Chapitre 8
Midi. On s’étonne, aux carrefours où les routes s’accrochent en aiguilles qu’elles ne se rabattent pas les unes sur les autres. Les tailleurs de pierre donnent leurs derniers coups de masse, et l’écho du grès vous arrive, régulier, assourdi, comme si les cadrans solaires se prenaient à sonner. Même du fond d’un puits vous ne verriez plus les étoiles ; les héliotropes se dressent, empesés ; les chats cerclés de brun s’allongent comme des ressorts, les iris fondus dans leurs yeux verts, la queue dans le matin, la tête dans le soir. Vous n’avez aucune peur de sentir le soleil juste au-dessus de votre tête, car même s’il se décrochait maintenant, vous seriez mort depuis des années avant qu’il n’arrivât ; les horloges sonnent sans compter, sûres qu’elles ne sonneront jamais trop, et vous vous demandez si c’est au sixième coup ou au douzième que midi vient. L’agent voyer avait toujours eu le respect des frontières, des bornes que l’on posa entre les heures du jour comme entre les départements de la France, et il aimait à ne se coucher qu’à minuit juste, de même qu’il s’amusait encore, à la limite du Bourbonnais et du Berry, à poser le pied droit dans le Cher, le pied gauche dans l’Allier, ou bien, le corps dans une province, à ne laisser dans l’autre que son ombre.
Or, son ombre était en deçà de midi et goûtait au potage, quand un événement, brusque comme un coup de cravache, l’enleva au-dessus de l’obstacle. Sa voisine avait le hoquet. Ce fut d’abord un hoquet discret, qui se contentait de soulever à coups réguliers sa poitrine, comme si son cœur lui aussi eût sonné midi, mais il éclata bientôt comme un sanglot, et il semblait que la vue du potage éveillât en elle des souvenirs désespérés. On ne mangeait plus qu’avec précaution, et chaque convive indiquait le moyen radical de guérison. Il fallait, d’après M. Pivoteau, se pincer le petit doigt et, d’après M. Rebecque, rester sans respirer jusqu’à ce que tout hoquet eût disparu ; Mme Danton fit apporter une énorme clef, qu’elle allait appliquer sur les épaules de la malade, quand on lui rappela qu’elle confondait avec les saignements de nez ; puis l’agent voyer voulut qu’elle se bouchât les oreilles, et il lui faisait boire goutte à goutte un verre à bordeaux d’eau fraîche quand un cri terrible retentit :
— Oh ! mesdames, le feu est sous la table.
Tout le monde se leva, éperdu, – excepté la patiente qui ne pouvait entendre, – et se rassit en souriant, quand M. Danton, piteusement, eut avoué qu’il avait voulu guérir le hoquet par la peur. L’idée d’ailleurs était bonne, et ce fut à qui effraierait : M. Rebecque embrassa la malade sur la nuque, sans préparation, confondant sans doute, lui aussi, avec les saignements de nez ; une dépêche lui révéla que Beaume venait d’être détruit par un tremblement de terre : mais un médecin lui eût affirmé que son hoquet durerait jusqu’à la mort que l’émotion même ne l’eût pas guérie. Elle prit le bras de l’agent voyer, et ils sortirent.
Ils allaient, silencieux, à travers le parc ; au long de l’allée, se hâtaient les punaises des bois, et, sous leurs ailes roses, elles semblaient des fourmis chargées de fraises. Attachés les uns aux autres par une corde à étendre le linge, avec les précautions d’alpinistes à l’approche d’une crevasse, des chênes se hasardaient jusqu’au ruisseau, et le plus hardi buvait dévotement, allongeant ses racines comme des trompes. La malade se pencha comme eux, trébucha, poussa un cri ; et le hoquet disparut.
Alors, délivrés, comme deux enfants qui ont fait une commission et n’ont plus qu’à flâner, ils s’assirent au pied d’un hêtre, autour duquel dansaient mille insectes ; un vent léger retroussait les feuilles et dévoilait leur doublure blanche ; au loin, la villa dormait, poudrée à gris, les fenêtres cerclées de briques rouges comme des lèvres passées au carmin.
— J’ai rêvé, dit l’agent voyer, que vous vous appeliez Marie-Thérèse.
Il avait trouvé le moyen de n’être plus timide, en rejetant la responsabilité de ses paroles sur les rêves, et il ne reculait maintenant devant aucune question.
— Vous brûlez, répondit-elle, mon nom commence par Marie.
Mais tous les noms de femme commencent par celui de Marie, qu’on le prononce ou non, de même que tous les noms d’Égyptiens finissent par bey. L’agent voyer essayait cependant de deviner, en récitant une ronde qu’il savait jadis par cœur : Marie-Louise, petite cerise – Marie-Thérèse, petite fraise – Marie-Rose, petite rose.
— J’ai rêvé, hasarda-t-il, que je vous le demandais à genoux ; et que j’embrassais par surcroît votre main.
— Avez-vous rêvé, dit-elle, qu’il pleuvait ?
Il allait justement en faire la remarque, il pleuvait même à travers l’arbre. Une goutte tomba sur les lèvres sèches de Marie-Louise et s’y étala comme une tache sur un buvard. Ils se levèrent, pour offrir moins de surface à l’averse, et s’enfoncèrent dans le taillis. Les feuilles tombaient, entraînées par de l’eau qui séchait en route, et elles remontaient dans l’air, délestées. L’agent voyer ne pouvait lutter contre son amour. Il parla.
— Peut-être, dit-il, vous représentez-vous Jésus-Christ comme un adolescent aux traits de femme, avec des cheveux roux et bouclés ?
Elle s’arrêta, sans répondre. Elle avait écrasé une petite grenouille qui se hâtait vers l’étang, par peur de la pluie. Un tout petit cœur battait encore et soulevait le ventre tacheté ; elle la contemplait, essayant de n’être pas triste, et s’excusait en riant, affirmant que les grenouilles mortes ressemblent à des crapauds. Puis elle écrasa un scarabée, dont la bouillie cette fois ne ressemblait à rien ; puis une petite cigale, dont il ne resta que les grandes pattes comme si elle avait sauté très loin, oubliant là ses béquilles. Un escargot aussi l’échappa belle.
Mais l’agent voyer ne s’effrayait pas de ce carnage. Il savait la parenté de l’amour et de la mort, et il souhaitait qu’elle écrasât encore un oiseau, ou une rose, quelque chose enfin où l’on vît du sang. – Peut-être aussi un bûcheron tomberait-il à point, du haut d’un chêne.
— Marie-Louise, murmura-t-il. Je crois que vous serez toujours ma petite Marie-Louise.
Elle répondit, moqueuse :
— Et votre pharmacienne ? qu’est-ce qu’elle est ?
Il la regardait, déconcerté. Soudain, pris d’inquiétude, il ajusta son lorgnon et eut conscience de sa méprise.
— Mais oui, continuait l’imposteuse, vous laissez votre pharmacienne pour suivre une malheureuse vieille fille, et vous ne pourrez même pas lui dire adieu car elle part au train de deux heures trente.
Il se souvint alors de la dame qui, à la gare, après une présentation hâtive, était partie au bras de M. Pivoteau et brusquement il se mit à courir.
L’agent voyer courait vers la gare. Il y courait d’instinct, sans savoir où elle était, comme un train qui se laisse conduire par les rails. Une branche retint son chapeau, une épine taillada sa jaquette ; mais qu’importait, pourvu que les souliers restassent et qu’il continuât de courir ; son pantalon flottait, l’éventant doucement du mollet au genou ; il ne pensait à rien, qu’à une ampoule mal fermée, qui pouvait se rouvrir et l’obliger à trotter sur le talon. Le diable aussi de n’avoir point, pour éviter la soif, un petit caillou dans la bouche ! Et soudain, la gare apparut, encadrée de cyprès et d’ifs, hautaine comme un presbytère ; et la cloche sonnait, comme un glas annonçant l’arrivée du train, ou le désespoir de l’agent voyer ; et il voyait, dans la salle d’attente, une jeune femme, les paupières baissées sur les yeux trop prometteurs comme une feuille de vigne, les bras chargés de genêts. Il franchit le buisson qui séparait les champs de la chaussée, mais il avait oublié que les fossés de ce canton ont vingt centimètres de plus que les siens. Il tomba ; sa tête butta contre le gazon, et il resta là inerte : son cœur continuait à battre, comme une pendule dans une maison abandonnée.
Quand il rouvrit les yeux, il était dans le salon de la villa, étendu sur une chaise longue. Il y avait à sa droite Marie-Louise, à sa gauche Coco Rebecque, à sa tête, Hélène, son ancienne maîtresse, qui faisait des journées chez les riches voisins, et il ne s’en étonnait pas, de même qu’un mineur qu’on retire du puits après l’accident ne se demande point pourquoi sa famille entière s’est réunie. Et les trois femmes se souriaient, désormais rassurées, comme trois cousines, quand leur cousin a perdu son unique sœur, et qu’elles se sentent à jamais ses plus proches parentes.
q
Une édition
Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.