père Bénoche, son chef cantonnier. Ils suivaient la route nationale, oubliant qu’ils marchaient, ainsi qu’un bateau suit le fil d’un fleuve, et, aux villages, ils ralentissaient d’eux-mêmes, comme dans une écluse. Ils passaient la revue des tas de cailloux sans les regarder. Le père Bénoche seul, par à-coups, pensait. Il pensait :
— Là belle journée.
Vous l’auriez pensé comme lui. Il n’y avait au ciel que trois ou quatre petits nuages pourpres et quelques vols d’étourneaux qui butaient contre l’horizon avec l’entêtement d’une guêpe qui veut traverser une vitre. Les poteaux des postes ronflaient comme si l’on se télégraphiait de tous les cantons à la fois, pour se féliciter d’un si bel après-midi. La chaleur, qu’un vent entêté rabattait et secouait des arbres, s’accrochait sans répit aux passants et le père Bénoche essayait de somnoler tout en marchant. Mais en vain, la pensée éclosait à nouveau sous son crâne tiède. Il pensait :
— La belle route.
Et, une fois déclenchée, sa pensée ne connut plus de frein. Elle s’énuméra les communes du canton, les cantons de l’arrondissement, l’adresse des délégués cantonaux. Puis elle monta peu à peu, devint sa voix, et l’agent voyer dut entendre une fois de plus les aventures qui avaient rendu son compagnon légendaire, celle de ses oisons, qui s’étaient noyés dans la fontaine publique, justifiant les craintes de la poule qui les couva. Celle d’une jument étique, qu’il promena deux ans de foire en foire, en disant aux maquignons : – Ah ! la bonne bête ! mettez-lui le derrière contre le mur ; si elle recule, je vous la donne pour rien.
— Bénoche ! Bénoche ! grommelait l’agent voyer, vous êtes un enfant !
— Je suis un loustic, répondait Bénoche, en claquant des lèvres, voilà ce que je suis.
Il se tut cependant, car on arrivait à l’auberge. La maîtresse de l’agent voyer était assise sur le seuil, mais elle ne se leva même pas à la vue de son amant. Elle était seule, son mari l’hôtelier n’était jamais là, recrutant sans doute, dans les campagnes, des clients qu’il ramènerait un jour, tous ensemble, par milliers. Bénoche alla discrètement pêcher à la rivière, et l’agent voyer, soulevant la femme dans ses bras, la porta, plein de désirs, jusqu’au buffet. Il y prit une bouteille de bière, puis, fatigué, s’assit.
Le jour entrait coupé en tranches par les vitres étroites, et semblait le jet d’un fanal. Le soir collait le paysage à la fenêtre comme du papier vitrail, et de l’ongle on eût bien volontiers gratté la chapelle dont les cloches sonnaient à vous casser la tête. On hésitait, par paresse, et parce qu’on s’habituait peu à peu au carillon. Le pot-au-feu bouillait comme une source à peine née, qui ne sait si elle doit rire ou pleurer de sa naissance. L’agent voyer, la tête dans les mains, ne savait s’il était heureux ou malheureux, et il lui semblait que sa maîtresse avait engraissé.
— Hélène ! appela-t-il.
Hélène, accoudée au buffet, était belle et ridicule comme une statue qu’on habilla. Ses boucles d’oreilles paraissaient si larges qu’il avait envie d’y attacher une ficelle et de s’amuser au cheval. Pour le prévenir, sans doute, elle vint vers lui, et prit ses mains ; elles les prit dans deux grandes mains brunies qu’ont eût dites créées pour jouer à la main chaude, et recevoir de lourdes tapes. Quatre heures sonnaient.
Quand cinq heures eurent sonné, elle refit ses nattes, et ils sortirent. Ils allèrent jusqu’à l’Indre, qui s’étirait, luisante, comme la trace d’un escargot gigantesque, entre des prairies de pente telle que l’herbe y semblait en espalier. De sa main droite, il couvrait sa cravate rouge, par peur des bœufs, mais bien à tort, elle était si petite qu’une grenouille eût hésité à y mordre. Il ne savait ce qu’on faisait de sa main gauche. Il ne savait ce qu’on faisait au juste de son cœur.
— Hélène, murmura-t-il, je crois bien que tu es toujours ma petite Hélène.
Elle répondit :
— Et ta pharmacienne, qu’est-ce qu’elle est ?
Ce qu’elle était ? Elle aussi ! Il allait le lui faire savoir. Une colère brusque l’envahit. Il la prit par les poignets, et demanda, menaçant :
— C’est ton mari qui t’a dit cela ?
Elle paraissait ne l’avoir pas entendu. Ses yeux erraient sur les collines qui se vêtaient de gaze violette, avant de se coucher, et ils suivaient les petites fumées bleues qui montaient de chaque courtil vers le ciel, pour l’émailler à nouveau pendant la nuit. Puis contemplant l’agent voyer, elle sourit. Les yeux de l’agent voyer, en effet, vous aspirent, si vous vous y regardez, comme ces boules d’azur et d’argent que l’on suspend dans les jardins, près des tonnelles. Le soleil lui-même y apparaissait en forme de poire.
— Veux-tu me répondre ? ordonna-t-il.
Elle murmura : – Ne faites donc pas le Jacques.
Il la serrait plus violemment.
— Veux-tu ? une !
— Vous m’agacez, dit-elle. Je veux me moucher.
Ce n’était pas vrai. Elle n’avait pas de mouchoir.
— Veux-tu ? deux !
Elle eut un sourire tel qu’il oublia de compter trois. Il la lâcha et lui donna une gifle retentissante.
— Oh ! fit-elle, un agent voyer !
Pendant qu’elle s’asseyait sur le talus, tapotant sa joue comme on tapote une jupe froissée, il sentait des larmes, grosses comme des remords, lui monter aux yeux, mais la pression était cependant trop faible et elles s’arrêtèrent à sa gorge.
Elle se leva enfin et retourna vers l’auberge. Il la suivait, de loin.
— Quand j’aime, pensait-il, tous mes défauts sortent, comme mes taches de rousseur quand il fait soleil. Voilà que j’ai giflé Hélène, qui aime peut-être être, battue comme toutes les femmes, mais qui est trop fruste pour se rendre compte de son plaisir. Elle va me bouder pour me punir de cette preuve d’amour. Et d’ailleurs, je ne l’aime pas. Je m’entêtais à la chérir pour m’éviter les rêves d’un amour glorieux, ou délicat, ou sanguinaire, mais j’étais comme ces moineaux qui se juchent sur les épouvantails, pour narguer le propriétaire, et en oublient de picoter les cerises. Ou plutôt, je m’obstinais à trouver ma liaison enviable, parce que c’était l’amour, comme ces Parisiens qui s’entêtent à trouver bleu l’Océan, parce que c’est la mer. Laissons les paysannes aux paysans et aux poètes ; les meilleures amantes sont encore comme les meilleurs soldats, elles savent lire et écrire. Au fond, mon Hélène à moi, j’aurais dû la chercher parmi ces bourgeoises qui habitent des salles à manger à vitraux, où les huiliers ont l’air de burettes ; j’aurais dû la chercher dans les halls ou dans les serres, ou dans un bal de préfecture où elle serait passée, nonchalante, au bras du préfet, un peu trop petit pour elle. Ç’aurait été, au besoin, quelqu’une de ces adjointes qui rougissent, en leur première classe, d’apprendre que six de leurs élèves sont nées le même jour, parce qu’il leur vient à l’idée qu’elles furent conçues la même nuit ; une de ces buralistes qui, à la veillée, manient leur machine à coudre comme leur télégraphe, sans chercher à savoir si elles piquent des chemises ou des mouchoirs. J’aurais, par ambition pour elle, préparé l’École des Ponts et, le jour de l’admissibilité, elle serait venue à moi, enthousiasmée, serrant les lèvres, pour qu’aucun baiser n’en tombe.
Au bout d’une minute, une pensée chassa toutes les autres. Il la crut d’abord insaisissable, on ne voit pas le vent qui chasse les nuages, mais, tout d’un coup, elle apparut :
— Si la pharmacienne s’appelait Hélène ! pensait-il.
Or Bénoche revenait. L’agent voyer partit, sans vouloir dire adieu, presque décidé, par bravade, à payer sa bière. À vingt mètres de l’auberge, cependant, il se retourna. – Si elle est à la porte, se disait-il, je lui pardonne. Si elle n’y est pas, tout est fini.
Elle était à la porte, le suivant d’un regard qui ne comprenait pas. Sa bouche était si large qu’elle donnait envie de jouer au tonneau, ou d’y jeter le prix de sa consommation.
— Je lui pardonne, pensait-il. Mais c’est une sotte. Je n’aime pas celles qu’on gifle à droite et qui vous tendent la joue gauche. Si elle attend ma prochaine tournée pour rentrer chez elle, elle prendra du vert-de-gris.
Tous les cent mètres, un petit tas de cailloux se dressait, comme si quelque furieux avait mis la borne en morceaux. L’agent voyer les compta quelques minutes, machinalement, mais une sympathie subite le poussa à confier ses peines d’amour au père Bénoche. Il s’en repentit, le vieux prit la parole, et, jusqu’aux premières maisons du bourg, lui conta son mariage. Ne prenez jamais de confident à vos chagrins d’amour : il vous écoute deux minutes, puis vous étourdit de ses propres souffrances. Ne vous abritez pas sous les arbres, pendant l’orage : ils arrêtent l’averse un quart d’heure, puis ils se secouent et vous inondent.
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