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Chapitre 7

Il y avait deux façons de monter en troisième sans être remarqué, au train de dix heures, qui emportait vers Antrague les invités de MmeRebecque. L’agent voyer pouvait arriver une heure avant le départ, et se blottir dans les voitures de tête, ou bien, feignant de manquer le train, escalader à la dernière minute le dernier wagon. À Antrague, il descendrait en hâte, et se posterait devant les secondes pour saluer ces dames. Dix heures sonnaient, quand il bondit des Messageries où il avait patienté vingt minutes, et cependant, il lui sembla que des éternités s’écoulaient avant le départ du train.

Peut-être devait-il y avoir un accident, car, en quelques secondes, comme les condamnés à mort devant la guillotine, il revit en panorama toute sa vie : Le Puy, où il était né, Paris où il mourrait, et il se préparait à feuilleter son passé comme un palmarès, car il se savait vertueux, travailleur et honnête, mais trois ou quatre souvenirs infamants se dressèrent au milieu de son existence comme les rocs au milieu de sa ville natale, et ils dominaient jusqu’aux souvenirs modestes que leur ombre n’atteignait pas. Il y avait un dimanche de septembre, où il avait insulté sa cousine, grossièrement, sans provocation ; il y avait un soir d’études, au lycée, où il avait dérobé une collection de timbres ; il y avait le jour du baccalauréat, où la petite rue du Fer-à-Cheval, à Clermont, avait eu sa visite, et sa seule excuse était que ce fût le baccalauréat de philosophie et non celui de rhétorique ; il y avait enfin le jour où il avait avalé du hachisch ; où son corps s’agrippait à chaque objet et s’étirait ; où sa jambe collée au trottoir s’allongeait comme de la guimauve ; où l’air passait au laminoir ses bras, comme l’eau d’une baignoire. Il y avait aussi, il y avait… mais le train s’ébranlait et le rideau tomba.

Un accident était d’ailleurs bien improbable, car pour plus de sûreté, la locomotive suivait presque toujours la route, et elle sifflait le long des tunnels, comme ces voyageurs qui chantent, quand la peur les prend, dans la forêt.

Au reste, en cas de télescopage, on ne pouvait porter l’agent voyer en terre dans un plus beau costume. Il avait mis, dans sa désolation, des bottines vernies, le gilet de velours, et il hésitait maintenant à s’asseoir sur le coussin, ne sachant s’il devait user de préférence le fond de son pantalon ou les basques de sa jaquette. Debout à la portière, il se demandait, mordu par le doute, à combien de wagons pouvait être la pharmacienne, et si réellement elle était venue, et si elle n’était pas plutôt une des innombrables jeunes filles que le dimanche avait éparpillées dans la campagne. Il y en avait le long du canal, que le canal mirait jusqu’à la taille et dont le reflet huileux vacillait sur l’eau comme une veilleuse ; il y en avait le long des rivières rageuses qui essayaient en vain d’emporter leurs images ; les détachant d’un coup, les tordant comme le vent tord les serviettes au séchoir, se demandant à quelle corde elles tenaient ; il y en avait aux passages à niveau des gares, accoudées aux barrières, envoyant des baisers au train qui se laissait fléchir et attendait encore une minute ; il y en avait dans un jeu de tennis, assises et déjeunant, déjà désœuvrées, comme si par mégarde, au lieu de balles, elles avaient emporté des œufs durs. Il y en avait debout sur des terrasses, étendues sur des revers de fossés, haussées sur leurs bottines pour cueillir des mûres, courbées vers les gazons, et l’on ne savait si elles cherchaient du trèfle à quatre feuilles ou quelque mouchoir égaré : mâchant des fleurs, suivant le train d’yeux qu’on voyait à peine, agitant le mouchoir retrouvé ; criant, riant, toussant d’une voix qu’on n’entendait pas, mais qui volait autour de leur bouche, prête à y rentrer, comme une abeille au sortir de sa ruche. Et l’on ne voyait aucun jeune homme…

Les invités de MmeRebecque quittaient en bande la gare d’Antrague, quand un grand vacarme leur fit tourner la tête. Enfermé dans un compartiment de troisième, l’agent voyer gesticulait, impuissant, et le train, honteux d’avoir déposé tant de voyageurs, sifflait et resifflait pour lui faire entendre qu’un accident est bien vite arrivé. Délivré enfin, il arrivait vers ces dames, après avoir quitté son lorgnon par coquetterie, et du premier coup d’œil il démêla le visage d’une femme inconnue, pâle, et qui ressemblait justement à toutes les jeunes filles qu’il avait vues de la portière.

Ce ne pouvait être qu’elle ; sa gorge royale palpitait au rythme de ses paupières. Câline, l’aînée le présenta :

— Monsieur l’agent voyer.

Il murmura, désolé :

— Oh ! madame ! Oh ! madame !

Elle le dévisageait, à demi étonnée, tandis que Câline cadette le nommait à une autre dame, à laquelle il n’accorda aucune attention, et qui, dépitée de l’impolitesse, s’en fut en avant avec M. Pivoteau.

L’agent voyer offrit à la première son bras, dont il ne savait justement que faire. Elle s’y appuyait du bout des doigts et pourtant il la portait toute. Une larme tomba de ses yeux, sans qu’il sût pourquoi, et il pensait, comme les enfants qui voient pleuvoir en plein soleil : C’est le diable qui bat sa femme. Une seconde larme tomba sur la main dégantée de sa compagne :

— Tiens, il pleut, dit-elle.

— Pas de bien haut, répondit-il.

— C’est un nuage, dit-elle.

— Qui passera, répondit-il.

Il aurait badiné ainsi mille ans, confondant à dessein son désespoir et sa joie. À la voir si souple et si pure, il concevait des pensées déraisonnables et se demandait si, malgré son mariage, elle n’était pas encore jeune fille. Peut-être le vieux pharmacien l’avait-il épousée pour la soustraire à un tuteur cruel. Peut-être aussi avait-il eu trop de confiance en ses drogues. Il se taisait pour écouter à son aise les cassures et les froissements de son corsage. Coco Rebecque les dépassa, se forçant à leur sourire. Ils causèrent d’elle.

— Ne trouvez-vous pas, monsieur l’agent voyer, que Coco s’est transformée en quelques jours ? La voilà femme !

— La voilà femme ? répétait-il méfiant.

— Oui, monsieur l’agent voyer, et cela ne m’étonne point. Elle est de celles qui se couchent gamines, et se lèvent grandies ; qui rompent, un beau matin et en un jour, avec leurs poupées et leurs nattes ; dont le corps obéit à ces lois qui décrètent l’âge de la majorité, du mariage, et qui sont soudain embarrassées, passé vingt et un ans, quand le Code ne leur dit plus à quel âge elles deviennent des femmes mûres, puis de vieilles femmes. Elle est de celles, en un mot, auxquelles Dieu donna une vie en tranches, faite pour être mangée en famille.

Chacune de ses phrases, l’agent voyer la retournait et l’appliquait à elle-même.

— Non, monsieur l’agent voyer. Je suis devenue femme lentement, sans m’en douter et sans y ajouter d’importance. Je suis née avec mes trente-deux dents ; mes cheveux roussis par les limbes étaient blond cendré au premier jour, et toutes mes photographies me ressemblent. Ma vie s’écoule comme un canal sans écluse et qui creusa sa propre pente. J’arriverai à la mort comme on arrive à la mer, naturellement, en descendant toujours. On m’étendra sur mon lit de jeune fille, et l’on nouera autour de mon menton le bandeau que l’amour ne mit jamais autour de mes yeux.

Autour d’eux, éternels, ne sachant plus s’ils étaient jeunes ou s’ils étaient vieux, s’étalaient la campagne et le dimanche. Leur vernis se collait à l’émail sur la rivière et les étangs, et l’on eût craint, à boire leur eau, d’attraper l’appendicite. Mille parfums nous accueillaient, évoquant chacun un souvenir précis, et qui donnaient, comme un stéréoscope, de la perspective à des regrets et à des joies que l’on croyait déteints et plats. Il suffisait de tourner les yeux vers la pharmacienne pour respirer l’air des anémones, des cressons, des houx, et vers la campagne pour respirer la pharmacienne.

Il dit :

— Je suis devenu homme tout d’un coup, un soir, à peu près vers l’époque de mon baccalauréat.

Dans le ciel, de grosses banquises se heurtaient et se fondaient. Une tourterelle roucoula et avança sa tête, hors de son nid, pour montrer son anneau conjugal. L’agent voyer aurait voulu que la pharmacienne fût toute petite, et la prendre en ses mains, et la becqueter comme un petit de tourterelle.

Une seule voix leur parvenait, celle de M. Pivoteau qui marchait en avant-garde, et qui disait à sa voisine :

— Eh oui ! J’ai abandonné la chasse pour la photographie. Au lieu de la perdrix, je chasse le site, et ça n’est guère plus facile. Il se cache lui aussi dans les rochers, dans les garennes ; vous en voyez un de la route, vous montez, et, quand vous croyez le tenir, il est déjà au terrier. Les meilleurs sont encore les petits sites de rien du tout : deux arbres, un pont, une automobile au repos. Les voilà, madame, les vrais sites.

— Si vous nous photographiiez ? supplièrent les Câlines.

— Avec plaisir, mesdemoiselles, ça y est !

— Déjà, protesta Mme Danton, qui élargissait encore ses larges lèvres, pour les ramener, les rabattre, en mordre les commissures, et faire ainsi petite bouche. – Vous êtes ridicule. N’appelez pas pose ce qui est instantané. Vous n’avez même pas vu que nous étions treize.

— Nous serons quatorze, riposta-t-il. La voisine de M. l’agent voyer aura deux têtes. Elle s’est tournée au beau moment vers lui.

Il rougit. Elle rougit. Il se mit, dans son bonheur, à cueillir des avoines folles, et il soufflait sur elles pour en faire envoler d’un coup tout le duvet, preuve que l’on est aimé. Il confondait avec les pissenlits. M. Pivoteau partit à grands pas pour développer ses plaques, mais lorsque les invités arrivèrent à la villa, ils le virent sortir de sa chambre noire, désespéré, criant :

— Mille Dieu, mon pyrogalique qui est devenu pyrogalate !

Mme Danton l’aurait prédit.

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