Chapitre 4
Accoudé au balcon de la pharmacienne, l’agent voyer s’étonnait que la chambre ne fût pas, comme son bureau, sous la menace perpétuelle du soleil. Au lieu d’être réglés impitoyablement par ce globe de balancier qui battait, une fois par jour, de Beaume campagne à Beaume ville, le matin et le soir semblaient naître ici d’eux-mêmes, comme les buées sur l’étang, se pénétrant et se déformant sans violence. Si l’horloge avait sonné midi, vous seriez, sans en chercher plus long, parti pour le restaurant. La fenêtre était encadrée de cette vigne vierge, qui n’a pas de raisin, parce que le vin éclata, avant l’automne, dans ses feuilles pourpres ; sur les collines s’étalaient de larges flaques de soleil, qui séchaient peu à peu ; les petits jardins frileux se rapprochaient, si bien que l’on ne voyait plus que leurs clôtures, qui paraissaient sans portes, et des vaches, parquées sans doute du jour où l’on planta les haies, se battaient les flancs de leur queue.
Il mit son lorgnon, le monde se composa, s’étagea, avec ses bouleaux précis et grêles, avec ses deux routes rigides, qui couraient entre le bourg et le bourg voisin, parallèles, comme des courroies de machines à battre. Il reconnut que les taches du soleil étaient des champs de colza ; il put compter les petites cabanes des jardins, les unes ouvertes à tous vents, et que traversait, ce soir-là, le zéphyr, les autres surmontées de cheminées immenses, ridicules, sur ce toit mesquin, avec leur bicorne de fer-blanc, comme un gendarme qui conduit une voiture à âne. Et les murmures se détachaient de la terre et se précisaient : les poteaux télégraphiques, enduits de cire, bruissaient comme des nids d’abeilles ; un ruisseau jouait au long de son écluse comme au long d’un harmonica ; des chiens hurlaient longuement, à propos d’un panonceau qu’ils confondaient avec la lune, puis, fouaillés, disaient leur peine. Des enfants les imitaient sans pitié. On entendait très loin, Dieu sait où, jurer le nom de Dieu. C’est par un soir semblable que les premiers hommes, au cœur du printemps, durent prévoir l’hiver.
L’agent voyer songe à un grand feu de bois, au fond d’une salle à manger ; le marbre de l’âtre rougit comme une mare au couchant, et coule de ses pieds aux pieds de la pharmacienne ; les cosses pétillent, à croire qu’un génie jaloux jette du sel dans la cheminée ; on l’en chasse, en tisonnant ; les mains se cherchent et les regards s’évitent à croire que les yeux sont pleins de larmes. On les chasse, en disant des mots.
— Il ne pleut pas, fait-elle ; il neige.
Ceux qui prétendent qu’il pleut sont de bien tristes personnages. Il neige, sur janvier fiévreux, toute la quinine du ciel. Mais la neige fond, à peine posée, comme si le génie expulsé répandait par vengeance ses poignées de sel sur la terre. Et, à peine posé, le rêve de l’agent voyer s’évanouit. L’été doucereux miroitait sur son visage, et le chauffait si bien, que, de dépit, il s’adosse au balcon. C’est alors que le lit de la pharmacienne lui apparut.
Si le lit de la pharmacienne est long, s’il est très large, s’il est de cuivre ou de noyer, l’agent voyer n’en saura jamais rien, car il n’avait pas assez l’habitude du bonheur pour le détailler à son passage. Le couvre-pied, d’ailleurs, formait housse.
C’était son lit, son lit de cuivre ou de noyer. D’une masse, elle y tomberait au retour de chaque rendez-vous. Ce serait au milieu du grand jour, au moment où le soleil, du zénith, se demande s’il redescendra du côté du matin ou du côté du soir. Ce serait vers trois heures, quand tout va à hue, quand tout va à dia, si bien qu’elle devrait parfois se relever pour remonter la pendule ou pour rajuster un cadre. Ce serait vers le crépuscule, à l’heure où l’on ne sait s’il faut laisser mettre tout le couvert par la bonne. Elle entendrait de sa chambre les bruits de vaisselle, et si une pile d’assiettes s’écroulait, elle se sentirait trop indulgente pour gronder : tous trois mangeraient le potage dans des assiettes à dessert.
Car, pour que le pharmacien n’ait pas de soupçon, l’agent voyer est invité une fois par semaine. Ils s’en vont ensuite, par la grande route, jusqu’au pont que l’agent voyer fit construire. Des tombereaux passent, et les moyeux ruisselants de cambouis effleurent l’agent voyer, si bien que son hôte apostrophe les voituriers, qui l’injurient. Et l’on revient du même pas, l’agent voyer sur la droite, enjambant les rigoles régulières qui articulent l’accotement. Elle se récrie devant les oies, devant les dindons et pintades, devant les jeunes chiens qui se repaissent au plus pur crottin, parce qu’ils l’ont vu faire aux poules. Le mari, qui est chasseur, s’aventure dans les sillons, écarte les bras pour faire lever les alouettes, et semble les semer aux quatre coins du champ. Puis il revient, enjambant les claies avec fracas. Alors, par plaisanterie, l’agent voyer prend la main de sa compagne, examine son anneau d’or, et dit : – Tiens, vous êtes mariée ! très haut, pour que le pharmacien n’ait pas de soupçons.
C’est ainsi que son amour croissait, trouvant partout la pluie, le soleil et le verglas nécessaires. Il était comme ces plantes qui, une fois semées, ne se trompent jamais et ne poussent pas vers le centre de la terre au lieu de monter vers le ciel… De la cuisine montait le bruit des couverts que l’on ordonne ; une soupe mitonnait et ronronnait ; son chat miaulait ; une pile d’assiettes croula : des sanglots gonflaient la poitrine de l’agent voyer, et, prenant, pour masquer sa vraie peine, le premier souvenir triste qui passât à sa portée, il pleurait sur sa cousine Élise-Adèle Duchênaie, – qui était boscotte, – en murmurant ses nom et prénoms.
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