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Chapitre 5

A Beaume la renommée n’a qu’une bouche, et une bouche toute petite, – celle de MmeBlebé la veuve, – mais l’agent voyer n’était pas dans la pharmacie depuis dix minutes que toutes ces dames épiaient déjà sa sortie, aux aguets derrière les fenêtres des premiers étages d’où pendent, comme des langues desséchées, leurs tapis, derrière celles des rez-de-chaussée, aux rideaux baissés sur les vitres troubles et qui semblent des yeux hypocrites dont la paupière se trouve entre la cornée et l’iris. MmeRebecque seule avait eu la franchise de s’asseoir sur son balcon, et elle avait l’air de présider un tournoi, assistée de ses deux parentes, deux vieilles filles qu’on disait jumelles, mais qui avaient fini par ne plus se ressembler, et qu’on appelait les Câlines, parce qu’elles penchaient de concert leur tête languissante sur leur épaule gauche, comme pour écouter si leur cœur battait toujours. Elles entendaient, ce soir-là, battre jusqu’au cœur de leur cousine, et à l’unisson du leur, car la conduite de l’agent voyer les révoltait elles aussi ; et elles brûlaient du désir de troubler, par leur seule présence, son retour victorieux.

À vrai dire, Roméo se faisait attendre ; jamais on n’avait vu autant de clients sortir de la pharmacie, et qui lui ressemblassent aussi peu. Tout contribuait d’ailleurs à énerver l’attente : un petit roquet, assis sur le perron de la pharmacie, aboyait avec tant d’insistance, que chaque visiteur avait l’air d’entrer acheter des boulettes ; un bonnetier promenait sans hâte une immense voiture de bas et de tricots, s’arrêtant des heures devant chaque sonnette, et menaçant de masquer la sortie de Don Juan ; comme il repassait, laissant ses bas à treize sous, MmeRebecque et les Câlines ne lui cachèrent pas plus longtemps leur indignation. Il eut l’air, une seconde, de vouloir les épousseter toutes trois avec les longs plumeaux qu’il portait sur ses épaules… Ajoutez que l’après-midi, le ciel, le soleil semblaient favorables à l’amour : si vous aviez mouillé votre doigt pour savoir d’où venait le vent, il serait resté humide une demi-heure, et si vous l’aviez frotté contre une vitre ou contre du bois, vous auriez imité à vous y méprendre le roucoulement des colombes.

Enfin, Attila parut, tête penchée, comme s’il n’y avait rien dans son cerveau pour équilibrer sa bouche lestée de baisers ou comme s’il regardait si ses lacets étaient bien renoués ; les lèvres rouges comme si la pharmacienne, par badinage et par bravade, les avaient passées au carmin. Il se baissa pour caresser le petit chien qui crut le remercier en s’attaquant, le malotru, au chat de MmeRebecque. Puis il regarda sa montre, fit une moue, et entra chez l’horloger, comme si les aiguilles s’étaient arrêtées, fixées soudain sur la minute de son bonheur.

Et MmeRebecque sentit une petite tête s’appuyer sur son épaule, et pleurer doucement. C’était Coco. Elle versait de petites larmes où il y avait plus d’air que d’eau, et qui s’évaporaient avant d’arriver au rez-de-chaussée. C’est qu’on avait tout compris, et qu’il fallait vite pleurer avant le dîner : M. Rebecque ne souffrait pas que l’on fît mine à table. MmeRebecque ne pleurait point, mais elle eût bien volontiers redressé d’un coup sec la tête des Câlines, qui souriaient.

Elles souriaient, mais leur visage devint tout d’un coup sérieux, et elles eurent beau le secouer, en prenant congé, il resta de l’ombre dans les rides. Elles embrassèrent Coco, sans une parole, et partirent, oubliant, dans leur précipitation, de saluer Morot, l’adjoint, qui pouvait faire accorder les dixièmes à leur frère, le receveur municipal. Elles allaient, câlin câlant : un enfant les suivit, penchant la tête comme elles, par moquerie ; du balcon, il avait l’air d’être leur fils.

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